L'AGE NUMERIQUE

UN TEXTE DE ERIC BRAUN

L’âge numérique.

La question est de savoir comment on peut glisser silencieusement d’une période à une autre sans s’en apercevoir. Jacques Bal naît en février 1945 à Toulouse. Il vivait dans un monde qui ne connaissait rien de la télévision, d’internet et qui ne voyait que les premiers balbutiements de l’industrie automobile. Eric Blumenfeldt, né d’un père français en Allemagne en 1956 vit de la même façon en Autriche à Klagenfurt où il a passé l’essentiel de sa vie, l’émergence de la société de consommation, même si c’est de façon et selon une expérience un petit peu différente.
Les deux hommes, humanistes de conviction, s’interrogent dans un dialogue libre et haletant sur les mutations de leur époque. Ils se demandent notamment comment transmettre leur expérience vécue, leur expérience professionnelle dans cette nouvelle époque qui a pratiquement brulé tous les ponts avec le passé. L’âge numérique est là, forme d’implacable destin qui semble tout rompre avec le passé. Cette perspective effraie les deux hommes. Leur dialogue voudrait les ramener à une forme de sérénité.


Eric : Bonjour Jacques. La chaleur d’aujourd’hui me rappelle que vous aviez raison dans votre dernier livre.


Jacques : Comment cela ?


Eric : Et bien, oui, vous traitiez des problèmes liés à la pollution.


Jacques : C’est possible. Mais rien ne nous dit que nous allions nécessairement vers un réchauffement climatique. Il est possible que nous allions au contraire vers un refroidissement. Nous naviguons en pleine incertitude. La seule chose qui est certaine, c’est que rien n’est certain en ce domaine. Mais nous allons vers un changement que nous avons provoqué.


Eric : Oui, vous avez toujours une tendance à philosopher. Vous aimez vous poser des questions.


Jacques : C’est que la philosophie touche à l’essentiel. Elle seule peut prendre la totalité d’une époque pour objet et proposer un discours cohérent. Cela dit, je reste modeste. Je ne fais que de la philosophie à mon niveau qui est celui d’un autodidacte. J’aime lire les grands philosophes qui s’interrogent sur la modernité et les événements par les temps qui courent.
Eric : Cet attrait pour la philosophie m’a fait me tourner vers le livre que vous avez écrit. Après, j’ai pu vous rencontrer. Cela a été pour moi un plaisir. La question que vous posiez me semblait importante. Mais je ne suis pas totalement d’accord avec votre analyse.


Jacques : De quel point de vue.


Eric : et bien, vous posez une excellente question. Mais il me semble qu’il faut affiner la réponse.


Jacques : c’est possible. Le livre a été écrit, il y a une dizaine d’années.


Eric : Il n’est pas tout à fait périmé. Mais je pense qu’il faut insister sur un certain nombre de points. J’ai une bonne estime de vous. C’est assez rare. D’ordinaire je méprise les gens qui prétendent juger leur époque.


Jacques : je ne juge pas. Je décris.


Eric : C’est tout un. Ne pinaillons pas. Revenons à l’essentiel. Je pense qu’il faut préciser. L’âge dans lequel nous vivons, c’est l’âge numérique.


Jacques : le formule n’est pas fausse. Il est possible que ce soit de cela qu’il s’agit.


Eric : Oui, il faut déchiffrer le code.


Jacques : Déchiffrer le code ?


Eric : Tout est nombre. Les nombres sont partout. Mais il y a des codes partout.


Jacques : Vous plaisantez ?


Eric : Je ne vous parle pas de la réalité. Je vous parle de ce que tout le monde croit.


Jacques : Ce que tout le monde croit, c’est la réalité.


Eric : je vous rejoins. Vous avez raison. Je retrouve ici le philosophe. Le réel n’est jamais que la croyance la plus répandue de l’époque. C’est pour ça qu’il faut comprendre ce que l’époque croit. Croyez-vous que notre époque soit une époque moderne ?
Jacques : si je vous suis bien, vous me demandez si je pense que l’époque a une conscience d’être moderne. Il n’y a pas de modernité sans une certaine forme de fierté et de narcissisme. Une époque se dit moderne quand elle se pense originale par rapport à son passé. Elle ravale toutes les traditions au rang de chose passée.


Eric : Oui. Elle se pense dans la singularité. Elle se pense comme événement pur. La modernité, c’est pour moi, le pur événement : ce qui est indépendant du passé et ce que le passé ne pouvait pas prévoir.


Jacques : La terre se réchauffe-t-elle ou bien est-elle en train de refroidir ? Mais ce n’est pas la question de la modernité qui est ici posée. Effectivement le moderne, c’est quelque chose de très humain. On ne parle pas de la modernité dans le monde naturel. C’est toujours une question humaine qui est ici abordée. Je le répète, dans la question de la modernité, il y a toujours ce rapport à la fierté. On est content d’avoir fait mieux que ce qu’on fait les autres. Mais ce n’est pas tout. Tout être moderne est également un orphelin.


Eric : Un orphelin ?


Jacques : Oui, l’être moderne a dû se séparer de ses parents, de ses ancêtres. Il a dû être une sorte de parricide et tuer la tradition.


Eric : Je n vous comprends pas là.


Jacques : c’est assez compliqué. Laissez-moi le loisir de m’expliquer. Je voudrais le faire à partir de citations de philosophes d’importance. Les citations sont importantes. Elles permettent de nourrir la pensée.


Eric : Et de montrer la somme des contresens qu’on fait quand on lit les génies des siècles passés.


Jacques : Je ne me soucie pas du génie. Mais je reconnais qu’il est de grands auteurs, des géants sur les épaules desquelles nous pouvons monter.


Eric : Le nain sur les épaules du géant voit plus loin que le géant lui-même.


Jacques : Eh, eh. C’est peut-être là le but. Mais n’anticipons pas. Tout nain déforme le géant. Le but est simplement de ne pas le déformer de façon à ce qu’il rapetisse trop. Je me sers des citations pour nourrir ma pensée et ne pas paraître trop extravagant.


Eric : Pour vous sentir moins seul donc ?


Jacques : Pour ne pas paraître fou. Mais assez divagué. Il est temps de citer. Notre problème est celui de la modernité. Lisons donc Habermas qui a écrit une somme intitulé le discours philosophique de la modernité.


Eric : Lisons.


Jacques : Il faut donc comprendre ce que signifie être moderne. Cela peut paraître évident. Mais la modernité s’inscrit dans une philosophie de l’histoire tout en en incarnant la rupture. La modernité ne cherche plus sa légitimité dans le pouvoir traditionnel. Elle congédie au contraire ce genre de procédé. La modernité veut être à elle-même son propre critère. Habermas écrit donc : « Ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle que la modernité se pose le problème de trouver en elle-même ses propres garanties ; cette question prend une forme s aigüe que Hegel peut l’appréhender en tant que problème philosophique, et même en faire le problème fondamental de sa philosophie. Le fait que, en l’absence de modèles, la modernité soit forcée de trouver son équilibre à partir des scissions qu’elle a elle-même produites engendre une inquiétude que Hegel comme « la source du besoin de philosophie ». Dans la mesure où la modernité s’éveille à la conscience de soi, on voit surgir un besoin de trouver en soi-même ses propres garanties que Hegel interprète comme un besoin de philosophie »

.
Eric : La modernité me laisse perplexe. Surtout aujourd’hui.


Jacques : Pourquoi aujourd’hui ?


Eric : Vous avez dit, si j’ai bien suivi : finalement la modernité ne cherche et trouve son critère qu’en elle-même. Elle ne se soucie pas du passé et pas davantage de l’avenir peut-être. D’ailleurs, elle est plutôt dans le « no future ».


Jacques : un « No future » ?


Eric : Et bien oui ! Elle ne peut dire qu’elle a un futur. Parce que si elle a un futur, cela signifie qu’elle est dépassée et qu’elle n’est plus moderne.


Jacques : C’est exact. Je vois que vous suivez le raisonnement. Mais ce que vous dites est une trivialité et un argument connu.


Eric : S’il est connu, c’est qu’il est bon.


Jacques : Le diable l’emportera.


Eric : J’aime le diable. Il dit non serviam et aujourd’hui tout le monde aime à servir. Cela devient pitoyable.


Jacques : Admettons.


Eric : Mais ce qui m’inquiète est plus empirique…
Un silence et puis Eric reprend.
Vous dîtes pour le dire à grand trait : « la modernité, c’est ce qui se tient en soi-même et ce qui n’a pas de modèle auquel se conformer ». Cela pose néanmoins une difficulté du point de vue de la réalité politique actuelle.


Jacques : Lequel ?


Eric : Et bien regardez nos dirigeants. Nous avons Donald Trump aux États-Unis d’Amérique. Nous avons Emmanuel Macron en France. A-t-on l’impression que ces hommes incarnent une légitimité en eux-mêmes ? Leur confierez-vous vos enfants ?


Jacques : Les miens non. Il est évident que ces hommes n’ont pas la carrure et les épaules solides pour incarner une modernité telle que nous l’avons défini. Emmanuel Macron a pu donner cette illusion en un sens. Sorti de nulle part en apparence, il pouvait incarner un renouveau. C’est d’ailleurs l’impression qu’il a voulu donner.


Eric : Ses électeurs en effet ont cru au changement, au grand mouvement « en marche ».


Jacques : la formule « en marche » est de Hegel. Mais c’est du Hegel travesti ou plutôt du Hegel à sa place. Je n’ai pas beaucoup d’estime pour ce penseur. Il est cependant incontournable pour la modernité.


Eric : C’est là tout le drame. Mais pourquoi ne l’aimez-vous pas ?
Jacques : Permettez-moi de retourner la question ? La question n’est pas de savoir pourquoi on ne l’aime pas, mais pourquoi on l’aime. Il n’est pas évident de dire ce qui plait chez lui. Il a écrit une œuvre illisible, illogique même s’il a partout clamé que sa logique illogique était rationnelle. Mais n’entrons pas dans ce genre de spéculation. Il me paraît plus important de savoir pourquoi on l’aime en France.


Eric : Et alors pourquoi l’aime-t-on en France ?


Jacques : Pour une raison extrêmement simple. Le pays est une bureaucratie qui considère que toute vérité vient de l’État. Et Hegel produit un discours qui dit que toute vérité vient de l’État. Emmanuel Macron qui cite Hegel comme la source du nom de son parti n’est en réalité rien d’autre qu’un pur conservateur. Il veut simplement conserver la valeur de l’État.


Eric : Il faut bien qu’il y ait un État pour faire fonctionner la justice. C’est moderne cela.


Jacques : Oui et non. Si on regarde Hegel, la modernité se caractérise par quatre grandes choses. Elle implique d’abord une forme d’individualisme, ensuite un esprit critique et un droit à la critique, une certaine autonomie de l’action et enfin une forme de philosophie idéaliste.


Eric : admettons. Et ?..


Jacques : Et bien on peut avoir de doutes sur la modernité de notre époque si la modernité est ainsi caractérisée. On parle d’individualisme. Mais nous vivons l’ère des masses. En mathématiques, on a développé l’outil statistique de façon à comprendre ce qui se passe. Un homme politique ne s’adresse pas à l’individu, mais à la masse. Ensuite, on nous parle d’un droit à la critique. Ce droit existe. Mais il reste purement formel. L’homme contemporain est assailli par la publicité. On veut simplement le faire consommer. Parler dans ces conditions de droit à la critique n’est jamais qu’un leurre. La critique, si elle veut être effective, doit être publique. Or l’espace public est quelque chose qu’on achète. Il est tenu par quelques oligarques. Quant à l’autonomie de l’action, elle est très limitée par la dette. Les États ne peuvent plus agir collectivement parce qu’ils sont endettés. Les individus ne le peuvent pas davantage parce que dès leur naissance, ils sont sollicités pour prendre du crédit auprès des banques et ainsi aliéner leur liberté tout en pensant la gagner. Quant à la philosophie idéaliste…


Eric : Quant à elle ?


Jacques : Laissons là à Hegel. Ce n’est pas sérieux. Habermas a bien compris la difficulté de Hegel et de la France et la constitution de la cinquième République.


Eric : Qui n’est, tout le monde en conviendra, que la traduction française des principes de la philosophie du droit de Hegel.
Jacques : C’est probablement vrai. Ce qui est déplorable, c’est que les Français ne voient pas le problème. Citons ici Habermas. Il est plus lucide que la plupart des Français : « Que la sphère de la morale sociale, qui embrasse comme un tout la famille, la société, la formation d’une volonté politique, l’appareil d’État, doivent ne trouver son unité — c’est-à-dire se réaliser — que dans l’État, et, strictement dans le gouvernement et son élite monarchique ; voilà qui, pour le moins ne va pas de soi ».


Eric : Mais la France n’est pas une monarchie ! Je plaisante bien-sûr.


Jacques : Elle ne l’est pas dans sa propagande. Elle l’est dans sa structure. Quand Macron dit que les Français n’ont pas voulu la mort du roi, il ne dit rien d’autre. Mais ce n’est qu’un secret de Polichinelle. Macron ne fait simplement que dire aux Français qu’il serait temps qu’il regarde la réalité en face.


Eric : Il faudrait qu’il fasse la révolution qu’ils n’ont jamais faites : mettre fin au régime monarchique.


Jacques : Ils n’en sont pas vraiment capables. Et cela n’a que peu d’importance.


Eric : Pourquoi ?


Jacques : Parce que le Roi, ou le Président de la République ou bien tout entité d’un autre nom qui occuperait la même fonction n’a que peu de pouvoir. Vous en êtes d’ailleurs d’accord.


Eric : J’en suis d’accord ?


Jacques : N’avez-vous pas dit que nous vivions l’âge numérique ? Quelle est la part de la politique dans la définition d’un tel âge ? Elle est très faible dans le meilleur des cas pour l’État et probablement quasiment nul.


Eric : Vous avez sans doute raison. L’histoire ne se fait pas par les hommes politiques, mais par le lent déplacement des structures techniques.


Jacques : C’est plus subtil que cela et entre la sphère technique, la sphère naturelle et la sphère étatique les choses communiquent. Mais il est certain que le politique est subordonné. C’est pour cela que la marionnette qui est à l’Élysée, quel que soit son nom, ne m’impressionne guère.


Eric : Nous vivons l’âge numérique. Ceci est un fait.


Jacques : C’est un événement qui a pu commencer il y a une vingtaine d’années. Cela pose une question : qu’est-ce qu’un événement ?


Eric : Oui. Qu’est-ce qu’un événement ? Quand se passe-t-il quelque chose ?


Jacques : Le problème est celui de savoir quand il arrive quelque chose. Le problème de l’événement qui est celui qui nous occupe est un problème qui intéresse les philosophes.


Eric : Il est même le centre de l’interrogation de certain penseur. On se souvient de la tradition stoïcienne et de l’amor fati.


Jacques : Toute la question de l’événement est liée à la question du destin. Le destin est la nécessité de ce qui arrive. Il faut vouloir que ce qui arrive arrive de cette façon.


Eric : Oui, c’est ce que disait Épictète. Je me souviens de son manuel : « Ne demande pas que ce qui arrive arrive comme tu le veux, mais veux ce qui arrive comme il arrive, et tu couleras une vie heureuse ».


Jacques : Notre seul chemin est celui d’accepter l’âge dans lequel nous vivons. Mais il faut comprendre que la question n’est pas qu’est-ce que c’est, mais plutôt qu’est ce qui se passe ?


Eric : et qu’est-ce qui se passe ?


Jacques : Il faut déterminer à quel niveau dans quel domaine cela se passe. Tous les domaines ne se valent pas. Tous ne se situent pas au même niveau.


Eric : Et le niveau politique ?


Jacques : C’est le niveau le plus superficiel. Il est essentiellement réactif. Il traduit sous forme de lois les changements qui se font ailleurs. Il est très peu d’événements politiques qui ne soient pas réactifs.


Eric : A quoi réagit-on ?


Jacques : C’est là la grande question. On réagit aux forces sourdes des structures. Les individus ne sont pas grand-chose.
Eric : Peut-être. Mais il y a une forme de réaction contre cela. On veut réagir contre cela : créer des héros, des grands hommes.
Jacques : Vous avez raison. Mais cette recherche de l’héroïsme est essentiellement réactive. Les gens veulent des héros parce qu’ils s’aperçoivent finalement qu’ils ne sont rien. Que certaines personnes soient auréolées de gloire, cela les réconforte. Mais cela n’est qu’un baume visant à masquer une absence de sens dans leur vie.


Eric : D’où l’importance des coupes du monde de football.


Jacques : Il s’agit d’un jeu et d’une représentation. Elle crée ses propres héros. Le seul problème est qu’il ne peut y avoir qu’une équipe qui l’emporte. Toutes les autres perdent.


Eric : Tout le monde ne peut pas être un héros. Et puis il y a un côté factice à ce genre de spectacle. Il y a une certaine usure qui se crée. Tenez, j’ai l’impression qu’en 1998, l’enthousiasme était plus important en France qu’en 2018.


Jacques : C’est possible. Je ne me rends pas bien compte. En 1998, on était dans un événement inaugural. C’était la première fois. En 2018, il y a une impression de déjà-vu. Oui, le concept a une tendance à s’user.


Eric : C’est la phrase de Nietzsche : « rien ne lasse plus la vue qu’un perpétuel vainqueur ». La France ne gagne pas toujours au football, mais elle gagne trop souvent pour que le monde s’emporte.


Jacques : La gloire, quel que soit son domaine, relève de la fiction. Mais les gens aiment la fiction. Tout le besoin d’héroïsme est tiré de là.


Eric : Le football n’est que la répétition du panem et circenses des temps antiques en somme.


Jacques : Les gens ont besoin de se divertir. Mais arrêtons les platitudes et d’enfoncer les portes ouvertes. Ce n’est pas ce qui nous intéresse et quand une chose n’intéresse pas, on l’ignore.


Eric : C’est une simple question de cohérence. Mais peut-on ignorer ce dont tout le monde parle ? Ne risque-t-on pas de vivre hors de son temps ?
Jacques : Oui et non. L’Esprit du temps comme on dit, c’est comme l’esprit d’une ville. C’est une atmosphère. Mais c’est un esprit, une sorte de fantôme. Commenter l’actualité, c’est organiser une chasse aux fantômes et le fantôme ne cesse de se métamorphoser.


Eric : C’est-à-dire…


Jacques : On pourrait dire : un fantôme chasse l’autre. On parle à un moment de la victoire de la coupe du monde de football, puis on parle de Benalla. Mais on peut également dire : c’est le même fantôme.


Eric : Si je vous suis bien, ça revient au même. C’est toujours la rumeur. Il ne s’est rien passé.
Jacques : Exactement. Mais le fait qu’il ne se passe rien a tout de même un effet. C’est cette vacuité qui est gênante.


Eric : Il y a donc de faux événements. Mais où sont les vrais ?


Jacques : Les vrais événements durent longtemps. On peut parler de la renaissance, de la réforme, de la révolution russe. Ce sont des événements. Mais ils durent longtemps.


Eric : Ils s’appliquent d’une certaine manière à toute sorte de domaines différents.


Jacques : l’importance d’un événement, c’est sa capacité à résonner. La résonnance d’un événement, sa capacité à se répercuter partout et à agir sur l’âme des gens, c’est ça un événement. Il y a toujours une forme de résonance. L’événement est lié à ce que dit Kandinsky de l’œuvre d’art : ce qui en fait la spiritualité, c’est la résonance intérieure.


Eric : L’événement, c’est le cavalier bleu.


Jacques : Dans la résonance, on touche à plein d’aspect parce que tout se renvoie. La technique renvoie au droit, le droit renvoie à la politique, la politique renvoie à la religion, la religion renvoie au sacré, le sacré renvoie à la vie et ainsi de suite.


Eric : Tout rebondit donc.


Jacques : l’événement, c’est finalement un système de renvoi. Vous parlez de rebond. Vous n’avez pas tort. Les choses rebondissent de façon plus ou moins fortes. Mais il est remarquable comment deux événements semblables ne rebondissent pas de la même façon.


Eric : Par exemple quoi ?


Jacques : je ne sais pas. Prenons l’exemple idiot de la coupe du monde de football.


Eric : nous l’avons déjà abordé.


Jacques : l’exemple est intéressant. Il s’adresse aux masses. En 1998, la France était presque ébranlée par la victoire. En 2018, il y a eu également de grandes festivités. Mais la résonance n’a pas été la même.


Eric : C’est ce qui semble se dessiner.


Jacques : C’est peut-être à cause de l’habitude. Quand on conditionne les hommes à acquérir une habitude, quand on contracte une habitude, il y a une sorte de mouvement violent qui s’institue.


Eric : Et la violence crée des tensions qui se libère sous la forme de la joie.


Jacques : C’est exact. Mais cette joie est moins forte quand l’habitude est acquise. Alors les mouvements ne sont plus spontanés. Ils deviennent ennuyeux. La masse se déplace avec plus de difficulté.


Eric : Dans nos sociétés, il n’est plus question que de masse. On ne s’intéresse plus aux individus. Cela veut-il dire qu’on a perdu la modernité ?
Jacques : Il y a peut-être toujours quelque chose de bestial et d’irraisonné dans la masse. Il n’y a que l’individu qui puisse être dit rationnel. Tout mouvement de masse semble être une régression vers un état sauvage.


Eric : Dans tous les domaines ?


Jacques : Probablement. La question de la masse pose la question du goût.


Eric : C’est une simple question de goût alors ?


Jacques : Oui, mais le goût renvoie à une forme de bestialité. Il est à la fois le comportement humain le plus raffiné quand il est confronté à la beauté. Mais, comme le rappelle le philosophe Gadamer, il est à l’origine le sens le plus canin et le plus bestial. Il y a quelque chose de très archaïque dans le goût. En particulier quand on le fait reposer sur les masses. Il suffit de regarder les gens dans les magasins en période de solde. Tout cela peut paraître honteux.


Eric : Mais cette question du goût ne résout d’aucune façon ce qui est de l’ordre de l’événement.


Jacques : Je pense que si. Je propose d’analyser les événements à partir de la notion de goût. Il y a toute sorte de variation qui intervienne sur l’échelle des goûts. On va du canin au raffiné. Les époques les plus barbares et les plus sauvages ne sont que des événements de nature canine.


Eric : Le nazisme par exemple.


Jacques : Il obéit au goût du sang. On tue pour tuer. C’est ce que les psychologues analysent quand ils parlent d’une pulsion de mort. On trouve à l’opposé une pulsion de vie.


Eric : Oui, mais là on parle d’une ère numérique et non de la vie et de la mort.


Jacques : Oui, mais tout événement est lié aux questions de la vie et de la mort. Vous ne pensez tout de même pas que l’âge numérique va abolir ces questions ? Il ne traite même que de cela.


Eric : Tout cela me paraît un petit peu exagéré. Vous ne trouvez pas.


Jacques : apparemment oui. Mais en y regardant de plus près, on s’aperçoit qu’il y a quelque chose de cet ordre-là. On parle d’un âge. Cette notion d’âge est intéressante. Elle renvoie à une notion ancienne présente dans la poétique. Je vous rappelle qu’on parlait d’un âge d’or, d’un âge d’argent, d’un âge de bronze et d’airain finalement.


Eric : Dans l’âge d’or tout était heureux. Les hommes se gouvernaient sans les lois. Puis les choses se sont dégradées petit à petit.
Jacques : c’est exactement cela. Mais cela n’est pas un hasard. L’âge numérique obéit à la même logique. C’est une logique de dégradation.


Eric : Pourquoi ?


Jacques : Jadis les hommes se réunissaient devant un bon feu, dans des lieux où ils formaient une communauté.


Eric : Oh, vous enjolivez le tableau.


Jacques : C’est vrai. Mais les lieux de réunion et la vie sociale existaient. Aujourd’hui, j’observe les gens avec minutie. Ils regardent tous leur téléphone portable dans les lieux de vie en commun. C’est vrai dans les transports en commun.


Eric : Le problème vient des transports qui sont des lieux de réunion de masse et où les gens ne se sont jamais connus.


Jacques : Ce n’est pas sûr. Les gens pouvaient se parler dans ces lieux, même si évidemment, ce n’est pas ce qui se produisait habituellement. Mais que dites-vous des parents qui viennent avec leur enfant au parc et qui ne font qu’y regarder leur téléphone.


Eric : Je vous l’accorde. Mais quel rapport avec la vie et la mort.


Jacques : La vie, c’est toujours quelque chose qui est en rapport avec une manière de vivre. Le style de vie, c’est la vie elle-même. Je vois une peinture terrifiante s’annoncer. Je vois des hommes et des femmes naissants, ne sortant jamais de chez eux, passant une vie et visitant le monde devant un écran d’ordinateur et mourant sans avoir vécu. C’est ce type de vie qui se profile. C’est ce type de vie qui arrive.


Eric : C’est en effet inquiétant. Mais ça ne se produira pas. Il y aura des résistances contre ce type de vie.


Jacques : On ne peut rien contre le conditionnement. Les hommes seront conditionnés pour accepter cela. On leur dira quelle habitude prendre et ils la prendront. Ce n’est qu’une question de pratique. On gommera leur histoire. On leur réservera un monde tout fait ou tous les désirs seront devancés par une offre préalable. Le monde à venir sera une forme de Disneyland élevé aux dimensions de l’univers. Voilà l’âge numérique.


Eric : Mais ne voyez-vous pas là un progrès ?


Jacques : Un progrès de quel ordre. Chaque fois que j’entends le terme de progrès, je me rappelle les mots de Jürgen Habermas ; il fustige un avocat de la logique du progrès quand il dit : « Koselleck oublie que le concept de progrès n’a pas seulement servi à séculariser les espérances eschatologiques et à ouvrir l’horizon d’attente dans un sens utopique ; en apprivoisant l’histoire par des constructions téléologiques, ce concept a aussi servi à occulter une fois de plus l’avenir en tant que source d’inquiétude ».


Eric : Si je vous comprends bien et si je comprends bien ce que dit Habermas


Jacques : Tout dépend de ce qu’on appelle comprendre. Comprendre, ce n’est pas simplement restituer intégralement. Comprendre, c’est réapproprier ce qui est étranger pour le faire sien et l’appliquer à une réalité présente.


Eric : soit, soit. Donc si je comprends bien, Habermas nous dit que les critiques qu’on peut appliquer à la religion comme illusion comme dit Freud, comme système idéologique d’exploitation comme dit Marx, comme forme archaïque d’humanité comme chez Comte, on peut également les appliquer au progrès.


Jacques : A ce détail près que Comte croyait au progrès.


Eric : c’est pour cela qu’il a été contraint de fonder à nouveau une religion. Comte est une sorte de philosophe farceur qui dénonce les illusions religieuses comme forme primitive d’erreur, puis reconstruit le tout à grand renfort de discours scientifique et recrée la religion en disant qu’il faut créer un culte de l’humanité.


Jacques : C’est très cohérent. C’est juste un serpent qui se mord la queue. Un ouroboros comme on dit. Mais non, je ne crois pas au progrès. C’est juste une façon se soigner les angoisses de quelques-uns.


Eric : D’accord. Mais on communique tout de même mieux à l’âge numérique.


Jacques : Les hommes ont probablement perdu en qualité, ce qu’ils ont gagné en quantité. Toutes les communications de notre monde présents n’aboutissent qu’à ne rien dire. Les améliorations ne concernent que le futile. Les gens communiquent plus de futilité.


Eric : C’est peut-être vrai. Mais ils peuvent également communiquer plus facilement des choses importantes, améliorer leur connaissance du monde. Les professeurs d’université peuvent enseigner à distance. Les progrès de la médecine vont être plus rapide.


Jacques : Je ne partage pas votre enthousiasme un petit peu naïf. Les communications numériques servent essentiellement à connaître les résultats des championnats de football, à regarder de la pornographie, à écouter les dernières déclarations tapageuses de Donald Trump. Le tapageur et le démagogique, toute forme de racolage : c’est là ce que l’âge numérique va étendre aux limites de l’univers.


Eric : Il est vrai que la démagogie l’emporte largement dans les discours de nos jours. Les hommes politiques s’y conforment. On peut même dire qu’on a la politique de l’époque technologique dans laquelle on vit. Donald Trump et sa réussite surprise aux élections de 2016 en sont l’illustration. On ne se pose plus la question de l’applicabilité de sa politique. On ne fait qu’écouter le discours le plus tapageur et on se focalise sur lui.


Jacques : C’est ainsi que tourne le monde. Mais il tourne autour d’un événement qui est actuellement encore en cours. Cet événement, c’est l’avènement de l’âge numérique.


Eric : Et comment se caractérise cet événement ?


Jacques : Ce n’est pas simple à dire. C’est un mélange de virtuel, d’irréel, de régression de la modernité. Tout cela est habillé par un imaginaire positif qui est celui du progrès. Mais cet imaginaire positif doit être vu comme ce qu’il est : une vertu quasiment illusoire.


Eric : Si je comprends bien, on est dans la logique de l’événement et du progrès.

 

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