LA QUESTION DE L'IDEOLOGIE A L'HEURE D'EMMANUEL MACRON

 

La publicité qui a été faite sur la formation de philosophe du Président français a été exemplaire. Ce dernier a assisté le philosophe Paul Ricœur. Il reste à savoir ce qu’il a pu en retirer.

Paul Ricœur est un philosophe français qui est parti de la philosophie réflexive pour s’orienter finalement vers la tradition herméneutique. Cette tradition comporte de nombreuses grandes figures comme Dilthey, Schleiermeier, Heidegger ou Gadamer par exemple. Elle pose explicitement la question du sens et celle qui en est le corolaire évident : Que signifie comprendre ?

Or ces questions peuvent avoir une portée politique quand elles se rapprochent de l’imaginaire social. Il y a deux formes d’imaginaire social aux yeux de Paul Ricœur : un imaginaire qui est là pour conserver et un imaginaire qui est là pour innover. Il s’agit dans le premier cas de l’idéologie, dans le second de l’utopie. Ces deux imaginaires sont indissociables et pourtant, ils sont conflictuels comme le dit Ricœur : « Mais ce qui m’a paru faire l’objet d’une recherche intéressante, c’est le fait que cet imaginaire social, n’est pas simple, mais double. Il opère tantôt sous la forme de l’idéologie, tantôt sous la forme de l’utopie.

Nous touchons à la structure essentiellement double de cet imaginaire . L’imaginaire politique et social se constitue donc de manière essentiellement conflictuelle. Le discours de Ricœur vise à donner une sorte de justification de ces imaginaires. Il le fait sans doute au nom d’une philosophie de la finitude. L’être humain est un être limité qui ne peut jamais voir la totalité et le monde que de façon imaginaire. Il ne l’a jamais face et à face et de manière objective. Le monde ne peut donc être happé par lui que par une forme imaginaire qui se décline sous deux formes.

Dans ce cadre, l’idéologie est essentiellement la forme de la conservation. Elle n’est pas nécessairement hostile à un progrès. Mais elle ne veut ce progrès que sur des bases sociales qui n’évoluent pas et qui se perpétuent. L’idéologie a été dénoncée par les marxistes comme forme de la conscience fausse. Ricoeur sait cela et l’admet. En revanche, il considère qu'il s'agit là de l’idéologie malade, sa forme pathologique. Car il est selon lui une idéologie saine : celle qui maintient l’ordre social et donne une identité à un groupe, celle qui crée des groupes sociaux et des couches sociales par une fonction d’intégration.

Cette fonction d’intégration joue un rôle important dans l’électorat d’Emmanuel Macron. Celui-ci, élu en partie par ce qu’on appelle la bourgeoisie bohème française, s’adressait à une partie de la population qui n’était pas intégrée politiquement et qui ne se reconnaissait pas dans le discours de la droite, ni de la gauche. Le « ni-droite, ni gauche » de notre bien aimé Président, s’adressait à cette couche de la population qui avait réussi du point de vue social, mais qui était désœuvrée d’un point de vue politique. Cette idéologie extrêmement molle et vide permettait d’être élu au premier tour des élections de 2017 dans une sorte de hold-up électoral semblable à celui de 2002. L’idéologie est une manière pour la société de se comprendre elle-même.

Mais l’idéologie prise en elle-même est toujours dangereuse. Paul Ricœur en signalait les dangers lui-même : D’une part en tant qu’imaginaire, elle est toujours menacée par la forme de la folie et du délire. L’affaire Benalla en est une illustration : Cet homme intégré pour des raisons purement idéologique (grosso modo, il faisait partie d’une bande de copains où il n’occupait évidemment pas le premier rôle, mais où il réussissait pour des raisons mystérieuses à prendre la parole et à imposer ses caprices) a fini par croire que tout lui serait permis. D’autre part en tant que forme d’un imaginaire double, elle doit au moins s’accompagner de l’autre forme, c’est-à-dire de la forme utopique pour tempérer ses tendances conservatrices.

Or le Président Macron ne semble absolument pas prendre ce chemin-là. Nous lui rappellerons simplement la leçon donnée par son illustre professeur : Si l’imaginaire social sous sa double forme de l’idéologie et de l’utopie est une nécessité inhérente à la finitude des consciences individuelles et collectives des hommes, elle est toujours menacée par la schizophrénie, le délire et la folie. Cela, c’est Paul Ricœur qui le dit. Pour le Président actuel, il serait peut-être temps de revenir à un petit peu de lucidité pour ne pas sombrer dans le ridicule le plus complet…

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