Chère Marlene Schiappa, c'est la honte

Je vais me permettre un texte pour vous exprimer tout le fond de ma pensée à ma manière, radicale et clivante, de vos mesures pour lutter contre les violences conjugales en ces temps de crise.

Chère Marlene Schiappa,

Ce n’est pas comme si je manquais de temps en ce moment pour vous exprimer ma profonde désolation face à ces nouvelles « mesures » que vous nous avez présentées il y a une semaine. Je parle de désolation oui, et je pèse mes mots. Désolation car mon cerveau, aussi peu développé soit-il en comparaison à celui de plusieurs personnes très formées travaillant au gouvernement, n’arrive pas à comprendre comment, comment peut-on en arriver à un tel niveau d’incompétence. Car, malgré le fait que je ne sois pas payée pour et que ce n’est pas du tout mon travail à temps plein, j’arrive à lire des livres, à écouter des podcasts, à rencontrer des militantes… Bref, à m’informer sur le féminisme. Alors expliquez moi pourquoi la Secrétaire d'État chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes a-t-elle un niveau aussi ridiculement bas en la matière ? Expliquez moi car je suis troublée par cet état de fait surréaliste. 

Et la raison de ma désolation aujourd’hui, qui ne fait que s’ajouter aux autres, concerne votre nouveau numéro d’appel d’urgence destiné aux hommes violents.
Dans l’idée, ça ne semble pas complètement inutile. En tout cas, quant on ignore complètement les mécanismes et cercles de la violence dans lesquels sont plongés les hommes concernés. Dans la pratique cependant, ce numéro existait déjà au sein de la FNACAV et recevait environ 4 à 5 appels par semaine (d’après le président de cette association). Un nombre bien inférieur aux 1000 appels hebdomadaires reçus au 3919, le numéro d’aide destiné aux femmes victimes. Ainsi, partant encore du principe que cette initiative serait potentiellement efficace, il est intéressant de se demander pourquoi ce numéro destiné aux hommes bénéficie d’une plage horaire supérieure à celle du 3919, ouvert un jour de moins par semaine et à l’activité réduite dut au confinement alors même que le nombre d’appels a explosé ces dernières semaines. Il est également très intéressant de se demander pourquoi ce nouveau numéro de téléphone propose aux hommes une prise en charge directe de la personne avec un logement d’urgence alors que le 3919 n’est qu’un numéro relais permettant d’orienter les victimes vers les associations et centres d’aide qui les aideront par la suite. Associations et centres d’aide qui vous ont interpellés, Mme Schiappa, à maintes reprises concernants leurs manques de moyens. Par ailleurs, je m’interroge sur l’efficacité à moyen terme de l’éloignement d’un homme violent du foyer quand celui-ci sera toujours en capacité de retrouver sa victime.

Aussi, le budget alloué à la mise en place de ce numéro est directement ponctionné de votre budget alors que celui-ci a déjà été réduit de près d’un tiers depuis le début du quinquennat. Par conséquent je me demande, comment, dans le contexte d’urgence actuel, avez-vous pu considérer plus important de mettre en place ce numéro plutôt que de mettre à disposition des victimes des centres d’hébergements d’urgence supplémentaires quant on sait que ceux déjà existants sont totalement surchargés. Pour votre information, aujourd’hui, ce sont les collectifs et associations militantes qui organisent la recherche de logements d’urgence auprès de particuliers et de bénévoles. Ce que vous ne savez surement pas, compte tenu de votre inintérêt pour le sujet.

Ainsi, aux vues de tous ces éléments, ne pouvons nous pas conclure que vous priorisez l’accompagnement des agresseurs à la protection des victimes ?

Par ailleurs, votre numéro de téléphone et la manière dont il est présenté « Le confinement vient de percuter l’histoire familiale et personnelle de chacun. Cette situation crée parfois de l’anxiété, il y a moins d’exutoires et de soupapes de décompression, et ce, alors que dans les familles, l’école à la maison peut parfois exacerber les tensions » présente le confinement comme la raison, comme une circonstance expliquant, justifiant, les violences conjugales. Vous rendez-vous compte du message que vous envoyez aux agresseurs et surtout aux victimes « c’est pas de leur faute les pauvres, c’est difficile le confinement »… Vous rendez-vous compte que vous sous-entendez que les victimes ont une part de responsabilité dans la monté de « l’anxiété » donc dans la situation de violence au sein du foyer ? Comment pouvons nous encore tolérer ce genre de réthorique qui montre, encore une fois, votre ignorance totale des mécanismes qui se jouent derrière les violences faites aux femmes et aux enfants ? Comment peut-on tolérer que la Secrétaire d'État chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes ait ce genre de discours ?

Et pourtant, pour vous aider dans votre tâche, il a été mentionné à de nombreuses reprises par de très nombreuses associations que la raison de l’augmentation des violences ne vient pas d’une augmentation des tensions, mais bien de la présence continue de la victime auprès de son agresseur. Les victimes n’ont plus de refuges, que ce soit le travail, les amis ou la famille. Elles sont aujourd’hui privées de l’accès à ces lieux où elles pouvaient souffler et ne plus avoir peur l’espace de quelques heures avant de retourner vivre avec leur bourreau. En constante présence avec celui qui les frappe, elles se font frapper plus souvent. Le problème vient de cette situation de confinement physique avec l’agresseur, pas des potentielles tensions supplémentaires qu’elle pourrait entrainer.

Enfin, pensez vous réellement que l’homme violent, le point levé, prêt à tabasser son enfant où sa compagne se dira « tient tient tient… Peut être que c’est là le moment d’appeler le numéro du gouvernement pour ne pas les frapper, bien entendu… Cela ma semble plus raisonnable ! » ? Avais-je besoin d’en arriver à un tel niveau d’ironie pour montrer à quel point cette idée est… je vous laisse juger par vous même. L’immense majorité des hommes violents ne reconnaissent pas leurs actes en tant que tel puisque leur tolérance à la violence envers les autres est bien plus haute que la moyenne. Une simple recherche google vous permettra d’obtenir un panel d’études très intéressantes sur le sujet pour mieux comprendre de quoi vous parlez quand vous lancez des « mesures » pour « aider ». 

Alors, oui, attaquer le problème à sa source est important, j’en ai pleinement conscience. Et aider et éduquer ces hommes pour les faire sortir de leur violence est nécessaire. Cependant, je remets ici en doute le timing de l’opération. L’urgence nous laisse penser que mettre les victimes en sécurité est une mesure plus efficace pour les protéger durant cette période plutôt que prendre le temps de papoter avec les agresseurs pour les aider à gérer leur stress. Par ailleurs, je me permet de vous rappelez que votre grenelle contre les violences faites aux femmes réalisé en fin d’année 2019 et aux résultats plus que discutables, a eu pour première mesure proposée dans le plan de lutte contre ces violences: l’ouverture sans interruption du 3919. Les autres mesures visant surtout l’éducation du personnel policier, médical et des jeunes enfants. Durant ce grenelle organisé par vos soins et celui du gouvernement, vous avez essayé de proposer, et c’est louable, des actions centrées sur l’aide aux victimes et à leur parcours psycho-médical et juridique. Je remet donc, une fois de plus en doute l’utilité de ce nouveau numéro de téléphone, cette fois-ci en m’appuyant sur votre propre travail que vous ne respectez même pas. En effet, je le rappel, le 3919 n’est toujours pas ouvert sans interruption.

Alors, Mme Schiappa, je vous en supplie, faites un effort, ouvrez un livre, écoutez un podcast, renseignez vous sur votre propre sujet et sur les résultats de votre propre travail. Arrêtez, par pitié, ce féminisme washing que vous servez pour donner bonne conscience au gouvernement avec l’aide de vos petites copines bien placées dans des médias dits « féministes » (coucou le mag Wondher d’Axelle Tessandier, l’évangeliste d’en Marche autoproclamée. On te voit faire du gouvernement washing via le féminisme). Votre rôle n’est pas de faire bonne figure. Votre rôle n’est pas de mépriser les militantes qui prennent la rue la veille du 8 mars comme vous l’avez fait en les accusant de « ne pas avoir respecté leur itinéraire », votre rôle n’est pas de sortir des mesures pour faire joli ou encore pire, d’écrire des livres qui feraient retourner dans leur tombe toutes les féministes des derniers siècles. Votre rôle est de défendre l’égalité des femmes et des hommes et surtout d’écouter et de défendre les femmes victimes quand celles-ci réclament qu’on les aide à lutter contre la violence qui s’abat sur elles. Et à défaut de réussir à proposer quelque chose de réellement concret, faites au moins semblant de vous intéresser au sujet voir mieux, de le maîtriser. Parce que là, c’est la honte.

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