LES MIGRANTS ET LE PROBLEME DU SURVIVANT

LA DIFFICULTE DE NOTRE EPOQUE A LEGITIMER L'ORDRE DU POLITIQUE

 

 Dans la dialectique de la raison, ouvrage écrit dans les années 1940, par Horkheimer et Adorno, les deux philosophes s’emparent de la question suivante : comment se fait il qu’à une époque où l’humanité produit suffisamment de biens et de services pour éliminer toutes famines, toutes grandes épidémies et toutes guerres, ces trois maux subsistent encore de manière éclatante ?

Cette question pourrait évidemment être répétée encore aujourd’hui. Quelques années plus tard, Elias Canetti un intellectuel juif écrit Masse et puissance, un texte dans lequel il analyse sur une cinquantaine de pages la question de la survie sous l’angle logique et psychologique. La question le concernait au plus haut chef puisqu’il était d’une certaine manière une sorte de survivant victime de la politique menée par les nazis. Il lie dans son texte l’aspiration à survivre à un sentiment de puissance : « L’instant de survivre est instant de puissance. L’effroi d’avoir vu la mort se dénoue en satisfaction, puisqu’on n’est pas soi-même le mort ».

Les différends intellectuels entre Adorno et Canetti s’effacent par le fait qu’ils traitent de la même question : celle de l’irrationalité et du manque de générosité de la rationalité contemporaine. Celui qui, de nos jours, à l’heure où nous écrivons, se trouve au centre de la question de la survie, c’est évidemment le migrant.

La question de la survie est une question fondamentale de la condition humaine. Elle est au cœur de la pensée d’un auteur qui influença Elias Canetti au plus haut point : Thomas Hobbes. Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas suffisamment de biens à se partager que le migrant migre. C’est parce que « l’homme est un dieu pour l’homme, mais également un loup pour l’homme » comme le dit l’épitre dédicatoire à l’ouvrage le citoyen, qu’il y a un problème de migration. Privé de tout, menacé par la famine et les guerres, le migrant doit franchir les obstacles comme le désert, la rapacité des négriers qui veulent les réduire en esclavage, la mer toujours recommencée, c’est-à-dire à toute forme d’obstacles irrationnels, mais bien réels pour atteindre la porte de ce qu’ils imaginent être le salut : un État européen.

Or les États européens ne sont naturellement pas disposés à les accueillir puisqu’ils sont organisés non pour redistribuer la richesse, mais pour réglementer comme ils le peuvent les égoïsmes et faire vivre les inégalités. Mais cela le migrant n’en a naturellement que faire puisque son périple l’a transformé psychologiquement dans une logique complètement autre : c’est une logique de la survie et de l’héroïsme, une logique du désespoir le plus complet. Ce désespoir nait d’une tragédie évidente pour lui. Dans la logique hobbesienne, on peut interpréter son schéma comme le suivant : les conditions matérielles de son existence (n’oublions pas que Hobbes était farouchement matérialiste et rationaliste dans le même temps, l’état de nature qu’il décrivait n’était pas un état fictif, mais un état qui existait de manière bien réelle dans des conditions d’existence précise) le pousse à fuir vers un lieu où il ne serait pas constamment menacé par la mort ou l’esclavage, mais au terme de son Odyssée, il se trouve rejeté par la seule instance capable de lui apporter le salut.

L’incompréhension entre les deux êtres est totale.

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