Poutine et l'esprit critique français

C'est avec une certaine stupeur que les journalistes français voient une nouvelle réalité émerger. La Russie de Vladimir Poutine s'est lancée dans une vaste opération de propagande qui lui permet d'influer sur les démocraties de l'Occident. Il y aurait eu une influence russe sur l'élection de Donald Trump aux États Unis. De la même manière,  il y a une incidence de la propagande Russe sur l'élection française qui est en cours. Tout cela pose naturellement des difficultés. La première d'entre elles est que cette influence russe prive les Français de leur libre arbitre en distillant au travers d'articles de presse des idées  inacceptables. Les faits décrits sont souvent inexacts. Les fake news y pullulent. On essaie donc d'influencer l'opinion publique française par le faux.

Cela paraît être un diagnostic juste. Cependant il est très inquiétant et appelle un certain nombre de questions.

La première d'entre elles est de savoir ce qu'il en est de l'esprit critique dans les pays occidentaux. La France comme les Etats-Unis sont des pays qui revendiquent la philosophie des lumières. Les deux pays mettent en avant une indépendance d'esprit de leurs citoyens respectifs. Dans  la mythologie française qui met la Révolution de 1789 en avant, et place cet événement comme point culminant de l'émancipation de l'arbitraire royal, c'est aux Lumières, c'est-à-dire à cet éveil de l'esprit critique qui n'accepte pas les opinions sans les avoir examinées que le pays doit sa grandeur. Ces Lumières et cette conquête de l'esprit critique passent par un effort certain en matière d'éducation. A l'heure actuelle, les statistiques disent que le taux de scolarisation est de 99,1%. On ne peut donc pas dire que la France lésine sur les moyens pour permettre à ses citoyens de s'émanciper des différents préjugés qui les guettent.

On comprend cependant assez mal dans ce cadre là que les journalistes aient à combattre, de façon récurrente, les incursions de la presse russe. Un citoyen normalement éduqué devrait être en mesure sans trop d'effort de ne pas accepter ces fausses informations venues, qui plus est, de l'étranger.

Cela éveille des questions. Faut-il dire que les journalistes français doivent tenir les citoyens par la main pour leur montrer la vérité qui leur avait échappé ? Mais n'est-ce pas alors reconnaître que le citoyen n'est pas libre et qu'on le considère comme un grand enfant qu'on peut certes écouter, mais qu'il faut guider ? Mais en arriver à ce point, c'est reconnaître que le système éducatif français n'est pas un système émancipatoire puisque les gens ne sont pas en mesure de penser par eux-mêmes en en sortant. La méfiance vis-à-vis des "élites" tient également à ce point. Les citoyens ne font probablement pas confiance à ceux qui les gouvernent. Cette crise de confiance est peut-être fondée en raison. Le sociologue Pierre Bourdieu remarquait qu'en ce qui concerne l'Etat, on ne doutait jamais assez. Les derniers Présidents de la République, les derniers Premiers Ministres n'ont pas apporté les gages suffisants pour changer cet état de fait. Qui a cru Francois Hollande, Nicolas Sarkozy, Jacques Chirac quand ils ont fait un discours de politique générale ? Probablement peu de gens et ces quelques personnes ont été détrompées par les faits après coup.

Mais cette crise de la confiance est une crise généralisée. Elle ne concerne pas seulement les sites d'informations russes. Nous-mêmes, nous ne croyons pas un seul instant aux informations de Sputnik news. Mais si nous ne le faisons pas, c'est parce que nous ne croyons pas davantage la plupart des autres journaux. Tout se passe comme si Poutine jouait le rôle de ce que Gilles Deleuze appelait un personnage conceptuel : celui du politicien machiavélique et menteur.

A écouter certains journalistes, faire preuve d'esprit critique, ce serait se défier de ce personnage qui représenterait de façon plus ou moins fantasmée le menteur. Or nous nous demandons si ce n'est pas qu'une face de la médaille. Dénoncer les mensonges russes, cela ne doit pas nous conduire à accepter les mensonges américains par exemple. On peut dénoncer l'oligarchie russe, mais ce ne peut être qu'à condition de reconnaître que ce sont également des oligarques qui tiennent l'espace public en France ou aux Etats-Unis.

Si l'épouvantail Poutine doit nous faire peur, c'est sans doute parce qu'en effet l'esprit critique de nos citoyens n'a pas été éveillé suffisamment par une école qui a sans doute mieux à faire. Souvenons-nous cependant que si cet esprit critique avait été universellement plus éveillé, ce n'est sans doute pas seulement en Russie, mais probablement aussi en France et aux Etats-Unis que les gouvernants changeraient.  

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