«L'homme sans qualité» de Robert Musil et l'essence de l'Europe

Robert Musil et son roman: L'homme sans qualité, nous invite à méditer sur le destin de l'Autriche-Hongrie en 1913; Cela pourrait concerner l'avenir de l'Europe dans son ensemble.

L’homme sans qualités et l’essence de l’Europe ou comment se rejoue actuellement une dramaturgie vieille d’un siècle. L’homme sans qualités de Robert Musil est un roman où il ne se passe quasiment rien. L’histoire y est comme figée. Nous sommes en 1913. On y parle d’un pays qui a désormais disparu : il s’agit de l’Autriche-Hongrie. On pourrait donc penser que le roman ne nous concerne en rien. Pourtant il pourrait bien concerner l’avenir de l’Europe dans son ensemble. L’Europe est ce curieux continent qui oscille perpétuellement entre les périodes de division et les périodes d’unité. Le projet européen de l’après-guerre a consisté à vouloir unir un ensemble de pays divisés. On a voulu substituer au modèle de l’Etat-nation, qui régnait en Europe occidentale, une sorte d’entité à la nature constamment changeante et marquée par une ambiguïté : s’agit-il d’une entité supranationale ou d’une entité fédérale ? On ne le sait pas véritablement. La nature de l’Europe pose question. On ne peut pas dire que ce soit une entité véritablement politique. Quand un chef d’État d’une grande puissance étrangère vient en Europe, il s’adresse soit à la France, soit à l’Italie, soit à l’Allemagne. En bref, il s’agit là d’États-nation. L’entité européenne n’est jamais reconnue.

L’identité européenne n’est pas reconnue. Or ce thème qui est celui d’une entité politique hors de l’Etat-nation qui pour cette raison n’est pas une entité viable, mais toujours menacée par la dissolution, est l’un des thèmes principaux du roman de Robert Musil. L’Autriche-Hongrie meurt de ne pas avoir de nom. Comme le dit Musil : « Depuis que le monde est monde, il n’est pas un seul être qui soit mort faute de nom ; on n’en a pas moins le droit d’ajouter que c’est ce qui arriva à la double monarchie autrichienne et hongroise et austro-hongroise : elle périt d’être inexprimable ». On peut se demander si ce n’est pas de cela que souffre l’Europe aujourd’hui. Ne périt elle pas d’être inexprimable, elle aussi.

Si la première guerre mondiale a, il y a maintenant un siècle, conduit à éliminer l’Autriche-Hongrie au nom de l’Etat-nation, et s’il a été décidé de reconstruire une sorte d’Autriche-Hongrie avec des dimensions supérieures en créant quelque chose comme l’Europe dans le courant des années 1950, ne faut-il pas craindre que l’histoire ne prenne la forme « d’un éternel retour du même » et que l’Europe ne se dissolve au nom des intérêts nationaux ? En d’autres termes le cosmopolitisme européen ne risque-t-il pas à nouveau de se dissoudre au nom d’un nationalisme qui divise ? On remarque que la logique de la puissance semble imposer une forme de réunion d’États disparates entre eux. Les États-Unis d’Amérique sont organisés de manière fédérale. L’URSS qui s’est certes effondrée, mais qui réussissait à imposer un ordre viable pendant un certain temps à ses citoyens, était organisée en regroupant quatorze nations. La Chine quant à elle regroupe un peu moins de cinquante minorités qui sont, il est vrai, gérées selon un modèle colonial.

Le pays n’est néanmoins pas critiqué parce qu’il est en passe de devenir la première puissance économique mondiale et qu’il sera, à terme, la première puissance militaire également. Tout est mis en œuvre par ces grandes puissances pour que l’Europe ne puisse prendre une telle forme : celle de l’unité qui lui permettrait d’imposer les valeurs qu’elle défend qui ne sont pas celles d’une oligarchie déchaînée comme aux États-Unis, celles d’un néo-colonialisme comme en Chine, mais celles d’un cosmopolitisme qui pourrait prendre des formes démocratiques. Cela se traduit par une forme de mélancolie qui est parfaitement décrite dans le roman de Robert Musil : celle d’un États dont on ne sait même pas ce qu’il est et dont on ne connaît même pas le nom.

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