ALGÉRIE : à qui appartient le hirak ?

Soulevé depuis plus de quatre mois à travers toute l’Algérie, le peuple réclame le départ des anciennes forces gouvernementales et l’organisation d’élections démocratiques. Si tout le monde prend part au mouvement, chacun analyse la situation d’une manière différente en fonction de son âge et de ses origines régionales.

Le hirak - Algérie, mai 2019 © Itzel Marie Diaz Le hirak - Algérie, mai 2019 © Itzel Marie Diaz

LE 22 FÉVRIER 2019 SONNE L'ALARME d’une longue série de manifestations qui persistent toujours. Nous sommes le 5 juillet et aujourd’hui, les Algériens entament leur vingtième vendredi de contestation et fêtent aussi l’indépendance du pays. Après des années de silence, de tentatives de prises de paroles et de privations de liberté d’expression, les 40 millions d’Algériens qui peuplent aujourd’hui le pays se sont donné le droit de s’accaparer la rue. « Leurs rues » comme ils aiment à le rappeler. Mais bien que tous prennent part au mouvement, chacun vit et perçoit cette révolte d’un œil différent.

Hirak signifie mouvement en arabe. C’est la première fois qu’on utilise ce mot en Algérie. Il éclate alors qu’Abdelaziz Bouteflika, président de la République algérienne en place depuis 1999, annonce sa candidature pour un cinquième mandat présidentiel le 10 février 2019 en vue des élections d’avril prochain. Rappelons qu’en 2013, Bouteflika avait été victime d’un accident vasculaire cérébral, sa capacité à gouverner le pays était alors souvent remise en cause par les médias internationaux. Il ne prononce plus de discours et n’effectue presque aucune sortie publique depuis. L’annonce absurde de sa candidature résonne alors comme une marque de raillerie aux yeux des Algériens. Il se retire du pouvoir le 2 avril 2019 et les élections sont reportées. Il est actuellement remplacé par Abdelkader Bensalah dans l’attente de prochaines élections. Bien que ce dernier occupe le rôle de Président par intérim, c’est Ahmed Gaïd Salah, chef d’État-major de l’Armée nationale populaire et vice-ministre de la Défense nationale qui semble tirer les rênes du pays.

LA RÉVOLUTION DU SOURIRE

Chaque mardi, les étudiants occupent les rues des villes principales du pays, le vendredi, c’est tout le monde. Alger, Oran, Mostaganem, Tlemcen, Bejaïa… drapeaux algériens, berbères, smartphones, banderoles et pancartes sont brandies sous la surveillance rapprochée de la Police. Ce que le peuple exige, c’est l’application légitime des articles 7 et 8 de la Constitution.

  • Article 7 : « Le peuple est la source de tout pouvoir. La souveraineté nationale appartient exclusivement au peuple. »
  • Article 8 : « Le pouvoir constituant appartient au peuple. Le peuple exerce sa souveraineté par l’intermédiaire des institutions qu’il se donne. Le peuple l’exerce aussi par voie de référendum et par l’intermédiaire de ses représentants élus. Le Président de la République peut directement recourir à l’expression de la volonté du peuple. »

Le son des tambours nous parvient de chaque coin de rue, les chants retentissent. Ceux du football d’abord, puis l’hymne national algérien nous rappelant l’attachement profond du peuple envers le pays, et tenant à figurer qu’il ne s’agit pas ici de détruire l’Algérie mais plutôt de la construire, ensemble. Sur les bouches de tous, des sourires. Ils sont âgés, petits, grands, il y a des femmes et des hommes, des enfants. Des haja, femmes d’un certain âge, respectables, vieilles comme le temps mais fières de participer aux marches, de se montrer actives dans la foule en chantant comme les autres, arborent dignement le croissant et l’étoile rouge. Ils viennent de toute classe sociale, de toutes régions. Certains se déplacent même de leurs villages éloignés pour participer au mouvement : « Tous les jeudis, je quitte la Kabylie pour venir faire la marche à Alger. Je suis obligé de partir dans l’après-midi car le soir, la Police bloque l’accès de la capitale. » explique un grand-père sur le bord du trottoir. Les slogans fusent en chanson et se ressemblent : « Oh ! Viva l’Algérie ! Yetnahaw gaa ! » (Oh ! Vive l’Algérie ! Qu’ils s’en aillent tous !) ou encore « Les Algériens, khawa khawa, Gaïd Salah maâ el khawana ! » (Les Algériens sont tous frères, Gaïd Salah avec les traîtres !). L’ambiance musicale et les couleurs des manifestations nous amènent à nous interroger sur les réelles motivations de ces marcheurs. Pourquoi le choix d’un mouvement pacifique et non-violent ? A-t-on déjà vu une révolution sans voir le sang couler ?

DE LA TERREUR À LA LUMIÈRE

Octobre 1988, des manifestations contre le président Chadli Bendjedid, membre du FLN, ont lieu dans toutes les villes algériennes. Les manifestants détruisent plusieurs infrastructures de l’État et des biens civils. Ces événements s’accompagnent d’une répression violente de la part des forces armées, et le climat d’instabilité sociale et politique favorise la montée de groupuscules islamistes partout dans le pays. La victoire du Front islamiste du Salut (FIS), au premier tour des législatives algériennes de décembre 1991, incite les autorités à annuler le deuxième tour afin d’empêcher cette formation d’accéder au pouvoir. C’est le début de la guerre civile algérienne.

La volonté du peuple à mener la révolution actuelle dans la paix et la non-violence peut trouver sa réponse chez les personnes ayant connu la décennie noire qui suivra les événements de 1988, et qui ravagea le pays de 1991 à 2002. On la nomme aussi « années de plomb » ou « années de braise », elle peut s’apparenter à une guerre civile, sanglante. Durant cette période, le terrorisme régna en maître dans tout le pays. Les islamistes instaurèrent leurs règles dans les villes et les villages, pillant les maisons, brûlant des villages, interdisant l’art et la culture, pratiquant des massacres par centaine. « Tu sortais, mais tu ne savais pas si tu allais rentrer vivant. La plupart des gens restaient cloués chez eux.  À 22 ans, j’ai décidé de m’engager dans le service de garde nationale, je l’ai fait pour ma sœur et ma femme. Pour qu’elles ne soient plus terrorisées à l’idée de marcher librement dans la rue, et qu’elle ne soient pas obligées de porter le foulard et de se cacher le corps. » raconte Azref, 48 ans, policier de la DGSN (Direction générale de la Sûreté nationale). On estime le nombre de pertes entre 60 000 et 150 000 personnes en fonction des sources. L’État d’urgence fut proclamé en 1992 et levé en 2011 seulement. « Il faut comprendre. Je suis Kabyle, l’Islam n’est même pas ma religion. La plupart des gens ici sont libres de pratiquer la religion qu’ils souhaitent, et je ne voulais pas qu’on impose à ma famille et à moi des règles totalement absurdes. » termine Azref.

Aujourd’hui, on peut toujours ressentir ce traumatisme. Il n’y a plus personne dehors après 22h à Alger, les rues sont vides. La violence et la mort font partie intégrante de la mémoire des Algériens, déjà porteurs d’un lourd passé de guerre. C’est peut-être pourquoi, le 22 février 2019, il n’était pas question de laisser place à la terreur, mais de favoriser l’unité nationale et la recherche commune de solutions pacifistes.

TOUS ALGÉRIENS ?

L’Algérie, c’est 2 millions de km2 de superficie, ce qui en fait le pays le plus grand d’Afrique, du bassin méditerranéen et du monde arabe. Les habitants qui occupent le pays ne sont pas tous arabes, il y a aussi les berbères – ou amazigh – peuple « originel » de l’Algérie, parlant des langues propres à eux, comprenant plusieurs ethnies et qu’on estime au nombre de 12 ou 15 millions. Rappelons qu’à l’origine, l’Afrique du Nord n’était ni arabe ni musulmane. En Algérie, on trouve les Chaouis, les Chenouis, les Kabyles, les Mozabites, les Zénètes ou encore les Touaregs. On ne peut pas les oublier dans cette révolution car ils font partie du peuple et ont des choses à revendiquer. Plusieurs conflits éclateront entre arabes et berbères au fil des siècles. Les berbères – et plus particulièrement les Kabyles – ont toujours résisté aux oppressions extérieures, arabo-musulmanes il y a longtemps, françaises au vingtième siècle. Dans les années 80, c ‘est le Printemps berbère : ils exigent que le tamazight – langue berbère – soit reconnu officiellement par le gouvernement. En juin et juillet 1998, des manifestations violentes ont lieu après l’assassinat du chanteur Matoub Lounès, et contre la loi exigeant l’utilisation de la langue arabe dans tous les domaines.

Ils sont aussi là dans les manifestations, arborant les couleurs berbères et les tenues traditionnelles. C’est pour revendiquer leur existence certainement, leur appartenance au pays. Si les mouvements berbères radicaux existent, comme le MAK (mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie), on n’en voit pas dans ce mouvement. « Le hirak, pour moi, c’est une blague. Si les arabes voulaient combattre le gouvernement, ils auraient dû être à nos côtés il y a quelques années, et nous n’aurions peut-être jamais connu la décennie noire. Je suis pour la séparation entre les arabes et les berbères. C’est leur problème. » lance Adi, 50 ans, lors d’une réunion familiale à Akbou, en petite Kabylie. C’est un séparatiste. Pour lui, il n’est pas question de s’unir dans cette lutte, et il est préférable là de revendiquer l’indépendance de la Kabylie afin de préserver les traditions.

Arabes et berbères, deux identités qui diffèrent, se partagent pourtant la rue tous les vendredis, toujours heureux de l’unité nationale qui se met en place, et qui, inévitablement, peut effrayer le gouvernement en plus de provoquer la colère des cinquantenaires séparatistes.

DES TENTATIVES DE DIVISION

Le 19 juin dernier, Gaïd Salah interdit le drapeau berbère pendant les manifestations, affirmant qu’ « il n’y a qu’un seul emblème national » et que les berbères ne constituent qu’une « infime minorité » de la population alors qu’ils représentent en réalité ¼ des habitants d’Algérie. Les vendredis suivants, la Police a procédé à de nombreuses arrestations pour cause de port du drapeau. Malgré l’interdiction, de nombreuses personnes et particulièrement des jeunes se peignent le visage des couleurs amazigh en contestation de cette décision. L’état d’esprit reste joyeux, il s’agit de contourner l’obstacle par l’humour.

La volonté de diviser le peuple se fait sentir, en jouant la carte des conflits ethniques, mais pas seulement. Depuis quelques semaines déjà, on peut remarquer dans la foule de manifestants des groupes d’islamistes. Ils portent des qamis blancs, de longues barbes et des banderoles à l’effigie de leur idéologie : celle de mettre en place la charia et de créer un État islamique. Les slogans suivent : « Alayha nahya wa alayha namout » (je vis et je mourrai) ; « Silmya silmya, djazair islamya ! » (pacifique pacifique, l’Algérie État islamique !). Ils sont peu, et sont très mal vus par les autres manifestants qui, rappelons-le toujours, ne conçoivent pas de revivre les années de terrorisme. « Le hirak n’appartient pas aux islamistes ! » scandent les gens autour du groupe. Mais les rumeurs sont là. Pour la population, cette infiltration d’islamistes au sein des manifestations n’est qu’une ruse du gouvernement pour déstabiliser la lutte, et attirer les regards sur un autre problème, peut-être sagit-il aussi d’inquiéter le peuple d’une menace passée.

Même constat pour les animateurs musicaux, chanteurs de slogans et autres percussionnistes qui détournent l’attention de la foule pour les rassembler à des endroits non stratégiques d’Alger, loin de la Police et de la Grande Poste, ancien lieu symbolique de cette « révolution des marches ». Certaines sources affirment qu’ils sont payés par les autorités.

Les gens continuent alors de s’approprier les rues dans la bonne humeur, et avec la présence au premier-plan de la jeunesse. En fait, ils n’ont plus rien à perdre, ils n’ont déjà pas grand chose. Le peuple algérien a cette qualité d’auto-dérision, d’observer la situation avec caricature plutôt que de dresser un bilan catastrophique. Si rien n’a bougé ces vingt dernières années, c’est que la plupart d’entre eux ont connu la peur constante et l’insécurité totale. Il est impensable de laisser le hirak aux mains de n’importe qui.

DES FEMMES, DES ÉTUDIANTS, ET DES ENFANTS

« Merci à vous, et aux enfants, de sortir avec nous ! C’est grâce à vous qu’on peut marcher sans avoir peur d’être tapé dessus ! » interpelle un homme d’une quarantaine d’années à un groupe de jeunes femmes. Dans cette société patriarcale dans laquelle baigne l’Algérie, il est surprenant de voir des femmes de tout âge occuper la rue. Le hirak, c’est aussi le leur, et des groupes féministes s’organisent un peu partout dans le pays, profitant de cette vague de liberté. Leïla Touchi, metteuse en scène et comédienne, a même créé un spectacle avec sa troupe qu’elle a présenté à l’improviste dans les manifestations en mars dernier : « Il fallait que tout le monde se réapproprie l’espace public, et pour la première fois, il y avait plus de jeunes femmes que d’hommes sur scène. Je pense que le théâtre et la culture sont les bases d’une avancée intellectuelle dans le monde, et peuvent constituer un beau moyen de résistance pacifique. Le hirak, c’est aussi les artistes. ».

Tous les mardi, c’est la jeunesse qui porte le mouvement. Ils représentent à eux seuls la moitié de la population. Ils se rassemblent dans toutes les villes pour marcher, toujours pacifiquement, et revendiquer leurs droits, rappeler qu’ils sont aussi citoyens et qu’ils aspirent à un avenir meilleur. Le taux de chômage se situe autour des 16% en Algérie, et même diplômés, les jeunes peinent à trouver du travail. Ils demandent un accès au travail et au logement, la libéralisation des mentalités et une ouverture sur le monde.

Enfin, le symbole même de ce soulèvement, ceux qu’on met en premier-plan, ce sont les enfants. Pour tous, ce sont leurs premières manifestations, et ils sont l’espoir d’une Algérie nouvelle. « Regardez ces enfants ! Certains ont deux, quatre, dix ans ! Ils assistent à un événement historique pour le pays, et ils auront la possibilité plus tard de faire la même chose. Aujourd’hui, on reprend notre liberté, et on montre à nos enfants que c’est possible ! », raconte un père de famille, une petite fille à la figure peinte des couleurs algériennes sur ses épaules.

« DÉGAGE ! »

« Dégage ! » c’est peut-être le slogan le plus prononcé pendant ces manifestations. Il s’adresse aux membres du système, évidemment, mais aussi à la France qui pour certains, entretient toujours un lien secret avec les forces algériennes. Il y a les rumeurs de dons de gaz à la France par la Sonatrach (Société nationale pour la recherche, la production, le transport, la transformation, et la commercialisation des hydrocarbures, née au lendemain de l’indépendance algérienne et première entreprise d’Afrique), ou encore les rumeurs du financement de la campagne d’Emmanuel Macron par les deux riches hommes d’affaires algériens Ali Haddad et Issad Rebrab.

Si la population dénonce ces liens d’intérêts économiques et politiques entre les deux pays autrefois en guerre, le gouvernement lui, fait tout pour fermer le pays au reste du monde en refusant les visas, en mettant en place un État policier, en pratiquant la censure journalistique, en interdisant les journalistes étrangers ainsi que le matériel audiovisuel à entrer sur le territoire. Les Algériens, eux, ont bien compris l’intérêt des réseaux sociaux dans cet acharnement contre l’information.

Personne ne connaît l’issue du soulèvement du 22 février. Personne ne perçoit le hirak de la même façon et chacun adopte des points de vue différents sur l’avenir du pays. Pour la plupart, cette révolte est signe d’espoir et d’émancipation, pour d’autres, c’est une utopie, un film, un scénario bien préparé, rien de plus. On n’a jamais vu de révolution sans violence. Les différents peuples qui occupent l’Algérie, arabes et berbères, n’ont pas la même histoire et n’ont donc pas le même rapport au pays. De l’autre côté, le fossé générationnel existe. Les algériens d’une vingtaine d’années n’ont pas vécu les révoltes de 1988, très violentes et répressives. Ils n’ont pas connu la période de terrorisme qui a sévi de 1991 aux années 2000, et qui explique la volonté pacifique de mener cette révolution, si c’en est une.

« POUR FAIRE VIVRE LE HIRAK,
IL FAUDRA RESTER UNIS
CONTRE NOTRE ENNEMI COMMUN :
LE SYSTÈME. »

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