ENTRETIEN EXCLUSIF DE SEHAM BOUTATA AVEC JACKY NAIDJA

A l'occasion de la sortie de son livre "la mélancolie du maknine" aux éditions du seuil, Seham Boutata journaliste, écrivaine franco-algérienne s'est dévoilée au cours d'un entretien exclusif sur son ouvrage, son voyage en Algérie et sa redécouverte de son pays d'origine.Elle en dresse un portrait le liant absolument à son histoire personnelle dont elle ressuscite tous les souvenirs.

Seham Boutata - 13 janvier 2020 © Emmanuelle MARCHADOUR ... La mélancolie du Maknine de Seham Boutata - Grand Format - Livre ...

Revenant sur les différents axes de son ouvrage qui ont porté sur le fabuleux destin du maknine en Algérie, son apprivoisement et le pouvoir des hommes sur cet oiseau très convoité pour sa voix et son chant, Seham Boutata, est surtout connue pour ses travaux et enquêtes sur la psychanalyse dans les mondes musulmans "notamment "l'islam sur le divan", une série de 4 documentaires qui l'ont amené à Beyrout, Téhéran et Alger. Elle a également été à l'oeuvre sur deux productions radiophoniques "la culture du chardonneret" et "l'élégance du chardonneret"  diffusées sur France Culture notamment " d'où elle a tiré l'essentiel de ses réflexions.

C'est à  travers toute l' actualité de son livre et les questions qu'elle induit que l'entretien a porté essentiellement.

ENTRETIEN

JACKY NAIDJA : Dans votre livre" la mélancolie du maknine" vous mettez en vedette le chardonneret appelé aussi le maknine..Comment vous est venue cette idée d'en faire le personnage central de votre histoire?

SEHAM BOUTATA : C'est à l'occasion d'un voyage en Algérie en 2013 que j'ai pu constaté en me promenant dans les rues de la capitale que cet oiseau était partout dans l'espace public (cages à tous les étages, sur les murs, les balcons, dans les marchés, chez  le coiffeur, chez l'épicier..) Il suffisait que je tende l'oreille pour que son chant envahisse tout mon esprit et domine tout le reste. J'enquêtais alors sur la mise en place de la psychanalyse en Algérie et je rencontrais des difficultés à trouver des interlocuteurs qui acceptaient de répondre à mes questions. En revanche lorsque j'évoquais le maknine la parole se libérait. J'ai alors compris que cet oiseau pouvait me permettre de sonder la société algérienne mieux que tout autre médiateur.

JACKY NAIDJA : Souad Massi  musicienne et chanteuse algérienne vous a consacré la préface de ce livre.Est à dire que ce lien vous a permis de mieux aborder le destin du maknine à cause de son chant particulièrement?

SEHAM BOUTATA : Je souhaitais que ma préface soit écrite par un algérien ou une algérienne et il ne pouvait s'agir que d'un chanteur ou chanteuse puisque le chant du chardonneret traverse tout mon récit. La musique qui tient une place importante en Algérie est aussi riche et variée que l'est son territoire. Par sa voix, ses chansons et son engagement en faveur du Hirak, Souad Massi s'est imposée. J'étais très heureuse qu'elle accepte mon invitation.

JACKY NAIDJA : Vous avez choisi d'écrire cette histoire dans un contexte algérien. Pourquoi l'Algérie ?

SEHAM BOUTATA : L'Algérie est le pays d'origine de mon père. Enfants, nous allions avec ma soeur et mes frères un été sur deux au pays. L'autre été nous le passions en Syrie, le pays de ma mère. Les années noires de 1980 ont interrompu ce cérémonial. Pendant près de 10 ans je n'y suis pas retournée. Avec la guerre en Syrie depuis 2011, j'ai ressenti le besoin de revoir l'Algérie de mon enfance et de renouer avec mon identité algérienne.

JACKY NAIDJA : Et à cette occasion vous avez redécouvert l'Algérie et êtes partie sur la route du maknine. Que gardez-vous  de ces rencontres?

SEHAM BOUTATA : Le maknine en effet, m'a révélé une Algérie loin des clichés. J'ai compris que cet oiseau donnait du rêve et permettait à son propriétaire de s'évader. Tout comme la musique le fait. La musique, c'est ce qui reste aux hommes quand ils ont tout pedu. Avec cet oiseau comme compagnon, ils expriment des émotions et des sentiments plus librement. Je pense que le chardonneret est une allégorie. Ce n'est pas l'oiseau qui est en cage mais l'algérien qui le possède. Il ne chante pas, il pleure.

JACKY NAIDJA : Vous évoquez dans votre livre, la passion très particulière et même poétique d'une certaine manière qu'ont les algériens pour cet oiseau. Que dire alors de cet apprivoisement du maknine qui se propage en Algérie ?

SEHAM BOUTATA : L'algérien est par tradition éleveur d'oiseaux et c'est le chardonneret qui a toute sa préférence. Avant, on le rencontrait en grand nombre dans la nature et la chasse était une activité fréquente qui qui se pratiquait librement. Elle s'est longtamps transmise de père en fils. Ce qui explique en partie ce pourquoi le maknine est surtout une histoire d'hommes. En captivité le maknine peut vivre entre 15 et 20 ans, bien plus qu'un autre animal de compagnie. Il représente un véritable ami, voire comme un membre de la famille.

JACKY NAIDJA :Parlez-moi de cette confrérie du chardonneret que vous citez. En quoi aussi ses membres sont-ils influents dans l'élevage et l'apprivoisement des chardonnerets?

SEHAM BOUTATA  : La confrérie en fait n'existe pas pas. Je lui ai donné cette appellation parce que j'ai remarqué que ceux qui connaissaient le chardonneret adoptaient systématiquement  à l'évocation de son nom un visage plus joyeuxet ils son nombreux. Pour les membres de cette confrérie, c'est le plus beau des oiseaux. L'un des protagonistes que j'ai rencontré me confiait : " dans le chardonneret, il y a un tableau de peinture et une partition musicale". Je trouve que cela résume bien les qualités de cet oiseau. Ses couleurs, rouge, noir et jaune de son plumage le distinguent aisément des autres passereaux et il possède des capacités vocales exceptionnelles. En plus de ses notes propres, il est capable de mémoriser et d'imiter celles des autres oiseaux de son entourage. Sa palette est très large. Il chante la géographie de son origine. Qu'il vienne de la montagne ou de la mer, sa partition musicale diffère tout comme l'accent des hommes.

JACKY NAIDJA :Votre livre est issu de vos travaux d'enquêtes et surtout de la production de 2 documentaires radiophonques sur le chardonneret et diffusés sur France Culture. Avez-vous l'intention de prooduire ce type de travaux en Algérie, en partenarioat avec la Radio Algérienne par exemple?

SEHAM BOUTATA Oui j'aimerais beaucoup que mes documentaires soient diffusés en Algérie. C'est autant so histoire que la mienne. Pour le moment, ce n'est pas encore le cas mais j'espère que ça le sera un jour.

JACKY NAIDJA : Si vous aviez un message  particulier à adresser aux algériens et à vos lecteurs principalement ici ou là bas, ce serait lequel?

SEHAM BOUTATA : Celui de faire remarquer que cet oiseau appelé le maknine constitue un véritable emblème en Algérie. C'est un patrimoine culturel qu'il faut préserver. Les lois pour le protéger existent mais elles sont trop timidement appliquées. Aujourd'hui le chardonneret est en voie de disparition dans ce pays, il n'en reste que 5% à l'état sauvage parce que comme  maheureusement et comme souvent l'homme aveuglé par son désir de posséder en vient à détruire ce qu'il aime le plus. Si on veut revoir cet oiseau dans la nature, il faut absolument cesser la chasse et sévir contre le braconnage. Toutefois je reste optimiste.Il existe  de plus en plus d'initiatives pour le protéger. L'AOA '(l'association ornithologique d'Alger) créee en 2008 fait un travail remarquable de sensibilisation. Elle encourage les algériens à "élever pour ne plus prélever". 

JACKY NAIDJA AVEC INES ILIANA

 

 

 

 

 

 

 

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