GILETS JAUNES OU LE CHAOS QUI DERANGE

La forme politique actuelle est, en France, celle de l'impuissance.

Gilets jaunes ou le chaos qui dérange.

Le mouvement des gilets jaunes incarne une métamorphose de l’élan contestataire. Que l’État n’ait pas le vent en poupe à l’heure actuelle, c’est, somme toute, assez normal. Il est surendetté et cherche de l’argent pour boucler ses fins de mois Par obligation Il s’obstine à en trouver essentiellement chez ceux qui n’en ont pas en invoquant un bien être futur grâce à ses initiatives éclairées.

Comme le disait le philosophe Friedrich Nietzsche, là où il y a de la dette, il y a de la morale. Le discours étatique devient parfaitement moralisateur, ce qui semble être un aveu de faiblesse. La situation est donc simple : l’État est dans une situation de faiblesse tendant vers la décrépitude et l’impuissance. La forme politique actuelle est celle de l’impuissance. Le discours politique ne dit pas : « je peux ». Il dit au contraire « je ne peux pas », « il faut », « vous devez ».

Ce passage du discours de la puissance au discours du devoir est un passage qui traduit une forme d’impuissance gênante. Mais la contestation entraînée par cet état de fait prend une forme qui n’est pas inédite, mais rare dans les dialogues avec l’État. Elle se structure de manière anarchique, c’est-à-dire sans principe directeur.

On se souvient qu’au siècle dernier, jusqu’à l’extinction dans les années quatre-vingt dix des principaux régimes communistes, le paradigme essentiel de la contestation politique et sociale était la lutte des classes. Ce discours déplaisait naturellement aux classes dominantes parce qu’à l’arrière on trouvait une critique de l’idéologie et de la conscience dissimulatrice et fausse qui permettait de justifier l’autorité politique. Il fallut un grand tour de passe-passe intellectuel pour expliquer que la critique de l’idéologie relevait elle-même de l’idéologie et que par conséquent, tout le monde avait le droit de mentir.

Cette justification de la valeur de l’idéologie a été parfaitement expliqué par Paul Ricœur. Ce dernier expliquait bien le caractère indépassable de l’idéologie donnant au mensonge politique une certaine forme de valeur. Cela permettait aux tenants de l’idéologie de se donner une identité et de se donner une forme d’intégration. Paul Ricœur n’était cependant pas complètement naïf. Il savait que la fonction idéologique était toujours dissimulatrice et habitée par une pathologie : celle de la dissimulation. Il fallait à ses yeux rééquilibrer l’imaginaire social avec une seconde fonction : la fonction utopique. Alors que l’idéologie, c’est le conservatisme (Macron, Fillon pour reprendre les programmes de la dernière élection présidentielle), l’utopie, c’est la société autre avec tous les excès qui peuvent en dériver (Mélenchon, Le Pen, Hamon).

Dans ce jeu, l’anarchiste se situe évidemment toujours du côté de l’utopie. Le gilet jaune, qui ne se revendique pas de l’anarchisme, mais qui est anarchiste dans sa pratique, incarne une voie utopique de contestation. Mais toute son originalité tient dans le refus qu’il a de parler de lutte des classes. C’est pourtant ce schéma là qui semble s’appliquer ici. Il serait peut-être même souhaitable pour le gouvernement que l’on en revienne à des schémas déjà plus ou moins connus Il y a dans le mouvement des gilets jaunes un vibrant désordre qui pose des difficultés à l’intellectuel moyen qui sort de science-po et qui devient ministre des années plus tard, à se dire qu’on ne sait pas contre quelle forme on se bat.

Il est cependant probable que les politiques ne se débattent jamais que contre un monstre qu’ils ont eux-mêmes créé : en l’occurrence une dette faramineuse pour tenter de financer et perdurer une société de consommation hors de contrôle produisant une pollution inacceptable à l’échelle mondiale et conduisant à la destruction de l’humanité

La haine de l’État pour les gilets jaunes, c’est la haine de l’État incapable qui reconnait sa propre création maléfique dans le miroir.

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