"La réalité est ce qui, lorsque l’on cesse d’y croire, ne disparait pas."

"Toute autorité, quelle qu'elle soit, empêche de voir, de penser lucidement; et comme la plupart d'entre nous trouvons la pensée lucide douloureuse, nous nous abandonnons à l'autorité." Jiddu Krishnamurti "Les collectivités sont de simples accumulations d'individus et leurs problèmes sont aussi des accumulations de problèmes individuels." Carl Gustav Jung

 

Reality is that which, when you stop believing in it, doesn't go away.

― Philip K. Dick, I Hope I Shall Arrive Soon

 

Gorgon Medusa - Final Inks - © Jason Lenox Gorgon Medusa - Final Inks - © Jason Lenox

Le journaliste Frédéric Roussel, dans Libération, écrivait le 11 avril 2012 :

    « Qu’est-ce qui est réel ? apparaît comme la question récurrente de l’Américain (K. Dick). Généreuse source cinématographique, son œuvre a même été labellisée postmoderne pour sa tendance à explorer les dérèglements sous-jacents de la société et les germes de destruction de la modernité. »

 

Face à un constat de plus en plus récurrent dans le dialogue de la présence d’arguments coup de poing non vérifiés, de la circulation de fausses vérités et de la radicalisation compréhensible de beaucoup, il apparait comme nécessaire d’élargir le débat sociétal et humain vers un regard plus holistique, attentif aux problématiques systémiques souvent en cause des conséquences vécues par tous en ces périodes troubles.

Ce billet de blog est un appel à l’esprit critique, ou plutôt, l’esprit méthodique. Il est également tout le contraire, car il est important aussi de ne pas confondre l’artisan avec son outil et de ne pas réduire la question systémique relevée ici à une simple lacune de méthode et d’appréciation. Je ne suis pas de ceux qui s’imaginent que le monde est réductible à une méthode ou des méthodes, cependant l’expérience du Réel montre que dans l’obscurité, seuls les faits ne piègent pas. Conseillons à tous d’être critiques, vigilants et responsables vis-à-vis des informations relayées. Soyons tous curieux également. Ce ne sont pas des actes anodins que de porter une parole sur la place publique, de relayer une information, de brandir une vérité - quoiqu’elle puisse être d’ailleurs -. Si nous participons à la diffusion d’un message, nous devons en porter aussi la responsabilité. Ce point est souvent laissé de côté par des formules graves, comme « la fin justifie les moyens » ou autres absurdités. Il est décadent et destructeur de penser qu’un noble but idéalisé permet des moyens moralement douteux sur lesquels, si le but est atteint, il n’y aurait aucune responsabilité à avoir. Il est grave et terrible de le faire en se déchargeant de sa responsabilité, en diffusant comme on peut le dire maintenant au lieu de le porter individuellement. Émettre un jugement et prendre ses responsabilités, chacun, quel qu'il soit, peut le faire. Encore faut-il en avoir la volonté.

N’oublions pas notre histoire, nos expériences. Mieux que de se laisser persuader, mieux que de préférer se convaincre, il est important de se porter responsable de ce que l’on souhaite attribuer en représentation d’une vérité possible. On sait bien qu’il n’y a pas qu’une vérité, que l’objectivité est un leurre. Mais la subjectivité et l’idée de liberté ne donnent aucune légitimité à notre coupable habitude de se porter en irresponsable de nos actions, que ce soit par choix ou obligation. On a pu comprendre que l’horreur du siècle occidental dernier jusqu’à aujourd’hui, tout ce qui a pu se faire par ailleurs à travers notre culture et peut-être depuis plus longtemps encore fonctionne aussi à travers un régime de déresponsabilisation et de culpabilité qu’il ne faut pas sous-estimer. Les derniers siècles ne sont pas tapis des horreurs d’une poignée de monstres mais bien de la folie de l’homme ordinaire pris dans une culture dont les valeurs que l’on peut lui donner ne sont que l’apparence publique de sa toute autre réalité. Cet appareil irrésistible ne s’est constitué que par la démission de l’être, comme pourrait l’écrire Annah Arendt, ne serait-ce que l’éclair d’un instant, qui a dû choisir entre devenir un rouage ou rester un individu et voir dans la connaissance le péché originel. La culpabilité et le déni sont des embarcations dangereuses mais sont aussi des fondations sur lesquels on a bâti une grande partie de notre patrimoine identitaire.

Mettre la réalité comme lieu de questions dans lesquelles se cachent la majeure partie des clés capitales pour l’intégration et la résolution des crises, considérées comme telles, des expériences de notre vingt et unième siècle qui sont également les germes de notre destruction future probable. Prendre cette réalité est une belle façon d’aller chercher des réponses aux causes qui nous détruisent peu à peu et rendent notre société si pathogène, si décadente, si immature. Si nos fondations mettent en danger l’édifice, il faut déjà en avoir conscience. Ensuite, il est inutile de chercher à réparer l’édifice si celui s’effondre par ses fondations. Il faut constater l’importance du terrain et de justes fondations si l'on souhaite, après la destruction naturelle de l’édifice, rebâtir avec les restes du passé dans une volonté plus pérenne face à l’à-venir. Quel hybris de croire que l’environnement est une question qui ne regarde pas autre chose que notre morale, des convictions et peut faire débat. Il ne devrait pas exister un débat mais une recherche vis-à-vis de la réalité. Pire encore, comment peut-on imaginer qu’un édifice doive pouvoir durer en soi, en croyant que ni le ciel, ni la terre, ni les individus qui l’habitent, ni le temps, ne peuvent l’affecter. Nous ne vivons pas seulement dans une société qui s’imagine hors-sol, déracinée, mais aussi qui rêve d’éternité, d’inaliénabilité.

La réalité est ce qui, lorsque l’on cesse d’y croire, ne disparait pas. Cette définition de la réalité de P. K. Dick est étonnamment concise et pertinente. Dans le contexte actuel, face aux montées inquiétantes des dogmes, des illusions façonnées par les fakes news, des fuites et des peurs qui nourrissent un complotisme navrant en nos sociétés dites d’état de droit, cette simple expression de la réalité mérite d’être citée.

Si vous aviez à quitter votre village en feu, votre cité, votre maison, qu’emporteriez-vous ? Que resterait-il réellement ? Qu’en serait-il de nos buts, de nos certitudes ? Lesquelles résisteraient à l’incendie de nos conventions ? Vous poseriez-vous la question de cette réalité ? Pensez-vous que vous soumettre à vos peurs, céder à la panique, trouver un bouc-émissaire ou vous blâmer serait pertinent ? Qu’est-ce qui, dans notre anthropocène mis à mal résiste au discernement questionné dans la très juste et synthétique définition de la réalité faite par cet écrivain de science-fiction dont le travail d’écriture résonne et raisonne avec force sur l’actualité de notre civilisation ? Vouloir faire disparaitre nos erreurs par la destruction est une illusion et en rien l’incendie de nos erreurs en effacerait l’existence. Nous avons, dans notre histoire, les marques du colonialisme. Notre société est imprégnée de racisme, d’un esprit compétitif, d’éloge de la normalisation, de la valeur donnée au consensus, de l’universalité, de l’éloge du progrès aussi, lui-même laissé sans rival, sans nuances, sans antonyme. Ces concepts, de ce que j'ai pu vivre, que l’on travaille à incarner dans notre civilisation sont mortifères, et du point de vue du vivant connus comme pathogènes et décadents. Notre société, en plus de porter des croyances dont l’incarnation dans le réel ne créent que souffrances, porte en elle des biais graves. Elle confond égoïsme et individualisme. Le mythe de Narcisse est sur ce point très instructif par le regard qu’il offre sur nos sociétés. Notre occidentalité mélange le jugement avec la responsabilité par exemple lorsque l’on croit que je jugement peut être légitime lorsque nous l’appliquons sur les autres, ce qui lui évite de devoir le faire sur soi-même car se sont aux autres de nous juger. Responsables mais pas coupables, dit-on. Regardons au moins une fois cette civilisation manichéenne, polarisée, tellement capable de voir chez les autres ce qu’elle ne peut accepter exister chez elle comme si le fait même de relever et combattre une mauvaise posture chez l’autre faisait qu’on se tienne droit de fait. Depuis si jeune, je porte une scoliose et en rien j'imagine que je doive ces propos que je tiens à autre chose qu'un combat individuel, d'une volonté courbe de se tenir droit. Il est important de voir cela sans que cela entraine un rejet de notre part tout comme il est nécessaire de pouvoir faire une anamnèse face à soi-même pour grandir, sans pour autant rejeter d’un bloc ce qui nous a permis d’être ce que l’on est. Comment peut-on imaginer pouvoir grandir, prendre ses responsabilités, gagner en maturité en se mettant la tête dans le sable jour et nuit.

Il est une théorie philosophique affirmant l’absurdité de la vie ainsi que l’inexistence de la morale et de la vérité, le nihilisme, mais il n’est pas à ma connaissance, en occident, de théorie ou de débat réel questionnant fondamentalement l’absurdité de nos conventions, l’importance cruciale de l’éthique et de la réalité, cette dernière qui, par essence, ne doit pas être considérée comme un point de vue. Lorsque nous contemplons notre civilisation, il y a le reflet d'un véritable désarroi quant à l'interprétation de la réalité. Il ne faut pas non plus croire qu’un individu n’a pas le pouvoir de faire changer quoique ce soit. Nos sociétés se sont construites dans le temps, échappant à la perception individuelle dans la plus-part des cas mais elles ne sont pas autre chose que la forme naturelle d’un groupe composé d’individus qui ont insufflé à cette dernière les véritables dialectiques que chacun de nous entretien avec le Réel. Croire que la société peut changer d’elle-même est, en mon sens, d’une terrible lâcheté. Croire que l’on peut changer la réalité d’un groupe en lui tournant le dos est tout aussi illusoire. Après tout, « La masse, comme telle, est toujours anonyme et irresponsable ». - Carl Gustav Jung

Parfois, lorsque la vie nous offre une réalité très difficile à surmonter, à intégrer, il est sage de prendre du recul, de faire preuve d’une vue d’ensemble, de faire au moins la démarche d’un semblant d’introspection sincère dans le but, réaliste, d’aller chercher l’origine des conséquences désastreuses que nous vivons afin de pouvoir isoler des causes et sortir d’un cercle de destruction. Pour cela, il faut aussi accepter les incertitudes, les impressions, la subjectivité inhérente à toute conscience individuée. La contrepartie est toujours, en effet, de perdre le contrôle sur l’image que l’on se donne pour se rassurer, se conforter, s’assoir dans ses croyances et accepter faussement qu’au fond, nous ne nous connaissons guère. Le pessimisme n’est pas du réalisme. Il faut réapprendre à rêver, à contempler, à questionner librement. Là, git notre liberté. Non dans notre passivité possessive ou notre objectivité fantasmée. Non plus du côté de notre lâche culpabilité. Notre liberté, elle se trouve dans les choix que l’on décide ou pas de faire, dans notre responsabilité, dans notre active recherche de réalité consciente de sa subjectivité, de son unicité. Certes, ce recul sur soi-même, ce détachement, transforme un monde d’ordre et de croyances en un monde complexe, insaisissable dans sa totalité, fait de peurs, de mort et donc de vie et d’espérances. Dans notre vie individuelle, beaucoup ont compris théoriquement qu’il n’y a pas d’existence totalement prédéterminée, que nous ne pouvons pas contrôler la vie qui n’a de cesse d’être ingénieuse et étonnante, que nous ne devrions pas prétendre que la connaissance n’a d’autre buts que d’être un outil au service de notre adaptabilité, une matière féconde que par l’expérience de laquelle elle provient, mais malheureusement, dans les actes, par les peurs que nous incarnons, nous n’avons de cesse d’utiliser la connaissance imparfaite sous un étendard d’illusions comme l’objectivité, le savoir, non plus pour nous permettre de nous adapter et de nous responsabiliser face au Réel mais dans un but de contrôle, une inflation morbide servant des pulsions, des désirs illusoires et des croyances.

La connaissance n’est pas le savoir. Le savoir est une connaissance désincarnée. Comment pourrait-on porter aux nues une connaissance hors sol, déracinée de l’expérience en la prenant sans retenue comme vérité ? C’est facile et insensé. Il est notable que notre identité qui se croit au-dessus de tout échafaude une société qui se croit également au-dessus de la réalité. Comment l’enfant qui croit que le monde tourne autour de lui apprend qu’il n’en est rien ? Pourquoi l’expérience est-elle si importante ? Est-ce notre croyance en l’objectivité ou bel et bien la subjectivité qui nous offre des passages vers une attitude plus juste ? Est-ce l’homogénéisation des individus, des territoires, des cultures qui amènent la paix, qui sont profitables ? Pourquoi le même schéma d’analyse psychologique s’applique sur les différents problèmes que nous affrontons : La perte de la diversité dans les cultures amènent de graves conséquences, le racisme, les épidémies très nombreuses de notre siècle, les génocides, l’application de méthodologies uniformisées, la destruction des états de droits, la culture de la dette en tant que culpabilité et redevabilité absolue, le consumérisme, le patriarcat, le sexisme, le rejet de la différence, la dichotomie entre nature et culture et bien d’autres sujets peuvent être regardés sous le prisme de notre soin apporté à la destruction de la diversité, pourtant si fondamentale au vivant. Toute variation en dissonance avec le décor contrôlé que nous posons est mise de côté, soigneusement et discrètement, comme étant illusoire. Comme si nous détenions la capacité, la connaissance suffisante pour dire ce qui est ou ce qui n’est pas ! Nous nous refusons un regard systémique et pourtant, la connaissance du particulier, de l'individuel ramène à celle de l'ensemble, du tout dans lequel il s'inscrit. Nous préférons bien souvent éviter de se poser les bonnes questions pour avoir encore le droit de croire en nos certitudes vaines d’hommes et femmes apeurés de l’inconnu. Nous préférons isoler les problèmes, agir sur les conséquences. Cette attitude, pour un individu face à l’expérience de sa vie, est une attitude pathogène et destructrice. Prenons conscience que notre lien au réel ne se trouve pas dans le savoir, le groupe ou nos idéaux mais bel et bien dans l’expérience individuelle. C’est cette expérience qui nourrit le groupe et lui donne du sens. Nous avons étouffé bien de la diversité des voix de l’humanité durant les derniers siècles tout comme nous avons pu participer à la destruction de la diversité du monde, afin de se sentir à l’abri dans une vie facile et douce, prévisible et donc sans peurs. Mais vide de sens. De cette attitude immature utilisant le savoir à des fins de contrôles et de certitudes nous brisons le lien au réel, à la réalité, au sens et notre soi-disant rationalité devient alors le guide vers un dogme, une certitude, le non-sens qui nous soumet aux pulsions, une croyance, un savoir sans sève, une illusion, une inflation. Mais qu’est-ce que cet inconnu sur lequel nous projetons tant de peurs, si peu d’espérance, duquel émerge si peu de connaissance ? N’est-ce pas le futur, ce futur dans ses caractéristiques les plus usuelles ? Incertain, indéterminé, lieu d’espoir, de rêves, d’expériences et de sens, pour la conscience, le futur est un lieu à advenir, à venir, d’expérience, de vie. Depuis combien de temps rêvons nous d’un simulacre de futur, prédéterminé, rassurant, contrôlé sans voir les racines du non-sens dans notre rapport au réel ? Depuis combien de temps avons-nous si peur de la vie, qu’il nous a fallu perdre pied dans notre propre pièce de théâtre pour se rendre compte que notre environnement est un décor, une simpliste et confortante image du Réel ?

Je constate qu’il est régulier d’entendre, lorsque j’échange avec une personne de mon cercle étendu d’ami(e)s, une personne se déresponsabiliser en décrétant qu’il ou elle n’est pas assez intelligente. Se persuader ou se laisser convaincre sont monnaie courante du fait même de la passivité et de la feignantise intellectuelle. Combattre cette fragilité intellectuelle se fait par une attitude active, la redécouverte des outils de la critique et du bon sens, la considération active de la vérité et de ses peurs dans une volonté de refus face aux projections et aux dogmes. Comprendre cela n’est pas une question d’intelligence mais de courage. Face aux raccourcis, aux biais et aux radicalisations, c’est du courage qu’il faut avoir, pas de l’intelligence. Et le courage est aussi celui d’affronter un monde que l’on ne peut expliquer ou réduire, ni contrôler. A ceux et celles qui ne lisent que les titres des articles et qui ensuite se sentent l’envie coupable d’en parler, je dédie une pensée simple : Le mécanisme de rejet de la faute, sur soi ou sur un autre est symptomatique de la mécanique de la culpabilité.

Internet permet beaucoup de choses et la naïveté, les peurs, dans un monde troublé, tout cela peut mener à des choses terribles. La machine étatique et économique, par l’illusion dans laquelle ces machines se fondent en réalité, portent une part de la responsabilité collective tout comme l’environnement porte, lui-aussi, une part de responsabilité. Il n’est pas question de porter ici la responsabilité du monde, mais celle de ses actes. Nous avons, tous, une partie de la responsabilité de notre société, parce que nous y agissons.

Aucun bouc émissaire ne serait l’incarnation d’une solution pour grandir car ce serait nier notre implication dans ce monde, ce serait s’y sentir comme illégitime, ne pas y avoir de place, et ne pouvoir percevoir ce monde comme uniquement injuste. L’expérience seule permet de grandir et celle-ci passe par la préhension et la compréhension d’un vécu individuel, pas d’une projection de la responsabilité mais bien de son incarnation individuelle et individualisée.

Il est très difficile, douloureux, pour l’occidental que nous sommes, de ne plus fonctionner dans le contrôle et la causalité et pourtant, tout autant que l’individu, la société vit dans un système qui n’est pas non seulement causal, mais aussi pourrait-on dire symbolique, sacré, transcendant. A vrai dire, nous avons la langue que l’on a su se donner et elle témoigne aussi de nos lacunes ! Ainsi, pour parler de ce qui n’est pas causal ou mécaniste, nous manquons de mot. J’invite à plus d’empirisme, ce qui sous-entends de comprendre qu’il y a à apprendre aussi que de ce que nous ne connaissons pas, de ce que nous ne sommes pas, mais surtout que l’expérience sensible est fondamentale pour notre apprentissage et que par définition, nous ne pouvons pas contrôler quoique ce soit de celle-ci. Nous pouvons avoir des peurs vis-à-vis de ce que nous ne connaissons pas, de l’inconnu, de l’à venir. Par contre, cela relève de notre volonté et de notre courage de ne pas les incarner et en être paralysé. Et tout cela relève de la confiance que l’on accorde à l’avenir et à notre environnement. Cette ouverture d’esprit est la base d’une attitude curieuse, ouverte d’esprit, qui fait preuve de retenue, d’humilité et de responsabilité. Être affecté par la réalité est signe que l’on vit et pourquoi craindre cela. Il n’y a pas de faute à vivre. Nous sommes légitimes de la vie que nous incarnons. Je vous livre ici sans détour, sans langue de bois, tout ce que j'ai pu glaner de mon parcours et qui fait écho avec la période riche que nos sociétés traversent, qu'il me semble que nous traversons tous d'une manière ou d'une autre.

Je reprends l’allusion aux mythe grec que Edwy Plenel a utilisé dans son très beau discours « Nous devons tenir bon face au camp de la panique » sur À l’air libre, émission spéciale qui parlait alors des gorgones et de la méduse, chimère paralysante qui représente les peurs incarnées des Hommes alors saisis, lorsqu’ils observent celles-ci de plein fouet, de paralysie éternelle. Il n’y a pas de retour possible de la fossilisation d’un esprit tétanisé par une peur fondamentale autre que sa décapitation. Pour ne pas mourir tétanisée par nos gorgones intérieures, la mythologie présente l’idée du miroir qui permet à Persée de regarder indirectement la méduse afin de la terrasser. Cette image est riche de sens car en effet, n’oublions pas que réfléchir, se réfléchir, est une juste attitude contre le risque de fossilisation. Mais mieux, la tête de Méduse ainsi térassée possède traditionnellement une valeur prophylactique (de prévention des maladies). Il faut savoir vivre avec les peurs sans les incarner. Ne pas craindre de ne pas pouvoir guérir mais plutôt travailler à ne pas être malade.

Il faudrait savoir perdre un peu la tête pour revenir de nos dogmes, car nous sommes aussi nos propres gorgones.

Prendre de face les erreurs sécuritaires d’un peuple apeuré ne se fait pas de front mais peut-être est-il un chemin encore praticable sur la voie de la raison, celui de plus d’empirisme, plus de réflexion, le chemin d’un esprit méthodique utilisé aussi avec l’irrationalité fondamentale de notre identité d’être vivant et la connaissance que jamais on ne réglera la cause par l’étouffement des conséquences qui lui sont liées. Nous sommes dans un problème identitaire et structurel, systémique.  En tant qu’infime partie de l’humanité, prenons conscience qu’il est temps de se poser réellement la question d’accepter ou non le monde qui nous est offert, d’accepter ou non de vivre et sur cette question, c’est du courage et une juste introspection qu’il faut et non pas se débattre à préserver l’hybris d’une jeunesse d’enfant gâté.

J.S.

 

Merci pour votre temps de lecture à tous et toutes. Surtout, n'hésitez pas à faire un retour sur ce billet un peu long. Ce sera avec plaisir que je prendrai le temps d'en discuter.

Illustration : Gorgon Medusa - Final Inks - Jason Lenox

 

 

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