Pour ou contre le confinement? La question de la colère

Cette question de confinement est finalement très consensuelle. En effet, c’est facile d’être pour le confinement. C’est facile de vouloir que des gens soient sauvés. Pourtant on est tous et toutes victimes et si l’on ne fait pas attention, cette ambiance va réellement nous bouffer, nous empêcher de regarder dans la même direction et de diriger notre colère contre ceux qui la méritent.

Finalement être pour le confinement c’est un peu comme être contre le réchauffement climatique, c’est facile quant on a les moyens, c’est pratique pour se donner bonne conscience et surtout, c’est un axe de communication inattaquable.

D’ailleurs on voit comme les classes privilégiées se mettent au compost en ville, au zéro déchet voir même, se découvrent une conscience militante en allant en manif pour le climat. Des activités somme toute très consensuelles et ouvrant (très) peu à la polémique. En effet, qui va venir vous reprocher d’être pour sauver la planète et les dauphins ? Personne. En plus, on va admirer votre courage et vos efforts pour atteindre cet objectif. Mais attention, car dès le moment où ces efforts vous couteront des sacrifices que vous n’êtes pas prêts à faire, il sera aisé d’évaluer votre nouveau militantisme et de voir s’il n’est pas finalement qu’un opportunisme social.

Exactement le même scénario s’opère avec le confinement. Si vous êtes pour, personne ne va venir vous reprocher d’être pour sauver des gens. Personne ne va entrer en opposition avec quelqu’un qui prône la santé publique. Non, bien au contraire. Vous allez pouvoir vous vanter d’avoir respecté le confinement à la lettre. D’avoir fait votre exercice physique en intérieur et de n’être allé faire que des courses de première nécessité (n’en faites pas trop non plus). Et pour ce comportement irréprochable vous obtiendrez une certaine reconnaissance sociale car la pensée dominante a acté le fait que le confinement, comme l’écologie, c’est important et nécessaire, et même bien plus.

De toute manière, qui ne serait pas pour le confinement compte tenu des conditions dans lesquelles sont plongés nos hôpitaux publics ? Compte tenu de l’absolue non-anticipation du gouvernement de… ben de rien. Ou encore, du nombre de morts terrifiant ? Qui aurait l’audace d’être contre le confinement ? Personne, en tout cas pas publiquement. Parce qu’exactement comme avec l’écologie. Le pro-confinement à des limites propres à chacun. Ces limites démarrent où nos sacrifices deviennent trop chers à payer. 

Malgré ces limites, nous sommes tous et toutes d’accord pour dire que seuls les égoïstes et les « assassins » peuvent être contre le confinement. Et tous ces gens méritent le mépris pour mettre « en danger » les autres quant ils ne le respectent pas. Et, exactement comme avec l’écologie, pour ce qui est de juger de la faute de celui qui ne respecte pas les mesures, on ne se base pas sur des données scientifiques, non. Qu’importe qu’un homme fut seul a 23h sur un banc dans une rue déserte et ne mette en danger personne. Il mérite autant le mépris que ceux qui achètent encore des gâteaux a emballage unique en plastique !

Enfin presque, car il y a deux grosses différences entre le confinement et l’écologie. Il s’agit de l’absence de choix au regard de la loi et du caractère urgent de la problématique au regard du danger immédiat (cette dernière différence est cependant discutable). Ainsi, qu’importe que des amants aient décidé de se voir et de ne voir qu’eux pour profiter d’une fenêtre d’oubli en ces temps si rageants. Qu’importe que des amis aient choisit d’aller voir l’un des leurs, en dépression depuis des mois, pour s’assurer du maintien de son moral. Qu’importe que des jeunes aient juste besoin de souffler un peu en bas de l’immeuble avant de retourner s’enfermer dans un appartement lugubre et surpeuplé. Qu’importe que des voisins dînent ensemble. Qu’importe qu’avoir une activité physique quotidienne soit d’importance médicale. Tout ça n’a absolument aucune importance. Toutes ces personnes sont dans l’illégalité et sont donc des « assassins » auxquels le consensus général sur le confinement refuse le droit de se défendre. Les circonstances de leur délit ne changent absolument rien au fait qu’ils mettent en danger tout le monde et méritent le fouet pour cela. Et comme le fouet n’est plus autorisé, on s’assurera seulement de leur accorder les insultes qu’ils méritent quant ils ne seront tout simplement pas balancés aux flics, surtout s’ils ne sont pas blancs.

Nous sommes absolument tous, pour ceux qui ont la chance d’être confinés, dans le même bateau à des degrés de difficulté variables. Et pour l’immense majorité, on fait des petits écarts, ne serait-ce que pour aller acheter un pain au chocolat en boulangerie… Est-ce bien nécessaire ? Pour autant, on ne peut pas s’empêcher de juger et de mépriser profondément ceux qui font de même car « nous c’est pas pareil » comme disait Tryo. Ainsi, le gouvernement a réussi à nous faire ennemis les uns des autres dans une situation révoltante dont il est le seul et unique responsable. Il nous a amené à surveiller nos voisins et à en faire des hérétiques au prétexte qu’ils se commandent un Ubereat (ces personnes là sont les pires ! N’ai-je pas raison ?).

Et nous voilà dans une situation où l’on s’infantilise les uns les autres à l’extrême : au point de s’estimer incapables de prendre nos précautions, incapables de comprendre et respecter les distances de sécurité, incapables de faire attention. On reproduit bêtement le rôle de l’Etat répressif qui se fou d’avoir du discernement entre comportement à risques avérés (entrepôts Amazon) et réelle conscience de ses responsabilités (balade de nuit a 1m de distance). On a tous adhéré, volontairement ou pas, à cette ambiance de merde. Et ce, parce que c’est ce qu’on nous impose médiatiquement et qui fait le plus sens dans ce grand bordel. Alors même que l’immense majorité d’entre nous avons nos petits écarts toujours beaucoup plus justifiés que ceux des autres cependant.

Pourtant on est tous et toutes victimes et si l’on ne fait pas attention, cette ambiance va réellement nous bouffer, nous empêcher de regarder dans la même direction et de diriger notre colère contre ceux qui la méritent : nos dirigeants. Car de la colère, on en a. On en a une énorme tapie au fond de nous, qu’on taie, qu’on étouffe. De la même manière que ce gouvernement étouffe notre vie sociale. Pourtant, elle est là et elle gronde. Colère d’être éloignés de ceux qu’on aime. Colère de se sentir aussi impuissants et inutiles. Colère d’être enfermés sans réussir à produire quoi que ce soit car sidérés par une situation inacceptable qu’il nous faut pourtant défendre au nom « de la santé publique ». Colère de ces dissonances cognitives provoquées par un gouvernement dont il est clairement établi que la santé des plus fragiles n’est pas sa priorité. Colère pour ces activités qui faisaient tant de bien pour oublier l’absurdité de la société mais dont nous sommes aujourd’hui privés. Colère de savoir nos camarades soignants souffrir encore plus qu’ils ne souffraient déjà et être silenciés de la manière la plus humiliante : par des remerciements et la promotion au rang de héros, c’est tout. Colère de voir ces gens tellement nombreux dehors. Colère contre soi même d’éprouver de la colère à leur encontre alors qu’on ne fait pas beaucoup mieux. Colère contre les incohérences de ce confinement bien plus proche d’un confinement de classe à priorité financière que d’un confinement médical priorisant les plus fragiles. Colère contre les inégalités sociales exacerbées et qui le seront encore plus dans le « monde d’après ». Toute cette colère, prête à exploser et qu’on crève d’envie de lâcher sur les renégats dissidents osant braver le confinement d’une manière moins sûre que nous l’aurions fait nous même. Car comme pour l’environnement, c’est socialement très payant de critiquer ceux qui n’y adhèrent pas.

Alors, de cette colère, au pire, on fait de la délation, au mieux, on se tait, on marmonne, et on l’oublie.

Et pourtant, c’est bien la dernière chose à faire. Cette colère ne doit pas être silenciée, elle ne doit pas être refoulée ou être cachée. Mais elle ne devrait pas être non plus dirigée vers ceux qui subissent, comme nous, la situation. Exactement comme pour la situation environnementale, notre situation de confinement n’est pas le fait de ceux qui en subissent les conséquences. Notre refus de celle-ci ne doit donc pas être une source de honte et ça, que l’on soit confortablement installés en maison ou confinés dans un T1. Ce confinement cauchemardesque, liberticide, injuste et sans cohérence scientifique est une source de colère bien plus que légitime. Il est normal d’être révoltés et de refuser l’acceptation d’une telle situation quand bien même « c’est pour protéger les autres ». Quand bien même la respecter à la lettre fait de nous « quelqu’un de bien ». Quand bien même il FAUT respecter le confinement, c’est absolument nécessaire malgré son incohérence avec le reste des mesures et son injustice sociale. Cependant, cela ne doit pas nous empêcher d’être critique et toujours plus en colère. Et il nous faut entretenir cette émotion, en prendre soin et surtout, la diriger dans la bonne direction. Elle doit nous servir à combattre la pensée qui culpabilise les mauvais confinés indifféremment de leurs problématiques individuelles. Elle doit nous servir à réaliser que si l’on déteste autant les promeneurs c’est parce qu’on enrage de ne pas s’autoriser à faire de même quand aucune raison de bon sens ne nous empêche de prendre nos responsabilités pour profiter d’une balade dans des rues désertes.

Pour ou contre le confinement, là n’est pas la question. Nous sommes tous pour sauver des vies, confinement ou pas. La question est de savoir comment et pourquoi on en est arrivé à cette immense mascarade que nous jouons du mieux que nous pouvons par soucis des plus faibles. Une mascarade qui a été remarquablement évitée dans de nombreux pays aux gouvernements plus compétents que le notre. Les vrais coupables sont bien nos dirigeants qui, encore aujourd’hui au beau milieu de la crise, continuent de privilégier les intérêts des grandes entreprises à ceux du bien commun. Et j’aime à penser qu’ils profitent de notre impuissance actuelle et oublient à quel point le ressentiment est tenace chez ceux dont la colère jusque là tue, gronde aujourd’hui en sourdine. Dans l’attente du moment où elle éclatera, nous devons l’entretenir et la préparer. Notre but doit être de la diriger directement dans leur direction dès que nous en aurons l’occasion. Et cette occasion nous ne la raterons pas.

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