Agrandissement : Illustration 1
La mort de Brigitte Bardot a donné lieu à une série de polémiques. Beaucoup, à gauche, ont refusé de lui rendre hommage (voire, se sont attaqués de façon très virulente à ceux qui lui rendaient hommage), en rappelant ses propos sur les musulmans ou ses multiples condamnations judiciaires. Mais au delà du portrait caricatural (et d'une vision binaire de sa personne), l'engagement de l'ancienne actrice était peut être moins à droite qu'il n'y paraît …
En 1962, invitée de "Cinq colonnes à la une", Brigitte Bardot dénonce la barbarie dans les abattoirs. "C’est-à-dire que les petits animaux, les veaux, les moutons et les chèvres sont égorgés vivants", lance-t-elle, apparaissant pour la première fois en protectrice des animaux. A l’époque, personne n’a cure du sort des animaux. Son appel fait glousser. "Vous ne trouvez pas étrange que vous, Brigitte Bardot, vous vous occupiez de ces problèmes ?", lui demande le présentateur. "Je trouve surtout étrange que personne d’autre ne s’en occupe", rétorque-t-elle. Dans la foulée de l’émission, elle débarque place Beauveau avec trois pistolets d’abattage indolore dans son sac, plaidant pour un décret pour la généralisation de l’usage ces derniers. Dix ans plus tard, ils sont utilisés dans tous les abattoirs de France.
Mais c'est peut-être son combat pour les bébés phoques qui est resté le plus dans les esprits. En mars 1977, à l’invitation de Paul Watson, fondateur de la Sea Shepherd Conservation Society, elle part au Canada et met sa notoriété internationale au service de la défense des bébés phoques massacrés pour leur fourrure. Ce combat, ultra-médiatisé, culmine avec une couverture de Paris Match le 1er avril 1977, où elle pose sur la banquise. Après un lobbying acharné auprès de Valéry Giscard d’Estaing, elle obtient en 1978 l’interdiction du commerce des produits issus de la chasse aux phoques.
En 1986, elle créé la Fondation Brigitte Bardot (FBB) pour le bien-être et la protection des animaux. Pour réunir les 3 millions de francs nécessaires au lancement et au fonctionnement de sa structure (somme qu’elle n’a pas), Bardot vend aux enchères une grande partie de ses biens les plus précieux (ses bijoux personnels, sa robe de mariée, des objets cinématographiques …). Puis, pour obtenir la reconnaissance d’utilité publique, en 1991, elle fait des dons immobiliers majeurs : la villa de La Madrague à Saint-Tropez, sa propriété emblématique (dont elle conserve quand même l'usufruit), sa résidence de Bazoches transformée en refuge animalier et d’autres biens utilisés pour héberger des animaux ou assurer des revenus à l’association.
Depuis cette date, la FBB peut s'enorgueillir d'avoir obtenu, ou contribué à obtenir (avec d'autres associations) des avancées sociétales concrètes pour les animaux. Sous sa pression, la loi de 1999 a permis de limiter le délai en fourrière et de placer chiens et chats en refuge au lieu d’euthanasie automatique. En 2013, la Fondation a contribué à l’interdiction européenne des tests cosmétiques sur animaux. En 2015, la France s’est engagée à ne plus importer de trophées de lions. Et en 2021, elle a contribué à faire aboutir (aux côtés d'autres associations comme L214 ou One Voice), la loi française contre la maltraitance animale (interdiction des élevages de visons et fourrure, fin des spectacles avec dauphins et orques, fin des animaux sauvages dans les cirques, interdiction de vente de chiens et chats en animalerie, renforcement des peines pour cruauté animale).
Mais la FBB est aussi engagée à l'international où elle est présente dans 70 pays. Elle intervient sur tous les fronts, tant pour les animaux domestiques que sauvages. Soutien à des associations locales pour le secours, la nourriture, les soins vétérinaires ou la construction d’abris pour des animaux. Aide à la stérilisation, la vaccination et la gestion éthique des populations d’animaux errants. Programmes de réhabilitation de la faune sauvage (soutien à des organisations impliquées dans le sauvetage, les soins et la remise en liberté d’animaux en détresse). Un exemple parmi d'autres, la Forêt des Ours de Belitsa (Bulgarie) : un sanctuaire créé (avec l’aide de partenaires locaux) pour accueillir des ours anciennement exploités comme "ours dansants".
Brigitte Bardot elle-même a souvent mené la bataille au niveau institutionnel, en intervenant directement auprès de nombreux dirigeants. Intervention auprès du premier ministre roumain (après avoir beaucoup investi en faveur de la stérilisation des chiens errants à Bucarest) pour lui demander d'arrêter les massacres de chiens errants en Roumanie. Intervention auprès du président de la FIFA, concernant l'abattage violent (empoisonnement etc.) de chiens errants lors des coupes du monde en Russie, au Maroc. Intervention auprès de Vladimir Poutine, du premier ministre australien, du premier ministre kazakh … concernant l'abattage d'animaux errants (ou d'espèces indésirables) dans leurs pays respectifs.
Ce double combat (sur le terrain et au niveau politique/institutionnel) a permis des avancées concrètes dans de nombreux pays : en Bulgarie, avec la loi abolissant les "ours dansants" (une vieille tradition dans le pays) ; au Kazakhstan, avec la première loi de protection animale d'Asie centrale qui a stoppé les tueries de milliers de chiens ; en Afghanistan, où la stérilisation de 40.000 chiens errants a remplacé les campagnes précédentes d'empoisonnement à la strychnine ; au Sikkim, qui est le premier état indien à avoir été déclaré indemne de la rage grâce à l'intervention de la Fondation.
Rien ne prédestinait pourtant Brigitte Bardot à mener tous ces combats. C'est en 1973, alors au sommet de sa gloire, qu'elle décide officiellement de mettre fin à sa carrière d’actrice pour orienter sa vie vers la défense des animaux. Une décision signifiant pour elle un changement radical de style de vie : vivre plus modestement et loin des projecteurs, donner son temps, son énergie et son argent dans des combats souvent éprouvants, se battre contre des pratiques culturelles ou économiques puissantes (abattage, corrida, vivisection…), accepter de faire régulièrement l'objet de railleries. Malgré tout ça, elle ne renoncera jamais. "C’est très dur d’arrêter le cinéma quand on s’appelle Brigitte Bardot. Il faut une volonté farouche pour ne pas recommencer … Je devais apporter aux autres, aux animaux, ce que l’on m’avait offert toute ma vie", expliquera-t-elle en 2021.
Son parcours sera malheureusement entaché par plusieurs polémiques. Une proximité (physique, idéologique) avec l'extrême droite, tout d'abord, qui lui sera souvent reproché. En 1996, dans sa biographie "Initiales B.B.", elle rendait hommage à Jean-Marie Le Pen, "un homme charmant, intelligent, révolté comme moi par certaines choses" et ne cachait pas partager les idées du fondateur du FN contre "la poussée terrifiante de l'immigration". Il faut dire qu'en 1992, elle avait épousé Bernard d'Ormale, le conseiller de Jean-Marie Le Pen, qui est resté son mari jusqu’à la fin de sa vie.
Des années plus tard, en 2012 elle assumait apporter son soutien à Marine Le Pen, "une femme admirable" pour qui elle avait l'intention de voter. Et en 2017, elle affirmait encore : "Marine Le Pen, je l'aime beaucoup et depuis longtemps. Je ne m'en cache pas … c'est la seule femme qui a des couilles". Des déclarations, qui tiennent davantage de son engagement (obsessionnel) pour la cause animale (et d'une manipulation de la part de Marine Le Pen sur le sujet), que de toute autre chose. Comme l'explique Paul Watson dans son hommage : "elle a interpellé des responsables politiques de tous les horizons, et Le Pen fut la seule à lui dire qu’elle comprenait l’urgence des droits des animaux".
Brigitte Bardot n'a d'ailleurs jamais été une militante RN officielle, ni une adhérente du parti. En 2016, elle déclarait d'ailleurs sa flamme à Jean-Luc Mélenchon, après que ce dernier ait présenté sa "salade de quinoa" et fait l'éloge des protéines végétales. "Il veut faire quelque chose au sujet des abattoirs" déclarait alors l'ancienne actrice. "Déjà, il ne mange plus de viande et il ne supporte plus des images comme on a pu les voir … donc, Mélenchon, bravo ! Moi, j'applaudis." Une déception de sa part, sans doute, quand ce dernier avouera deux ans plus tard "aimer trop la viande de boucherie", tout en reconnaissant la légitimité du combat animaliste ("les végans sont révolutionnaires, comme nous l'étions, car ils veulent changer le monde en bannissant la souffrance animale."). Par la suite BB appellera publiquement à voter pour le Parti Animaliste lors des élections européennes de 2019 et 2024.
Parmi les autres polémiques, ses déclarations sur les musulmans : "Je suis contre l'islamisation de la France ; nos ancêtres, nos grands-pères, nos pères, ont donné leurs vies pour repousser les envahisseurs successifs". Sur le féminisme : "Je ne me préoccupe pas de la condition des femmes. La condition des animaux est beaucoup plus préoccupante". Sur le mouvement #MeToo : "Beaucoup d’actrices essaient de jouer la coquette pour obtenir un rôle, puis parlent de harcèlement… Je trouvais charmant quand on me disait que j'étais belle ou que j’avais un joli petit derrière". Ou encore sur certains homosexuels : "qui se dandinent, mettent leur petit doigt en l’air avec leurs petites voix de castrats et geignent sur ce que ces horribles hétéros leur font subir … qui se comportent comme des 'phénomènes de foire'".
Brigitte Bardot a d'ailleurs été condamnée plusieurs fois pour "incitation à la haine raciale". Par exemple suite à une lettre de décembre 2006 adressée à Nicolas Sarkozy (alors ministre de l’Intérieur), dans laquelle elle critiquait la pratique du sacrifice rituel des moutons lors de l’Aïd al-Adha (Aïd el-Kébir) et écrivait notamment qu’elle en avait "assez d’être menée par le bout du nez par toute cette population qui nous détruit et impose ses habitudes". Ou encore en 2019, suite à ses propos (dans une lettre ouverte au préfet de La Réunion) où elle qualifiait les réunionnais de "population dégénérée encore imprégnée de traditions barbares", d'habitants "qui auraient gardé leurs gènes de sauvages" (après avoir constaté que des pêcheurs réunionnais perçaient le museau de chiots vivants pour en faire des appâts à requins).
Ai-je besoin de préciser que je trouve ces propos contestables, voire condamnables ? Que le fait d'essentialiser des populations est quelque chose de toxique/dangereux dans une société et qu'une personne publique (à fortiori avec sa notoriété) devrait choisir ses mots (et ne pas s'exprimer comme au café du coin) ? Que ceux qui doutent de mon engagement à gauche fasse l'effort 5 minutes d'observer quelques un de mes articles ou mèmes. Ai-je pour autant envie d'hurler avec la meute, en qualifiant BB d'horrible personne, raciste, sexiste, homophobe, haineuse et ne méritant aucun hommage ? Non plus. Et je dois avouer que je trouve certains propos à gauche, sans recul, sans nuance (comme la une de Libération : "Brigitte Bardot, la dérive vers la haine raciale."), assez mesquins.
Quiconque a déjà milité pour une cause, minoritaire, invisibilisée, raillée (et confrontée à des horreurs, comme la cause animale), sait le sentiment d'impuissance, de colère, que l'on éprouve parfois. Brigitte Bardot a eu des paroles très dures contre beaucoup de personnes. Les chasseurs, des "sous-hommes", "trognes d'ivrogne", avec des "gènes de barbarie cruelle hérités de nos ancêtres primitifs" (une condamnation là aussi), Chirac, "le roi des menteurs", Sarkozy, "d’une négativité et d’une médiocrité inquiétantes", ses ministres, "inutiles, lâches, à la limite de la malhonnêteté et du ridicule", Macron, "un être maléfique", "une marionnette méprisable", "une serpillère", Hulot, "un trouillard de première classe", De Rugy, "un lâche et un assassin par chasseurs interposés"…
Faut-il parler de cynégétophobie, de présidentophobie, de ministrophobie ? Ou faut-il voir là les propos d'une personne révoltée, excessive, sans filtre, se laissant parfois aller à quelques débordements verbaux ? Je n'approuve pas ses propos sur les musulmans (ou les réunionnais). Mais soyons honnêtes deux minutes. Qui peut se satisfaire (même à gauche, même chez les antiracistes), que des animaux soient égorgées en pleine conscience, au nom d'une religion (à titre de dérogation), dans un pays laïc où l'étourdissement est censé être devenu la règle ?
Faut-il parler de "racisme anti-France" quand Brigitte Bardot déclarait en 2013 "J'en ai plein le c… Ras-le-bol! Je ne supporte plus ce pays" a propos de l'euthanasie programmée de deux éléphantes malades (de la tuberculose) à Lyon, par les autorités françaises (après que sa proposition de sauvetage soit restée lettre morte) ? Était il rationnel, à ce moment là, de menacer de quitter la France (devenue selon elle "un cimetière d'animaux"), pour aller en Russie, sachant que ce pays n'est pas particulièrement réputé pour ses lois de protection animale ? Je ne le pense pas. Mais que celui qui n'a jamais eu une colère diffuse (et dit n'importe quoi) en constatant son impuissance dans une cause lui tenant à cœur, lui jette la pierre …
Brigitte Bardot n'était pas une intellectuelle (je pense que ce n'est pas lui faire offense que de dire ça). Mais elle était franche, courageuse, libre, engagée … et avait la cause animale chevillée au corps. Des "fréquentations douteuses" l'ont conduite à un moment donné à se tourner vers l'extrême droite (et dans une certaine mesure à en épouser les thèses), mais sans jamais tomber dans le suivisme. "J'ai eu un espoir insensé quand le Front national a fait des propositions concrètes pour réduire la souffrance animale ; mais j'ai aussi sollicité Mélenchon … Si demain un communiste reprend les propositions de ma fondation, j'applaudis et je vote", assurait elle encore il y a peu (en 2018). On a connu des "fachos" moins ouverts …
Je connais plein de gens à gauche (ou prétendument à gauche), capables de parler beaucoup plus facilement du "fascisme" de Brigitte Bardot que de celui de Netanyahu, capables de déblatérer des heures sur les propos de l'actrice et de tourner la tête quand on leur parle de génocide à Gaza. Il est de bon ton aujourd'hui (surtout à l'heure d'internet et des réseaux sociaux), de critiquer ceux qui s'engagent, qui essayent de faire quelque chose (avec leurs errances, leurs erreurs certes, mais qui s'engagent), tout en étant soit même tranquille à ne rien faire.
Même certains végans me fatiguent, avec leurs polémiques, croyant utile de rappeler que BB "n'était même pas végétarienne" ou qu'elle "était spéciste" (car elle mangeait du poisson) et donc "participait à l'exploitation animale". Comme si le véganisme (la cause animale) était un concours de pureté, un club privé (élitiste), une identité à défendre, plutôt qu'une démarche altruiste, un chantier gigantesque où tout est à faire (et où toutes les énergies sont bonnes à prendre). Personne n'est véritablement végan (ne serait-ce qu'à cause des petits animaux tués dans les cultures), nous faisons tous de notre mieux, et Brigitte Bardot a certainement plus fait avancer la cause animale (et sauvé plus d'animaux), que la plupart d'entre nous.
Voilà. Brigitte Bardot avait un côté "vieille France" et certains de ces propos ne me plaisent pas. Mais j'ai appris à moins me méfier des femmes libres, des voix dissonantes, des grandes gueules, que des gens qui suivent le troupeau en silence, bien au chaud dans le consensus, protégés par la pensée de groupe et toujours prêts à attaquer en meute. Ce sont généralement les seconds qui constituent les bataillons des régimes totalitaires, sont capables des pires horreurs et n'hésitent pas à retourner leur veste quand le vent tourne. Brigitte Bardot a tourné le dos à l'adoration, la célébrité, le luxe, pour s'engager dans une vie plus signifiante pour elle. Une vie faite de compassion, d'abnégations, de combats, de résistance et finalement de solitude. En ça, elle était probablement plus à gauche (et plus révolutionnaire) que beaucoup de ceux qui la critiquent.