La coupe du monde de football : "une lutte pour la reconnaissance des petites gens"

Une lutte pour la reconnaissance - Pour la démystification d'un discours nauséabond

La coupe du monde de football : « une lutte pour la reconnaissance des petites gens ». Pour la démystification d’un discours nauséabond. On sait depuis le début du XIXe siècle au moins que le problème politique ultime est celui d’une lutte pour la reconnaissance. La dialectique du maître et de l’esclave telle qu’elle a été mise en avant par Hegel comme structure essentielle de la conscience de soi montre que c’est le fait d’être reconnu comme maître, c’est-à-dire comme être libre, qui est l’enjeu de tout combat politique et social. Le problème est un problème d’estime de soi. Et cette estime possède un prix plus important encore que tout avantage économique ou financier que l’on peut trouver par ailleurs. L’objet de la politique reste donc celui d’une lutte pour la reconnaissance en tant qu’être libre et non servile. Cette liberté est indissociable d’une dignité. Il semble bien de ce point de vue que les résultats obtenus par l’équipe de France de football relèvent du champ politique. Il y a une certaine lutte pour la dignité qui est engagée par là. L’attaquant Olivier Giroud clame partout qu’il « sait d’où il vient ». Ce genre de phrase ne signifie pas grand-chose. Elle implique en revanche toute une sorte de mythologie qu’il s’agit d’interpréter comme un hiéroglyphe d’abord indéchiffrable. Ce hiéroglyphe semble d’abord dire que l’on a affaire ici à un homme qui appartient aux classes désœuvrées et non reconnues de la société. Il n’était donc pas destiné socialement à connaître le succès. Mais il a réussi à briser ce destin contraire à force de travail et de talent. On ne peut pas dire que cette interprétation soit fausse en ce qui concerne sa trajectoire personnelle. En revanche, elle semble être mystificatrice en ce qui concerne la société. On voit mal en effet comment les masses peuvent espérer, par leur seul talent, pouvoir imiter une telle trajectoire sociale. Cette trajectoire n’est d’ailleurs pas celle du seul Olivier Giroud, mais celle de tous les joueurs de l’équipe. Tous peuvent dire qu’ils ont brisé par leur effort, leur travail et leur « talent » (qui consiste essentiellement à taper dans un ballon) une implacable destinée sociale qui leur était défavorable. Le problème est que cette trajectoire n’est pas universalisable, ni imitable d’aucune façon. Il reste enfermé dans la pure particularité. La mystification consiste à l’ériger en modèle de société. Ce modèle existe bien : c’est celui du discours sur l’effort comme source de la reconnaissance et de la réussite. On laisse entendre aux habitants de Bondy que si un des leurs, l’attaquant vedette Mbappé, a pu réussir, eux aussi vont pouvoir le faire, entraînés par cet élan salvateur. ef Il ne fait pourtant pas de doute que le sport ne fait que répéter de façon parodique les mécanismes sociaux qui sont bien plus voraces et injustes que les compétitions sportives. La descente des Champs-Élysées, sympathique par elle-même et habituelle dans le football (on se rappelle que les « Verts » en 1976 avaient eux également descendu l’avenue, malgré une défaite), participe de cette parodie. Cette parodie ravale le politique au niveau du sport et au niveau de la plus vulgaire entreprise commerciale : celle où le « fétichisme de la marchandise » et l’irrationalité domine de façon outrancière dans la vente de maillots qui ramènent la société française à l’âge du totémisme.

 

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