Le Brexit à l'épreuve du temps long

Qu'on le veuille ou non, le Brexit a eu lieu. Cela signifie que le peuple britannique a voté contre le fait de rester plus longtemps en Europe. Il ne reste plus qu'à organiser les modalités du divorce. A court et moyen terme, la question sera celle de savoir comment en minimiser la portée. Cette question est celle de l'avenir. Mais cet avenir n'était-il pas écrit dès le départ ? Ne savait-on pas dès le commencement qu'engager la Grande Bretagne dans l'Union européenne, c'était s'ouvrir à une déconvenue et une trahison possible ?

Le général de Gaulle avait estimé en 1963 que l'intégration de la Grande Bretagne dans l'Union Européenne était impossible. Les intérêts de l'île et de l'Union différaient trop. Il y avait l'idée que la perfide Albion n'était que le cheval de Troie des Américains. Mais il y avait surtout, encore et toujours, le poids de l'histoire.

Pour comprendre le Brexit, il convient de se placer sur le temps long comme le disait l'historien Fernand Braudel. Ce n'est que par un changement d'échelle et le passage d'une perspective à court terme à une perspective sur le long terme que l'on pourra comprendre ce qui se joue dans la mentalité britannique avec le Brexit. Au fond cet événement ne dit qu'une seule chose : chasser le naturel anglais et il reviendra au galop. Le royaume anglais pour un cheval !

L'Angleterre se vante de ne plus avoir été envahie depuis 1066 et la bataille d'Hastings. Elle a bâti son invincibilité européenne par un jeu d'alliances qui évoluait au cours des circonstances et qui consistait à diviser l'Europe continentale. L'histoire de l'Europe, c'est l'histoire de pays qui s'unifient et se décomposent. On se rappelle qu'avec la première guerre mondiale, l'Autriche-Hongrie avait disparu : cette mosaïque de peuples unis par un Empire prenait fin. L'homme sans qualité, le roman fleuve de Musil, retraçait l'histoire de ce pays impossible qui mourrait "faute de nom". On pourrait citer ici ce passage étonnant de l'œuvre de Musil : "Depuis que le monde est monde, il n'est pas un seul être qui soit mort faute de nom : on en a pas moins le droit d'ajouter que c'est ce qui arriva à la double monarchie autrichienne et hongroise et austro-hongroise : elle périt d'être inexprimable". Ce texte extrêmement fort de Musil montre toute la difficulté de l'Europe : unir ce qui semble hétérogène. Mais comment faire tenir ensemble ce qui n'a pas de nom et qui n'a pas d'âme de ce fait ?

C'est le problème de l'Europe. C'est le problème historique du Royaume-Uni. Le Royaume-Uni, c'est la volonté de faire tenir ensemble des royaumes différents. Cela pose évidemment des difficultés et les volontés nationalistes des Ecossais ou des Irlandais se font fréquemment entendre. Mais l'histoire britannique ne consiste pas simplement dans cette volonté d'unir ces peuples si différents. Elle consiste également à diviser l'Europe continentale dans son ensemble. Le paradoxe politique britannique consiste à unifier l'île tout en brisant tout cosmopolitisme européen. Il n'est pas étonnant dans ce cadre là que les Britanniques aient opposé aux droits de l'homme issu de la Révolution française, un droit des Anglais qui s'accordait mieux avec les ambitions britanniques.

C'est peut-être en se tournant vers le philosophe Friedrich Nietzsche que l'on verrait le mieux comment les Britanniques fonctionnent intellectuellement dans la constitution européenne. Nietzsche fut contemporain de l'unification de l'Allemagne. Le problème très concret qui se posa fut celui de savoir quel type d'homme allait émerger de cette association improbable entre les Prussiens austères et froids et, par exemple, les Bavarois plus joyeux. L'Allemagne était une mosaïque et Nietzsche en avait bien conscience quand il déclarait que l'homme en général n'avait pas d'essence. Mais par homme en général, il fallait bien évidemment entendre l'Allemand en premier lieu. Pourtant il y a bien un lien qui unifiait les Allemands. C'est la lutte contre ce que Nietzsche qualifiait comme la médiocrité et la "balourdise" anglaise. Rappelons ce passage de Par delà le bien et le mal : "C'est contre Hume que Kant s'est insurgé et élevé ; c'est de Locke que Schelling pouvait dire : "Je méprise Locke"; Hegel et Schopenhauer (avec Goethe) s'accordèrent dans la balourde compréhension mécaniste du monde à la manière anglaise".

Cette remarque serait anecdotique si la philosophie à l'époque de Nietzsche était ce qu'elle est aujourd'hui : une simple conversation de pédants que personne n'écoute. Mais à l'époque elle était certainement beaucoup plus. Sans la philosophie allemande, il n'y aurait pas eu d'unité de l'Allemagne. 

Ce qui paraît important ici, c'est le fait que l'Angleterre fonctionne comme une forme négative. Elle est ce contre quoi on s'unit. Mais cette unification, c'est justement le cauchemar britannique. 

Toute l'histoire anglaise a consisté à faire en sorte que l'Europe ne s'unisse pas. Il ne fallait certainement pas voir dans cette stratégie une quelconque philanthropie. Il fallait voir simplement une volonté de dominer une Europe divisée. De ce point de vue, le Traité de Rome est apparu comme une chose impensable. Les diplomates anglais avaient agi pendant des siècles de façon à détruire dans l'œuf toute hégémonie d'un pays continental en Europe. Maintenant, les pays européens avaient décidé de s'unir et voulaient le faire librement, c'est-à-dire sans combat destructeur préalable. 

Comment l'Angleterre allait-elle réagir ? Elle pouvait naturellement faire contre mauvaise fortune bon cœur et intégrer l'Union Européenne pour le meilleur et pour le pire. Il y eût des difficultés. De Gaulle avait une trop bonne mémoire. Il vit que l'Union Européenne avait tout à perdre à intégrer un pays dont la politique étrangère pendant des siècles avait consisté à détruire toute tentative d'unification européenne. Les Britanniques durent donc patienter. Ils durent attendre que viennent au pouvoir des gens moins conscients de la situation. Cela se produisit en 1973. A partir de là, le ver était dans le fruit. Il suffisait de rester quelques décennies, de bloquer les décisions fâcheuses et de se retirer pour montrer aux autres pays que le chemin était possible. 

On dira qu'il s'agit là d'une théorie du complot. Nous parlerons plutôt d'une nécessité du soupçon. Pour leur défense, les Britanniques ont l'argument que leurs élites étaient favorables et voulaient de tout cœur le maintien dans l'Union Européenne. Mais face à cet argument, il y a près de mille ans d'histoire diplomatique pendant laquelle le Royaume-Uni n'a cessé de vouloir détruire toute unité européenne. Le temps long contre le temps court de l'événement journalistique donc. Braudel avait sans doute raison quand il déclarait que la vérité d'une époque tient beaucoup plus dans le temps long que dans la fugacité des événements sans lendemain.          

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