Michel Onfray et le rabbin

Et voilà un nouvel exemple de difficulté à se comprendre avec nos amis juifs.
La communauté juive crie à une nouvelle agression antisémite.
LRDJ, un média phare de sionistes parisiens intelligents, a ouvert ses colonnes à un spécialiste de Dieu et de la foi juive Yeshaya Dalsace, rabbin de la communauté DorVador Paris 20e.
Et ceci afin de riposter à l'éloge du nouveau livre de Jean Soler "Qui est Dieu" signé Michel Onfray et publié dans Le Point.
Non, il m'est impossible de rivaliser avec le rabbin en matière de connaissance des Ecritures, je n'en ai aucune. N'étant pas philosophe je ne me prononcerai pas non plus sur les compétences de Michel Onfray.  
Ce qui m'interpelle dans le texte du rabbin ce sont les raisons qui le poussent à faire des reproches et à insulter le philosophe.
J'en suis d'autant plus sensible que l'on m'a déjà fait le coup, on m'a traité d'antisémite et je n'ai pas aimé. Et je n'ai pas aimé non pas tant parce que ce n'est pas vrai, mais surtout parce que c'est malhonnête. Car il n'y a pas de parade à cette accusation qui est en fait un piège. Il n'y a pas de défense parce que celui qui vous traite d'antisémite est à la foi juge et parti. C'est lui qui décide. Vous ne pouvez que plier. Ou alors lui casser la gueule. L'insulte à l'antisémitisme c'est un procès d'intention par excellence. Heureusement qu'à force d'être utilisé à tort et à travers il perd de sa pertinence.

Dans son article notre rabbin semble dire: Qu'est-ce qui les prend tous les deux, Onfray et Soler, à nous démolir les bases de notre foi? Il faut qu'ils ne nous aiment pas pour nous faire ça! Si ce n'est pas un complot antisémite ça y ressemble beaucoup. Et même Le Point qui s'y met! Et tout ça pendant qu'en France on tabasse et assassine des juifs.
En faisant cette lecture on se pince pour s'assurer que l'on ne rêve pas. Eh non!
On se dit alors, que le rabbin Yeshaya Dalsace serait heureux dans un lointain village juif de la Pologne orientale du XIX siècle, où on ne comprenait que le yiddish et où il était alors plus facile de veiller sur les belles valeurs de la foi juive qui promettent une vie heureuse et épanouie aux villageois.
Ca n'a pas duré, ça n'existe plus. Alors aujourd'hui, notre rabbin se dit: Même ici en France les juifs ne seront pas à l'abri tant qu'il y aura des gens méchants comme Soler et Onfray qui, c'est sur, ne nous aiment pas. On a bien fait de bâtir Israel! Même si Israel non plus, les méchants ne l'aiment pas. Personne ne nous aime. Pauvres de nous.
Si Brassens était un chanteur juif (l'était-t-il?) il chanterai : ...mais les méchants gens n'aiment pas que, l'on suive une autre route qu'eux...

Michel Onfray notre philosophe rockeur passionnément attelé à défendre l'athéisme, jubile, ravi de trouver chez Soler un ouvrage qui, en lui apportant les résultats de travaux d'un historien, va complètement dans son sens. Aubaine pour un démolisseur des religions, de l'eau bénite à son moulin. Alléluia.
ll est là le problème. Le bonheur des uns n'est pas forcement le bonheur des autres.
Alors le rabbin s'efforce à démontrer les faiblesses de l'argumentaire du philosophe et de l'historien.
Qui a raison? Il faudrait consacrer sa vie à étudier, comme apparemment ont fait tant Soler que le rabbin, chacun de son coté, pour pouvoir apprécier à leurs juste valeur leurs positions. Je ne me prononcerai donc pas sur ce sujet. Ils sont peut être seuls à savoir la vérité, et encore. Mais je me pose deux questions.
La première est de savoir s'il est raisonnable d'opposer, la "foi" au "savoir" qui par définition n'ont pas de dénominateur commun. Les arguments des uns ne sont, par définition, que des balivernes pour les autres.
Opposer un homme de foi au scientifique est une erreur, pour ne pas dire une bêtise. Qu'ils discutent, qu'ils échangent leurs points de vue, leurs sensibilités et leurs visions du monde respectives, quoi de plus passionnant pour un amateur. Mais là nous ne somme plus entre partenaires et complices. Nous sommes entre adversaires. Opposez donc Nadal à Bolt!
Le démolisseur ne prend pas des gants. En bon bulldozer il fait son travail, il démolit. Et il en jubile. Car ainsi il agrandit et renforce son chantier à lui, l'athéisme. Alors l'homme de foi soucieux de son jardin crie haro ! Bolt se sent menacé par Nadal. Se déclare touché, agressé. Il n'aime pas ça. Il se déclare victime et réagit comme tel.
Il eut, il est vrai, une époque où on brulait sur un bûcher ceux qui osaient mettre en doute les vérités religieuses. Mais en France aujourd'hui nous n'en sommes plus là. Le consensus démocratique veut qu'il n y ait de vérité que la vérité scientifique, dite objective. Même si l'on sait tous (ou presque) intuitivement que la poésie (par exemple) dit la vérité incontestable qui pourtant échappe à la science. Ainsi va de la foi, qui aussi dit une vérité qui échappe à la science. Qu'un rabbin ne s'en rend pas compte quelle troublante ignorance.

Et ma deuxième question serait de savoir si dans notre France d'aujourd'hui, toucher au dogme juif, le mettre en questions, en discussion, tout comme le fait Michel Onfray, est-il un acte hostile, antisémite? Voilà ce qu'en dit notre rabbin:
"Jean Soler, que l’on ne saurait bien sûr soupçonner d’antisémitisme, (impensable chez un esprit de cette trempe !), aime certainement beaucoup les Juifs (il fut diplomate en Israël, il doit en garder quelques nostalgies et mêmes des amis) mais déteste profondément le judaïsme, la culture juive et tous les monothéismes. Il n’aime pas non plus la « singularité » de la Shoah, « efforts désespérés à tout prix, jusque dans le pire malheur, pour accréditer l’élection par Dieu du peuple juif ». Si je comprends bien, les Juifs exploiteraient cyniquement la Shoah pour remettre en selle leur élection divine ! " Sur le ton de l'ironie le rabbin glisse ainsi des insinuations. Il dénie aux hommes le choix d'aimer ou de ne pas aimer. Il impose aux non juifs l'amour du judaïsme. Il fait montre d'un élémentaire manque de respect de l'autre en lui faisant un procès d'intention au lieu d'argumenter entre adultes. Il poursuit:
"Je ne connais pas les comptes que Jean Soler a à régler à travers ses « découvertes » et ses « combats héroïques » contre l’infâme. Je ne sais pas quels comptes Michel Onfray cherche à régler en montant au créneau pour promouvoir Soler l’incompris." Il est ainsi impossible au rabbin de voir dans ces publications autre chose qu'un louche complot. Et puis :
"...je ressens un plus grand malaise encore de voir un journal aussi sérieux que Le Point laisser passer des allégations aussi médiocres et mal à propos, au point de se demander si on lit du Onfray ou un avatar d’une médiocre littérature antijuive qu’on croyait dépassée, le tout dans un climat français où assassiner un Juif à bout portant ou le tabasser est devenu chose possible." Là, notre rabbin est insultant, indigne et pour tout dire ignoble. Il reproche à Michel Onfray et Jean Soler d'en ajouter par leurs travaux à l'horreur de la tuerie de Toulouse, d'en être ainsi complices tout en participant à la médiocre littérature antisémite d'antan.
Non Monsieur le Rabbin, ce n'est pas bien. Vous me faites penser à ces tristes destins d'ecclésiastiques qui dans les Pays de l'Est collaboraient, à l'époque, avec le pouvoir stalinien, tout comme en France sous Vichy, en mettant au service du pouvoir politique pervers l'innocence originelle de leur vocation d'hommes de foi.

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