L'ENSEIGNEMENT DE L'HISTOIRE COMME INSTRUMENT POLITIQUE - ERIC BRAUN

L'HISTOIRE COMME LIEU DU POUVOIR --- ENSEIGNER L'IDEOLOGIE --- STRATEGIE ET RAPPORTS DE FORCE

                                                            L’enseignement de l’histoire comme instrument politique.

Quoi de plus adorable que l’instituteur qui enseigne aux enfants l’histoire de leur pays !  Quoi de plus naturel et de plus évident aussi ! Bien qu’enseignée à l’école, haut lieu contrôlé par le pouvoir politique, on nous jure par tous les dieux que l’enseignement de l’histoire doivent être confié aux historiens, seuls spécialistes capables d’atteindre une matière objective, c’est-à-dire vraie et incontestable.  Alors pourquoi se plaindre ?

Dire que l’histoire doit être faite par les historiens, cela ne signifie pas grand-chose. Certes certaines personnes ont du passé une connaissance plus approfondie que d’autres et on rencontre parfois chez les historiens de véritables monstres d’éruditions. Mais l’érudition fait elle l’historien ? Ce n’est pas sûr. L’historien est celui qui construit un récit à partir d’ensembles de faits établis. Toutefois les faits en question ont toujours une certaine tendance à pouvoir être contestés. Par ailleurs les faits ne font pas le discours général de l’histoire. L’histoire n’est pas la simple somme de tous les faits historiques. Le discours historique, c’est-à-dire la totalité de ce qui peut être dit sur un sujet donné est plus que la somme des faits qui sont étudiés. Comme le disait la Gestaltpsychologie, ( « psychologie de la forme »), le tout est plus que la somme de ses parties. De la même façon, le discours historique est plus que la somme des faits historiques.

Nous souhaitons démontrer, dans les quelques pages qui suivent, qu’il n’y a pas de discours historien « neutre » et que tout discours historique, y compris celui destiné à nos petites têtes blondes (blondes ou pas peu importe ici) est un discours politique visant à répondre à différents objectifs tels que définir ce qu’un français doit assimiler,  comment il doit vivre son identité et la comprendre ? Tout le problème est de savoir pourquoi ce discours éminemment politique passe par quelque chose qui prétend ne pas l’être. Il prétend être purement « objectif » dans ses fondements ? Mais s’agit-il ici seulement d’une simple mascarade et d’une tartufferie ou bien y-a-t-il derrière cet enseignement de l’histoire une nécessité d’ordre technique qui fait que l’identité politique s’établit nécessairement par un rapport au passé qu’il ne veut pas reconnaître en tant que tel.

Le problème politique général a toujours été pensé en considérant que les gens ne naissent jamais dans un état de simple anarchie. Les seules exceptions semblent être les périodes révolutionnaires et même là, il y a toujours quelque chose qui fonctionne. Ils vivent donc dans des institutions plus ou moins organisées qui ont été fondées au cours d’époques plus ou moins « mythiques », c’est-à-dire imaginaires et troubles. Or généralement ce qu’on appelle histoire vise à répondre à cette question simple : comment répéter à notre époque présente ces fondements qui ont été posés en des temps antérieurs et glorieux ? : Clovis et le vase de Soisson, Charlemagne et la renaissance carolingienne, La Révolution de 1789, l’empire de Napoléon, les débuts de la cinquième République. Il y a donc toutes sortes d’événements qui ont eu lieu ou pas (l’épisode du vase de Soisson dont le récit a constitué l’un des discours fondamentaux du discours historique français n’est par exemple pas factuellement vérifié) et qui constituent « l’histoire ». Leur tâche est toujours de dire : répétez-moi (la fondation de la République) ou haïssez-moi (la deuxième guerre-mondiale). Notre propos sera donc d’identifier le rapport entre l’histoire et le discours public afin d’établir sa nature nécessairement politique.

Nous verrons en premier lieu comment le politique s’empare du discours historique pour en garder le contrôle identitaire. Nous verrons ainsi que l’historien ne répond pas à la question « qu’est-ce qui est vrai ? », mais, que cela soit vrai ou non, à la question « qui suis-je ? »

Ceci nous amènera en deuxième lieu à demander quels sont les liens entre histoire et idéologie. Et nous verrons en troisième lieu que par-delà les questions idéologiques, c’est un rapport de forces qui se joue où il faut trouver le point d’équilibre et ne pas franchir la ligne du discours acceptable  pour un peuple donné.  

 

L’histoire comme lieu du pouvoir :

Un premier malentendu doit être dissipé. On parle volontiers d’une « instrumentalisation » de l’histoire comme s’il était possible d’avoir une histoire qui ne serait pas instrumentalisée. On dit par exemple que le Front national, même renommé, instrumentalise Jeanne d’Arc. Ceci est parfaitement vrai. Mais ce n’est pas quelque chose qu’on puisse reprocher à ce mouvement. Tout récit historique valorise tel ou tel point en exagérant sans doute certain détail. Le christianisme donne une vision fortement valorisée d’une crucifixion sur le Golgotha, le Front national idéalise Jeanne d’Arc, les partis républicains idéalisent la Révolution de 1789 (pourquoi cet évènement ? Ce ne fut pas la fin de l’ancien Régime puisqu’il y a eu une restauration). En Chine, Mao apparait comme le héros intouchable dans l’attente de l’émergence d’un nouveau héros intouchable. Le discours politique apparaît ainsi toujours et dans tous les pays comme un discours affabulateur valorisant de manière arbitraire tel ou tel événement. Alors on dit : voila l’instrumentalisation. Il faut y mettre fin et laisser la place au professionnel de l’histoire, c’est-à-dire les historiens.

Pourtant rien n’indique que les historiens n’instrumentalisent pas également un discours. Il est vrai qu’avec la fondation de l’école des annales, représentée par des figures telles que  Lucien Febvre, Marc Bloch, Fernand Braudel, Georges Duby, Ernest Labrousse, Jacques le Goff,  exemples de grands historiens, a conduit l’histoire à interroger les structures plus que les événements et ainsi à se dégager d’un certain culte de l’événement. Mais cela ne conduit nullement à un règne de l’objectivité qui n’est d’ailleurs jamais revendiquée en tant que telle. Cela conduit à la construction d’un autre type de discours plus complexe sans doute. La dimension de récit ne disparait jamais complètement et est toujours accompagnée d’implications politiques indéniables.

Lorsqu’il écrivit une étude sur les intellectuels au moyen-âge, Jacque le Goff montra très bien comment la fondation des universités sous l’égide d’une forme du Christianisme a été initiée de manière démocratique et indépendante du pouvoir royal pour finalement un siècle plus tard sombrer dans les mains d’une oligarchie assurant des prébendes et une confiscation du savoir au profit de quelques-uns. Comment alors ne pas faire le parallèle avec les dérives des universités françaises au XXe siècle qui, dans un premier temps, furent démocratiques et accessibles à tous, sous réserve de baccalauréat, mais qui, par une subtile politique budgétaire, furent négligées et supplantées dans leur enseignement de qualité par les grandes écoles. Toutes les études sociologiques un peu sérieuses montrent que cette translation relève encore de la manifestation d’une pure et simple oligarchie. Celle-ci réserve à ses membres un enseignement conforme à ses besoins en excluant l’accès par des concours de façade, sujets à l’expression de codes réels d’appartenance, fruit d’une éducation hors circuits scolaires ( langage, culture, généalogie, relationnel) . On pourrait commenter à l’infini les ouvrages des historiens des annales. Ce qui nous intéresse ici est qu’ils ont toujours une implication politique pour notre temps.

Pour prendre un autre exemple, le texte de Lucien Febvre sur la religion de Rabelais peut parfaitement éclairer le rapport de la France à sa laïcité (Mais pour cela, il faudrait naturellement que les hommes politiques lisent ces textes, ce qui, étant donné leur formation d’énarque, est assez peu probable).

La politique instrumentalise l’histoire donc parce que l’histoire n’est jamais neutre politiquement. Par politique, nous entendrons toujours un rapport de force. Il se manifeste soit sous la forme physique et brute (armée, police), soit sous la forme symbolique telle que le droit, l’éducation, la littérature, l’ occupation du discours de l’espace public les médias télévision, internet— et une censure  ouverte ou dissimulée. Nous entendrons par politique avec Max Weber « le monopole de la violence légitime ». Cette définition a l’avantage d’être applicable à peu près partout et définit bien les processus en cours. Le problème principal de la politique est celui de la légitimation et dans ce cadre là l’histoire offre un discours de premier choix. Tout le monde reconnaît sans trop de difficulté que le monde dans lequel il vit a été organisé par des gens qui l’ont précédé et qu’une connaissance du passé en général peut aider à la compréhension de la situation présente. Mais plus qu’à la comprendre, elle peut également servir à la légitimer. Cet exercice de légitimation est visible dans différentes manières de faire l’histoire.    

L’une des façons les plus courantes de faire l’histoire au cours des deux siècles passés reposa sur la philosophie positive. Elle est intéressante d’un point de vue sociologique. Auguste Comte, son promoteur, fut élève de l’école polytechnique et ainsi diplômé ingénieur baigné d’idées positivistes il adopta les fondements de cette approche philosophique. Ce milieu affirme qu’il est libre de préjugés mais nous savons avec les travaux critiques de Gadamer que les préjugés sont inévitables et que la volonté de les éliminer n’est jamais qu’un « préjugé contre les préjugés ».

 Ce dernier genre de préjugés positiviste a d’ailleurs toujours cours en France, ce qui fait l’orgueil de ce pays et en fait la risée du monde entier par la même occasion. Retenons que le positivisme se traduit dans une croyance dans les faits et dans une philosophie de l’histoire marquée par trois états. Le premier état fut un état théologique, le second fut l’état métaphysique et le troisième est l’état positiviste ou réel. Cette introduction de l’histoire dans la théorie de la connaissance possède une valeur normative différente de par le passé. Connaître ne revient plus à considérer qu’un « sujet » s’approprie théoriquement un « objet ». Connaître veut maintenant dire être traversé par une histoire. Comme le dit Habermas qui commente Auguste Comte :

« La théorie de la connaissance ne pouvait être remplacée immédiatement par la théorie de la science. Parce que le concept philosophique de connaissance avait été liquidé, le sens de la science serait devenu irrationnel si le positivisme n’avait pas pourvu la science d’un sens relevant de la philosophie de l’histoire. Dès lors le phénomène du progrès technico-scientifique acquiert une signification éminente. L’examen du contexte empirique effectué dans la perspective de la philosophie de l’histoire, c’est-à-dire l’analyse aussi bien de l’histoire de la recherche moderne que des conséquences sociales du progrès scientifique institutionnalisé, se substitue à la réflexion du sujet connaissant sur lui-même ».

Le positivisme apparaît ainsi comme un discours de vérité. Mais ce discours de vérité est un discours politique. Il voit l’émergence de la classe des ingénieurs qui est plus ou moins glorifiée par une philosophie qui peine à se démarquer de l’idéologie. L’ingénieur est encensé comme une figure porteuse de progrès :

« Entre les savants proprement dits et les directeurs effectifs des travaux productifs, il commence à se former de nos jours une classe intermédiaire, celle des ingénieurs, dont la destination spéciale est d’organiser la relation de la théorie et de la pratique. [...] Le corps de doctrines propre à cette classe nouvelle, et qui doit constituer les véritables théories directes des différents arts, pourrait sans doute donner lieu à des considérations philosophiques d’un grand intérêt et d’une importance réelle. Mais un travail qui les embrasserait conjointement avec celles fondées sur les sciences proprement dites serait aujourd’hui tout à fait prématuré ; car ces doctrines intermédiaires entre la théorie pure et la pratique directe ne sont point encore formées ». 

L’ingénieur est vu ainsi comme une sorte de héros de l’idéologie du progrès. On parle souvent d’idéologie à propos du positivisme, tandis que le positivisme se considère comme une philosophie. Mais cette « philosophie » tient sur des bases chancelantes. Son principal apport à la philosophie de l’histoire et peut-être à la philosophie tout court tient dans la loi des trois états. Mais une difficulté se pose quand on demande à un positiviste dans quel état cette loi se trouve, il y a une sorte d’embarras. La loi des trois états ne peut se trouver ni dans l’état théologique ou dans l’état métaphysique qui sont deux états fictifs. Mais elle ne peut pas davantage se trouver dans l’état positif car dans ce cas elle serait observable d’un point de vue scientifique. Or aucune science ne peut endosser et valider expérimentalement une telle loi. La loi des trois états se trouve donc hors d’elle-même. Elle est véritablement hors du monde. Or cette manière de donner une explication du monde à partir d’un point hors du monde, c’est ce qu’on nomme une idéologie.

L’idéologie, c’est ce point où le sophisme et la philosophie se mêle. Le désir de fondement de la philosophie reste présent, mais on voit bien qu’il se retire. Et l’idéologie est également ce point qui cristallise les identités. La philosophie de l’histoire d’Auguste Comte est une philosophie de l’histoire pour ingénieur. Et finalement l’enseignement de l’histoire qui est proposé par Auguste Comte s’adresse à la population en vue de glorifier l’ingénieur. L’intérêt est éminemment politique.

Mais on dira qu’il s’agit là d’un intérêt plus sociologique que politique. Cette objection repose selon nous sur un malentendu. Celui-ci tient sur le fait que l’on tient la politique comme une sorte d’art de commander. Incontestablement l’homme politique commande une armée de fonctionnaires. S’il donne un ordre, il attendra d’être obéi. Mais même en admettant que le corps des fonctionnaires obéisse correctement à l’ordre, il ne représente pas l’ensemble de la société qui doit être mené par des techniques différentes du commandement hiérarchique strict.

 Comprendre un ordre n’est jamais un acte simple et la mécompréhension n’est pas toujours, elle est même rarement, à mettre sur l’ordre de la simple bêtise.Toute la philosophie herméneutique que ce soit celle de Paul Ricœur ou de Hans Georg Gadamer montre que la compréhension est un travail permanent et certainement pas un acte simple. Se faire comprendre reste très délicat. Et en dépit des croyances habituelles, il est probablement exact que la bêtise relève bien plus souvent de l’homme qui commande et n’a pas su se faire comprendre, que de celui qui n’a pas compris ou qui a compris autrement que ce qu’on attendait

 

Au-delà de l’ordre formel, l’idéologie apparaît ainsi comme une manière de dominer les masses et les peuples en s’adressant à tout le monde sur un mode inconscient. Et quel meilleur moyen de faire de l’idéologie que de convoquer l’histoire ?

On trouvera cependant des exemples plus directs de l’utilisation de l’histoire par les politiques.  Les grands hommes politiques apparaissent toujours comme auréolés d’une empreinte historique incontestable en apparence : le général De Gaulle a été celui qui a organisé la résistance à l’occupation nazie dans l’imaginaire collectif. Napoléon premier a été l’homme qui aura su tirer la « vérité » de la Révolution entamée en 1789. Tout cela est naturellement parfaitement caricatural et probablement au moins partiellement faux à l’analyse. Mais cela importe relativement peu. Par l’histoire, le pouvoir se donne une forme de légitimité. De nos jours, le fait que nos Présidents ne puissent plus faire personnellement référence à la deuxième guerre mondiale affaiblit sans doute leur légitimité. Un Jacques Chirac qui tente, mais échoue de s’opposer à la puissance dominante américaine, un François Hollande qui parvient avec difficulté à s’opposer au terrorisme, un Nicolas Sarkozy qui tombe dans un fiasco libyen et un Emmanuel Macron qui gère avec énormément de difficultés et plutôt mal ( la comparaison de la France avec les chiffres des bons élèves comme l’Allemagne, la Norvège, la Finlande, le Portugal ou la Grèce est éloquente) une crise sanitaire inédite dans les temps modernes, font tous office de nains politiques sous l’ombre du géant que fut en théorie le général de Gaulle. Mais ceci montre surtout et avant tout que l’histoire sert de fondement à la légitimation d’un ordre politique. L’histoire et la manière de la raconter sert de justification à un ordre social : la classe des ingénieurs a tous les droits parce qu’elle est reconnue comme la meilleure en tant que classe sociale. Les hommes politiques de premier plan sont distingués par rapport à un fondement historique qui à l’heure actuelle a naturellement tendance à s’effacer. Ce qui est certain en tout état de cause, c’est la tendance de tout homme politique à vouloir s’approprier l’histoire comme une certaine forme de légitimation. La question de la légitimation au travers de l’histoire est une question première de la politique. Le problème de l’histoire apparaît de ce fait comme un problème de légitimation. Toute légitimation passe par un imaginaire collectif. Le mot histoire prend alors toute sa signification : à la fois l’histoire comme discipline visant la vérité et à la fois l’histoire de l’expression « tu me racontes des histoires ». L’histoire apparaît comme la rencontre de l’exigence de vérité et de l’imaginaire. Elle est idéologie.

Enseigner l’idéologie :

Dans ce curieux XVIIIe siècle qui s’appelait lui-même siècle des lumières qui produisit entre autres le marquis de Sade ou bien le neveu de Rameau de Diderot, il y eût une fin surprenante. Les derniers écrivains de la période développaient la logique d’une idée. Il devenait par suite des idéologues. Il est étonnant que le siècle des lumières terminait finalement dans la confusion. L’idéologie apparaissait comme la logique d’une idée et en tant que telle pouvait paraître tout à fait inoffensive. Mais il ne s’agit peut-être que d’une illusion. Nous allons en discuter. Paul Ricœur est sur ce point d’un avis contraire au notre. En faisant une sorte de généalogie de l’idéologie, il déclare :

« En passant je remarque que le mot même a été emprunté à des philosophes très respectables qui s’appelaient eux-mêmes des idéologues et qui étaient, en France, les héritiers de Condillac. Pour eux l’idéologie était une analyse des idées formées par l’esprit humain. C’est Napoléon qui a accusé ces inoffensifs idéologues d’être une menace pour l’ordre social et qui a instauré la signification péjorative du terme. Peut-être se cache-t-il un Napoléon dans toute dénonciation de l’idéologie ».

Il est évident que Paul Ricœur entend réhabiliter la fonction idéologique et à mots couverts, ils voient dans toute dénonciation de l’idéologie une forme de dictature. On ne peut lui donner complètement tort. Il est en réalité très difficile de tenir un discours sur le « réel » sans le schématiser d’une manière ou d’une autre à partir de croyances infondées. Paul Ricœur reconnaît trois fonctions à l’idéologie. La première fonction est celle qui a été mise en évidence par Marx : c’est la fonction de distorsion. Autrement dit l’idéologie est une fonction déformante de la réalité. Elle repose sur un certain nombre de symboles qui fonctionnent comme une réalité autonome et qui structurent la réalité sociale. L’un des points les plus visibles sur lequel repose une idéologie, c’est la notion de propriété. On sait que les conditions idéologiques qui font dépendre la propriété individuelle sur le capital plutôt que sur le travail ont été vivement critiqué par les communistes. Mais à l’heure actuelle, c’est après une brève éclipse communiste de quelques dizaines d’années, la seule croyance qui domine les politiques de la plupart des pays du monde. L’idéologie apparait donc comme un système non fondé et non discuté (tout le monde considère que cela va de soi) qui organise les rapports sociaux. Mais cette fonction de distorsion n’est que l’une des fonctions de l’idéologie. Ricœur fait remarquer à l’encontre de Marx que l’idéologie ne pourrait fonctionner comme distorsion et dissimulation si elle n’était pas un système symbolique qui possède également une réalité. Cette réalité est une tendance justificatrice. Toute organisation sociale doit trouver une manière ou une autre de se justifier. La forme du discours utilisé par le discours pour se justifier est la rhétorique qui donne des idées faussement universelles. Mais c’est là une fonction inévitable d’après Ricœur :

« Sans doute ne peut-on pas concevoir de société qui ne se projette pas et ne se donne pas une représentation d'elle-même sans recourir à cette rhétorique du discours public, à ces figures et à ses tropes. Il n'y a là aucune faiblesse et encore moins aucun vice mais un fonctionnement normal le discours mêlé à l'action ».

L’idéologie est donc voisine de la rhétorique et de la sophistique. Sa deuxième fonction est une dimension de légitimation. Ce n’est, aux yeux de Ricœur, ni la dernière fonction de l’idéologie, ni la plus profonde. Il y a aux yeux du philosophe une troisième fonction qui est la fonction d’intégration. L’idéologie est une sorte de non-dit, voire d’inconscient collectif. On peut parler d’inconscient parce que d’une certaine manière l’idéologie est toujours inavouable. Dire que la propriété revient aux hommes qui ont le capital et non à ceux qui travaillent (qui ont certes le droit de s’endetter sur trente ans pour acheter un logement et étant surveillé pendant cette période), c’est tenir un discours assez peu reluisant sur l’état de la société, même s’il décrit assez bien la réalité. La troisième fonction sera de ce fait une fonction d’intégration. Les gens qui partagent la même idéologie, c’est-à-dire qui partagent des croyances communes qu’ils se refusent absolument à remettre en question, forment une communauté de croyants. Cela peut-être une communauté religieuse comme cela peut être une communauté qui croit au droit de tel ou tel pays. Ricœur donne un troisième exemple :

« Afin de faire comprendre de quoi il s’agit, je partirai d’un l'usage particulier de l’idéologie où sa fonction d'intégration est évidente. Il s'agit des cérémonies commémoratives grâce auxquelles une communauté quelconque réactualise en quelques sortes les évènements qu'elle considère comme fondateur de sa propre identité ; il s'agit donc d'une structure symbolique de la mémoire sociale. On ne sait pas s’il existe des sociétés sans rapport à des événements inauguraux qui, après coup, apparaissent comme l’origine de la communauté elle-même. Je pense à des événements comme la Déclaration Nord-Américaine d’indépendance ou à la prise de la Bastille lors de la révolution française, ou à la Révolution d’octobre pour la Russie communiste ».

Il est remarquable qu’ici Ricœur relie l’idéologie à des mythes historiques. Cela signifie finalement qu’en dernier instance, c’est autour de l’histoire, c’est-à-dire d’une forme d’enseignement de croyances historiques que l’idéologie prend forme. L’histoire agit donc véritablement comme idéologie, c’est-à-dire déploie à la fois une fonction d’intégration (le Français moyen — Georges Brassens excepté — croit en la prise de la Bastille et célèbre cet événement chaque année le 14 juillet. Cette croyance permet de justifier le droit qui a cours depuis ce 14 juillet 1789 en France. Par ailleurs, on a la claire conscience que cette fable ne tient pas véritablement la route, mais qu’elle est très efficace. L’enseignement de l’histoire possède donc une fonction justificatrice qui est une fonction idéologique. La question de la vérité historique est posée non seulement au niveau factuel (oui, il y a bien eu une prise de la Bastille le 14 juillet 1789, non, le Maréchal Pétain n’a pas toujours honoré la France par son action), mais aussi au niveau d’une image globale, c’est-à-dire au niveau d’une idée pseudo-universelle. 

Or c’est là que le point commence à devenir intéressant : c’est que l’histoire ne s’écrit pas de façon linéaire en établissant des faits. L’histoire produit toujours du savoir. Mais elle produit ce savoir à partir d’une certaine manière de considérer l’histoire. C’est pour cela qu’on ne peut se contenter des analyses de Paul Ricœur sur l’idéologie pour comprendre l’histoire en tant qu’énoncé qui dirait la réalité d’une situation. Certes, on peut accorder à une philosophie herméneutique que l’histoire vise la compréhension. Mais un certain nombre de choses restent mystérieuses quand on a dit cela. Qui fait cette histoire ? Quelles sont les questions qu’on pose au passé quand on fait l’histoire ? Ce n’est après tout pas la même chose de demander quel est la succession des droits de France depuis les mérovingiens et demander quel est l’évolution de l’industrie dans ce pays depuis la Révolution française. Or ces deux types d’histoires ont existé. Michel Foucault a caractérisé le premier type d’histoire comme histoire de type romain :

« Il me semble aussi que la fonction traditionnelle de l’histoire, depuis les premiers analystes romains jusque tard dans le moyen-âge et peut-être au XVIIe siècle et plus tardivement encore a été de dire le droit du pouvoir et d’en intensifier l’éclat ».

Pour Michel Foucault, toute forme du savoir dépend d’un rapport de forces. L’herméneutique de Ricœur est insuffisante parce qu’elle oublie la force qui l’a vu naître. Il est évident que cette histoire romaine qui vise à une sorte de légitimation du pouvoir en place est une histoire qui continue d’avoir lieu maintenant. L’enseignement de l’histoire est un enseignement qui est dominé par le pouvoir. C’est l’éducation nationale qui fixe les directives et qui élit au travers de concours complaisants, les gens qui vont être chargé d’enseigner (parfois absolument n’importe quoi) aux élèves. Mais il y a rapport de forces, c’est-à-dire apparition d’un discours autre que Foucault nomme une « contre histoire ». Cette contre histoire, c’est le discours de la révolution. Car un contre discours apparaît qui est celui de la révolution. Et ce discours de la Révolution avec toutes les incertitudes qu’il contient et les prophéties qui se réalisent ou non qu’il annonce, est un contre discours vis-à-vis de l’ordre établi, c’est-à-dire vis-à-vis de l’ordre romain. Michel Foucault aimait citer cette phrase de Pétrarque : « qu’y a-t-il donc dans l’histoire qui ne soit la louange de Rome ? » Mais l’histoire romaine a été contré par une autre histoire qui est celle du cataclysme révolutionnaire. D’où l’ambiguïté d’une position française qui choisit un événement déstabilisateur comme élément fondateur. Car la Révolution elle-même fut traversée par une lutte au niveau de la compréhension de l’histoire. Le XVIIIe siècle, siècle de curieuses lumières fut également le siècle de Boulainvilliers et l’émergence du discours raciste. Pour Boulainvilliers, le problème fut un problème de légitimation du pouvoir royal. Louis XIV avait réprimé de manière autoritaire et tyrannique en un sens toute tentative aristocratique de s’opposer à lui. Reste que l’opposition « janséniste » avait survécu en se métamorphosant et que les protestants fuyant massivement allaient enrichir pour les siècles à venir les pays du Nord de l’Europe, privant le pays hexagonal d’une initiative et d’une probité qu’il n’a jamais su retrouver (ce qu’on lui reproche encore aujourd’hui : la parole d’un entrepreneur français est toujours sujette à caution et le rôle pléthorique de l’administration, la surabondance de fonctionnaires sont vues de l’étranger comme l’une des principales faiblesse du pays). Le XVIIIe siècle avait néanmoins vu l’absolutisme s’effriter. Le curieux discours autour du vase de Soisson (épisode qui factuellement parlant n’a probablement jamais eu lieu) traitait de la légitimité du roi : le roi était-il primer inter pares ou bien était-il d’une autre nature que la simple aristocratie ? Pour Louis XIV, la question ne se posait pas. L’absolutisme marquait la transcendance du roi. Mais pour ses successeurs, les choses n’étaient pas si claires. Boulainvilliers est important aux yeux de Foucault parce qu’il fait du rapport de forces, le modèle même de l’histoire. L’idéologue, contrairement à ce que Paul Ricœur nous dit n’est pas un inoffensif présentateur d’idée, il est au contraire celui qui par son discours intègre la force dans l’histoire et dans la légitimation du pouvoir. Boulainvilliers qui avec le marquis de Sade appartiennent à ces lumières noires est l’homme pour qui le rapport de forces est l’essentiel. Il transcrit dans le discours historique les pratiques de l’Etat. Foucault signale :

« Que le récit de l’histoire et la gestion de l’Etat entre en continuité, c’est, je crois, un phénomène capital. L’utilisation du modèle de rationalité gestionnaire de l’Etat comme grille d’intelligibilité spéculative de l’histoire, c’est cela qui constitue le continuum historico-politique ».

Cela signifie simplement que le discours historique se présente désormais non comme la simple louange des rois, mais comme un élément de la force et du combat. L’inoffensif idéologue devient un véritable rapace. Cela est peut-être assez invisible pour nous aujourd’hui. Mais il est tout à fait possible que ce qui se passe dans la Révolution de 1789 soit guidée essentiellement par une interprétation (il y en a tellement qu’on ne peut en faire la liste exhaustive ici) de l’épisode du vase de Soisson, épisode qui n’a probablement eu lieu que dans le fantasme de quelques historiens. Ceci montre bien comment imaginaire et réalité se mêlent constamment dans l’action politique. En fin de partie, on s’aperçoit souvent que tout ne reposait que sur un simple fantasme. Mais ce fantasme possède lui-même ses effets et ceux-ci sont normatifs. L’histoire n’est donc pas simplement description d’une vérité factuelle, elle est également modification de la réalité. Foucault disait :

« L’histoire n’est pas simplement un analyseur ou un décrypteur de forces, c’est un modificateur. Par conséquent, le contrôle, le fait d’avoir raison dans l’ordre du savoir historique, bref, dire la vérité de l’histoire, c’est par là même occuper une position stratégique décisive ».

Il importe maintenant de voir comment peut fonctionner cette stratégie par l’enseignement.

 Stratégie et rapport de forces :

L’enseignement de l’histoire n’est donc pas une pratique innocente. Elle implique une certaine manière pour un peuple de comprendre ses traditions, c’est-à-dire aussi de les fantasmer. L’histoire n’est pas simplement cela. Elle est une manière de se sentir en rapport avec le passé. Mais cette manière de se rapporter au passé se fait essentiellement au travers d’une entité qui n’est pas neutre vis-à-vis de l’histoire. Il a même toutes les raisons de présenter une histoire orientée pour sa propre conservation. Mais l’Etat n’accepte de donner sa propre histoire qu’en masquant ses propres intérêts. On le voit encore fréquemment aujourd’hui quand un homme politique dit qu’il faut laisser « l’histoire aux historiens ». Cette manière de procéder reste cependant terriblement hypocrite si on considère que l’Etat, c’est-à-dire le monde politique possède le monopole de la sélection de l’histoire. C’est lui qui désigne qui peut enseigner l’histoire, c’est-à-dire à la fois le programme qui est traité et les méthodes qui sont abordées.

On se rend compte du caractère particulier et stratégique de l’histoire dans la constitution du savoir. Pour un élève qui va au lycée, il n’y a aucune autre discipline enseignée qui relève du domaine de l’idéologie, c’est-à-dire de ce domaine où l’imaginaire rencontre la réalité, le constitue, le façonne et la crée. Si on est français, on peut objecter que la philosophie est également une discipline de cet ordre. Cela est vrai. Mais d’un point de vue pratique, l’année de philosophie juste avant le baccalauréat, n’a quasiment aucune incidence sur la masse des étudiants qui se détournent vite de ce genre de considération. Il y a certes la petite poignée de gens qui continuent l’apprentissage de cette matière, mais qui sont en réalité plus intéressants en eux-mêmes que la discipline qu’ils souhaitent défendre. Statistiquement ils ne représentent pas grand-chose et ne risquent pas d’influencer le discours public. Le rôle de l’histoire est bien plus important : tout le monde apprend l’histoire à l’école primaire. Par la suite, pour un élève qui passe le baccalauréat, il y a dix ans d’enseignement de cette matière au contour assez flou. L’objet de l’histoire n’est pas très clair. Pourquoi faire l’histoire de France au lieu de l’histoire de la folie comme le fait Michel Foucault, ou bien une histoire de la sexualité. Pourquoi diviser l’histoire de cette façon : antiquité, moyen-âge, époque moderne et époque contemporaine. Un historien aussi important que Jacques Le Goff considérait qu’une telle division n’était pas très sérieuse et proposait sans plaisanter de faire cesser le moyen-âge au XIXe siècle. Ceci montre tout l’arbitraire, c’est-à-dire tout ce qu’il y a d’immotivé dans le fait d’enseigner l’histoire de telle ou telle manière.

L’épisode de Boulainvilliers a, comme l’a montré Michel Foucault, conduit le pouvoir à vouloir s’emparer du discours sur le passé et d’en jouir d’une forme de monopole. Cependant la stratégie qui a été déployé pour éviter qu’on remette la légitimité de ce monopole en question a été de prôner l’objectivité. La stratégie est donc une stratégie d’effacement en proposant un double argument : d’une part l’alibi qui dit « ce n’est pas l’Etat qui fait l’histoire, mais les historiens », et d’autre part l’argument un petit peu contradictoire qui dit : « de toutes manières, cela importe peu de savoir qui fait l’histoire parce que le discours historique est objectif, c’est-à-dire universel, autrement dit valable pour tous ». Mieux vaut ici ne pas trop insister sur cette compréhension de « l’universel », mais c’est tout de même en filigrane de cela qu’il s’agit : l’histoire relève d’un champ d’occupation de l’espace public. C’est la politique qui décide de ce qui se propage dans l’espace public. Mais elle le fait toujours en maquillant l’histoire avec la notion d’objectivité.

Comme on le sait, une telle tartufferie au sujet de l’histoire a été préparée par les philosophies de l’histoire du XIXe siècle en Allemagne avec des gens comme Hegel, Herder. Ceci avait été préparé par les discours des idéologues français comme Condorcet. L’histoire est enseignée comme linéarité avec des petits sauts de moutons dialectiques dans le cadre hégéliens et dans un passage quasiment magique d’un état à un autre dans le positivisme de type comtien. L’histoire s’oppose alors à la généalogie. Michel Foucault qui commente Nietzsche sait toute la mascarade qui se cache derrière l’historien d’Etat :

« Et tout comme le démagogue doit bien invoquer Ia vérité, Ia loi des essences et la nécessité éternelle, l'historien doit invoquer l'objectivité, exactitude des faits, le passé inamovible. Le démagogue est conduit a la dénégation du corps pour bien établir la souveraineté de l'idée intemporelle ; l'historien est amené a l'effacement de sa propre individualité, pour que les autres entrent en scène et puissent prendre la parole. Il aura donc a s'acharner contre lui-même : à faire taire ses préférences et à surmonter ses dégouts, à brouiller sa propre perspective pour lui substituer une géométrie fictivement universelle, à mimer la mort pour entrer dans le royaume des morts, à acquérir une quasi-existence sans visage et sans nom. Et dans ce monde où il aura bride sa volonté individuelle, il pourra montrer aux autres la loi inévitable d'une volonté supérieure. Ayant entrepris d'effacer de son propre savoir toutes les traces de vouloir, il retrouvera, du côté de !'objet à connaitre, la forme d'un vouloir éternel. L'objectivité chez l'historien, c'est l'interversion des rapports du vouloir au savoir, ct c'est, du même coup, la croyance nécessaire à la Providence, aux causes finales et à la téléologie. L'historien appartient à la famille des ascètes ».  

Il y aurait donc une autre façon de faire de l’histoire. Ce serait la généalogie. La généalogie selon Foucault, ce serait le contraire de la recherche de l’origine. Il n’y a pas à rechercher l’origine parce que l’origine est essentiellement multiple. Alors que l’enseignement de l’histoire, tel qu’il se donne dans les écoles ne vise qu’un seul but : expliquer qu’il n’y a qu’une seule origine et que cette origine mène au point que nous avons atteint, le justifie et le légitime, la généalogie montre la multiplicité des provenances et la difficulté de l’émergence d’un événement comme inversement d’un rapport de forces.  La généalogie apparaît de ce fait comme une autre manière d’enseigner l’histoire. La généalogie apparaît néanmoins comme cette histoire que l’Etat ne peut raconter. Elle montrerait trop la précarité et les hasards qui ont conduit à la formation du rapport de force présent. Il est d’une certaine manière plus simple pour l’Etat d’admettre la description de la décadence de la politique faite par Platon dans sa République (l’histoire de la politique irait de la constitution idéale qui se dégraderait en une sorte d’aristocratie tomber dans l’oligarchie et faire plus mal encore en devenant démocratie pour finir dans la tyrannie) que d’admettre une multiplicité complète des forces et le hasard des victoires. Ce n’est pas ainsi que l’on veut comprendre les événements. On veut des événements qui suivent la loi d’une nécessité géométrique et non pas le côté aléatoire d’un pli. Michel Foucault décrit ainsi le rôle de l’événement :

« Celle-ci intervertit le rapport établi d'ordinaire entre !'irruption de l'événement et la nécessité continue. Il y a toute une tradition de l'histoire (théologique ou rationaliste) qui tend à dissoudre l'événement singulier dans une continuité idéale - mouvement téléologique ou enchaînement naturel. L'histoire effective fait resurgir l'événement dans ce qu'il peut avoir d'unique et d'aigu. Evénement - il faut entendre par là non pas une décision, un traité, un règne, ou une bataille, mais un rapport de forces qui s'inverse, un pouvoir confisque, un vocabulaire repris et retourne contre ses utilisateurs, une domination qui s'affaiblit, se détend, s'empoisonne elle-même, une autre qui fait son entrée, masquée. Les forces qui sont en jeu dans l'histoire n'obéissent ni à une destination ni à une mécanique, mais bien au hasard de Ia lutte ».

L’enseignement de l’histoire doit mettre en évidence le caractère de lutte qui se joue dans tous processus historique. Le problème de l’histoire telle qu’elle est conçue par les « autorités » historiennes, c’est qu’elles prétendent toujours se placer d’un point métaphysique ou carrément politique hors de l’histoire. C’est ce que Nietzsche appelait le caractère « égyptianisant » de l’histoire contrairement au caractère mobile de la généalogie. L’histoire, pour prendre un exemple, considérerait que l’œil aurait de toute éternité eu pour fonction de contempler, là où le généalogiste verrait toutes les strates premières : l’œil non premièrement comme façon de contempler, mais l’œil comme destiné à l’observation pour la chasse, l’œil tueur avant d’être contemplateur donc. La généalogie montre bien que l’éternité de la vérité est une illusion et une volonté de la part du pouvoir qui a évidemment tendance à vouloir la stabilité plus que le mouvement. Foucault dit ainsi :

« Ces fins, apparemment dernières, ne sont rien de plus que l'actuel épisode d'une série d'asservissements : l’œil fut d'abord asservi à la chasse et à la guerre ; le châtiment fut tour à tour soumis au besoin de se venger, d'exclure l'agresseur, de se libérer à l'égard de la victime, d'effrayer les autres. Plaçant le présent à l'origine, la métaphysique fait croire au travail obscur d'une destination qui chercherait à se faire jour dès le premier moment. La généalogie, elle, rétablit les divers systèmes d'asservissement : non point la puissance anticipatrice d'un sens, mais le jeu hasardeux des dominations ».

L’histoire montre donc tout le jeu des asservissements et des dominations. C’est ce qui permet de mettre en évidence les valeurs. Les valeurs naissent d’une différence entre les dominants et les dominés. C’est ce jeu de la différence et cette tension de la différence qui fait la valeur d’un terme. Que ce soit Nietzsche ou que ce soit Saussure plus tard, le constat est le même : la valeur est différence et l’événement, comme l’a très bien montré le philosophe Gilles Deleuze constitue dans le pli de la force. La révolution française par exemple qui est constitué d’origines tout à fait multiples (émergence d’une classe bourgeoise qui veut prendre le pouvoir, banqueroute financière, forte poussée démographique dans le siècle, enrichissement général dans le siècle sans pourtant d’amélioration technique notable, idée de quelques philosophes) est pourtant vues comme une sorte de repli de la force. Tous les mouvements qui y conduisent et les mouvements qui sont ici engendrés par lui sont comme une déferlante dans une cascade incontrôlée. Le mauvais historien reste celui de la mascarade : celui qui prétend traiter de l’objectivité sans voir les intérêts pratiques qui y mènent et qui soutiennent tels ou tels discours. L’histoire est une mascarade :

« Usage parodique et bouffon, d'abord. À cet homme emmêlé et anonyme qu'est l'Européen - et qui ne sait plus qui il est, quel nom il doit porter -, l'historien offre des identités de rechange, en apparence mieux individualisées et plus réelles que la sienne. Mais l'homme du sens historique ne doit pas se tromper sur ce substitut qu'il offre : ce n'est qu'un déguisement. Tour à tour, on a offert à la Révolution le modèle romain, au romantisme, l'armure du chevalier, à l'époque wagnérienne, l'épée du héros germanique ; mais ce sont des oripeaux dont l'irréalité renvoie à notre propre irréalité. Libre à certains de vénérer ces religions et de célébrer à Bayreuth la mémoire de ce nouvel au-delà ; libre à eux de se faire les fripiers des identités vacantes. Le bon historien, le généalogiste saura ce qu'il faut penser de toute cette mascarade. Non point qu'il la repousse par esprit de sérieux ; il veut au contraire la pousser à l'extrême : il veut mettre en œuvre un grand carnaval du temps, où les masques ne cesseront de revenir ».

Foucault se fait ici le continuateur de l’historien Lucien Febvre qui dénonçait les usages frelatés du langage et les masques pris par celui-ci au cours du temps. Parler d’athéisme au XVIe siècle au moment des guerres de religion et parler d’athéisme aujourd’hui au moment de la « laïcité », ce n’a rien à voir parce que la configuration langagière n’est plus la même. C’est ce que Lucien Febvre montrait dans son livre sur la religion de Rabelais. C’est malheureusement ce que les jeunes élèves n’ont jamais su et ne savent toujours pas aujourd’hui tout simplement parce que l’enseignement de l’histoire dans les écoles de l’autoproclamée « république » relève non pas de la généalogie ou histoire destinée à former l’esprit critique, mais de ce discours « égyptianisant » destiné à soutenir une autorité moribonde.

 

     

 

            

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