Retour à Marx ou retour DE la pensée marxiste ?

Il s'agit là, non d'un livre de philosophie au sens propre, quoique... « Il est et se veut seulement un essai politique engagé mais rigoureusement argumenté en faveur du communisme. » L'exergue du livre est claire, qui cite un des textes fondateur de la pensée de Marx.

Il s'agit là, non d'un livre de philosophie au sens propre, quoique... « Il est et se veut seulement un essai politique engagé mais rigoureusement argumenté en faveur du communisme. » L'exergue du livre est claire, qui cite un des textes fondateur de la pensée de Marx.

La thèse essentielle ici, éminemment marxiste, c'est que l'histoire des sociétés est conditionnée par le niveau de développement de leurs forces productives, elles-mêmes n’étant bien sûr développées que par les hommes et les femmes qui composent ces sociétés. On ne peut (ou ne veut ?) rien comprendre aux expériences révolutionnaires du XXe siècle se réclamant du communisme, et aujourd'hui à la révolution chinoise et à son évolution actuelle, si on ne prend pas cette grille de lecture. C'était d'ailleurs le fond de la polémique entre Kautsky et Lénine concernant la possibilité de construire le socialisme dans un pays sous-développé.

La bataille idéologique fait rage, le capital, acculé par une crise générale sans précédent, tente d'occulter et de déformer toute pensée alternative au nom des défaites des régimes qui se sont réclamés du marxisme au XXe siècle. La littérature sur ces tentatives se réclamant du socialisme a un relent de celle qui était de mise sous la Restauration à propos de la République, qui la dénigrait et la condamnait sans rémission : l'histoire aurait tranché et démontré l’impossibilité définitive du communisme, voué à l’échec économique et à la dictature politique. Cet ouvrage vient à point nommé pour établir le contraire.

Dans une longue introduction, l'auteur rappelle et commente la préface de la Contribution à la critique de l'économie politique (1859) et met en avant les analyses de Marx sur le rôle de la production et des forces productives dans l'évolution des sociétés, replaçant ainsi Marx dans sa dimension historique en tant que “ penseur de la macro-histoire ” : il ne s’agit pas seulement ici d’analyser le fonctionnement de la structure sociale de son temps, hors de laquelle sa pensée ne serait plus valide (comme le prétendait Foucault), mais de dégager les lois qui sous-tendent le développement historique des sociétés. Partant de ces considérations, l'auteur montre, pour qui en douterait, que Marx ne fut pas seulement, contrairement à la vulgate qui cherche à réduire la portée de son œuvre, un farouche et pertinent critique du capitalisme, mais aussi qu'il a esquissé les lignes de force de ce que pourrait être une société post-capitaliste qu'il nomme communisme.

Mais l’intellectuel longtemps engagé au PCF, et qui lui demeure proche, ne perd pas de vue l’objectif politique de son essai et met en place les outils théoriques de son analyse critique de la situation politique contemporaine, en particulier vis-à-vis des révolutions « socialistes » du XXe siècle et de leur échec, s'appuyant sur la thèse suivante : « Une révolution, entendue au sens fort d'une transformation radicale du mode global de production, ne peut avoir lieu avec quelque chance de réussite que si les conditions matérielles de sa venue, du côté des forces productives, sont réunies. »

Le premier chapitre rappelle donc que « le communisme suppose préalablement le capitalisme développé », avec tous ses acquis, et illustre cette idée en indiquant que l’évolution historique liée à la grande industrie accumule les conditions qui rendent possible un passage au socialisme, sans que celui-ci soit pour autant nécessaire au sens d’inéluctable, comme le rappelle judicieusement Quiniou ; et il rectifie ici à juste titre des formulations de Marx qui pourraient laisser croire le contraire. Car « l'histoire ne fait rien », ce sont bien les hommes qui la font, même s’ils sont conditionnés à la faire de telle ou telle manière par la société dans laquelle ils vivent.

Le chapitre suivant conduit l'auteur à examiner précisément « les conditions économiques », en discutant la crise actuelle et ses implications, ce qui le conduit à des rappels historiques sur la formation du capitalisme, les différentes périodes qui le caractérisent et la façon dont Marx les a analysées en affirmant, en particulier, que « le système bourgeois (i.e capitaliste) est trop étroit pour les richesses qu'il crée ». Ce qui l'entraîne, au chapitre suivant, à examiner « les conditions sociales » de la  transition au socialisme : le capitalisme produit de lui-même une classe immensément majoritaire de prolétaires, c'est-à-dire tous ceux qui contribuent à la création des richesses tout en en étant largement spoliés, qu’ils soient ouvriers, techniciens, ingénieurs, enseignants, etc. L’époque contemporaine engendre ainsi une masse de salariés dont  les besoins ne peuvent être pleinement satisfaits au sein de la forme capitaliste de la production et à cause de celle-ci : « Ce n'est pas parce que la société manque de capacités et de moyens productifs qu’elle est en crise, au bord de l'autodestruction (...) ; c'est parce que la forme juridique de leur gestion est celle de la propriété privée, de la concurrence sauvage, des égoïsmes économiques qu'elle induit. » Plus d’un siècle après la parution du Manifeste communiste, la crise actuelle illustre les prévisions de Marx sur la polarisation des classes et l’exacerbation de leur antagonisme, même si c’est sous des formes inédites dues aux bouleversements technologiques et à la mondialisation de l’économie, qu’il avait cependant prédite. L'auteur examine ainsi dans ce chapitre « l'extension  hallucinante » (sic) de la notion de marché, qui tend à tout faire passer sous les fourches caudines du profit, y compris l'être humain, l'enfance, la santé, l'être biologique, la culture... On parle ainsi de “ produit culturel ”, un film est souvent une marchandise et n’est plus une œuvre.

Enfin, un chapitre examine, au crible de la théorie pure, les conditions politiques du processus révolutionnaire et réexamine judicieusement le statut de ce que fut la social-démocratie, en opposition à son ersatz actuel, ainsi que l'expérience soviétique du XXe siècle qui ne résiste pas alors à la critique des méthodes employées, du volontarisme en particulier, en contradiction flagrante avec les enseignements de Marx et reposant sur une conception nettement appauvrie et mécaniste de la philosophie marxiste, qui a conduit à des aberrations liberticides. L'auteur revient également sur le rôle de l'état, il n'hésite pas, à convoquer la « dictature du prolétariat » et à lui redonner son sens authentiquement démocratique en citant Engels : « Regardez la Commune de Paris, c'était la dictature du Prolétariat ».

La deuxième partie de l'ouvrage s'ouvre sur une analyse de « l'échec des régimes de type soviétique » fortement marquée par les analyses profondes de Moshe Lewin dans son ouvrage Le siècle soviétique (Fayard). Parlant des tares du stalinisme, il affirme fortement : « Nous savons désormais qu'elles sont la conséquence directe, non du projet lui-même mais des conditions  historiques à partir desquelles cette expérience a eu lieu, et qu'elles n'illustrent en rien le projet marxien. » Pour l'auteur, « c'est bien l'arriération de la Russie qui explique en profondeur l'échec du projet révolutionnaire initié par Lénine ». Après être revenu sur l'histoire et la dérive de la social-démocratie, bien loin de celle de Jaurès dont la trajectoire idéologique est mise en perspective, le propos revient sur la crise actuelle du capitalisme et l'objectivation forte du combat communiste. L'ouvrage se termine d'ailleurs par cette question : « Quelle nécessité du communisme ? ». Nous ne déflorerons pas ici sa réponse, sauf à indiquer que le communisme est aussi, pour Yvon Quiniou, une exigence morale incontournable, ce qui est neuf dans la réflexion marxiste actuelle et ne devrait pas faire plaisir à ceux qui pensent que le capitalisme échappe à tout jugement moral !

                                                          Ivan Lavallée, Professeur des universités.

Yvon Quiniou, Retour à Marx. Pour une société post-capitaliste, Buchet-Chastel, 2013.


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