Raid à Uzeste

Alors que la 40ème rugissante Estejada de Las Arts est en showffe, 11 au 19 août, ai tornat trobar dins la memòria de mon disque dur cette épopée faite en 1996 pour le 5è Hiver d'Uzeste Musical. Occasion de faire avec Bernard Lubat un big ITV pour la Linha Imaginòt. Mémoire en marche...

Samedi 14 décembre 96, 13 h. Nous voici en route pour Uzeste. Le distributeur de billets visité, l'auto roule on the Linha Imaginòt. Je souris et me rappelle des paroles de Fernando, cousin "Flibustier-Sirventes". . Radio-Volvo est sur la fréquence culture, les shamans sont appelés à l'antenne, les civilisations se redécouvrent et le hasard n'y est pour rien. Chez Esso fait le plein de GPL because les points. En passant à Montauban, je pense à Félix Castan, à toutes ses actions, ses combats contre le centralisme français. Anti-centraliste, anti-régionaliste, anti-provincialiste, la théorie du TGV (Très Grand Valable) prend de plus en plus de relief sur les chantiers ouverts là à Larrazet avec l'extraordinaire boulot de recherche mené par Alain Daziron et tous ses copains sur les identités communales, à Uzeste par la Compagnie Lubat, à Marseille, à Toulouse...
A Golfech les cheminées de la centrale relâchent leur vapeur d'eau bleutée sur fond de ciel gris. Les pylônes déploient leurs grands bras et Bernard Manciet occupe ma réflexion. L'òme de Sabres, poète gascon international, est là avec sa posture impériale et ses provocations jubilatires qu'il sait lancer ça et là. Paris vaut bien un enterrement ! En laissant Agen, je me dis qu'Astaffort roupille dans son village et que les Perlinpinpin n'existent plus, qu'ils se cachent derrière les coteaux de Tenarèze pour ne plus faire de bals. Quel recul! Putain, c'est qu'ils sont tous là, assis sur la banquette arrière, avec Rita, ce qui fait râler Manciet et sourire Castan. Pat a ciré son cuir et chaussé ses trappeurs. Les munitions HP5 400 6X6 sont dans le sac, dans la malle avec les "Sclavis" enveloppés dans un drap blanc. Va comprendre toi !
A Langon cal pagar et Lavaud me revient à l'esprit. Il m'a téléphoné la semaine dernière pour me proposer, pour le festival de Germ-Louron, des papis musiciens malgaches et Eric Manama. Sacré Patrick, toujours à la recherche d'être atypique. Je lui dis d'en parler à Lubat et lui cause de la fête de l'Alose de St-Macaire chez Bizu...
A chaque voyage c'est pareil dès que je vois le panneau "Uzeste-12 km», il se passe un truc qui me saisit très fort, qui me lâche dès que je vois poindre la flèche de la Collégiale. Va comprendre toi!
Ce soir c'est la "Nuit Blues". Le 5è Hiver Uzeste Musical est en showffle, le Café des Sports attend "L'apéro-blues des villes et des champs" et l'Estaminet reçoit les Bordelais du Passant Ordinaire et des auteurs de la série noire pour un dîner débat dont le thème est : "Bilan d'une société qui a des cadavres dans les placards et autres intrigues nauséabondes. Le roman noir est-il la littérature du blues social et politique ? Un romancier triste est-il un triste romancier ? Où l'on découvrira sans doute que les romanciers noirs ne sont pas tristes." Dans la cuisine de l'Estam Janine est au piano, Marie Lubat pèle les patates et le père Planton au bar sert le Sauternes. La soirée sera "Polartorrides" avec bal final et toute la Compagnie.
Dimanche 15 décembre, 11h 30, je m'enfonce dans la forêt jusqu'au moulin et arrive pour prendre le café et tchatcher avec Bernard.

 
A Bordeaux, il n'y a pas qu'en football qu'ils semblent se réveiller?

Bernard Lubat : Ceux sont les premiers Bordelais qui viennent vers nous.

 Et ce sont des jeunes

B. L. : Des jeunes, oui, qui sont venus cet été. Ils sont venus par la photo, par l'écriture, par le bulletin culturel du PC de la Gironde, par le stand de la CGT aussi. Evidemment ce ne sont pas des communistes déclarés ou à l'ancienne mais je crois quand même que ce sont des jeunes qui sont politiques.

C'est posé de suite dans leur revue

B. L. : Ils ont eu la médaille d'or de la fermeture de l'Estaminet pendant le festival : ils y étaient tous à 6h. du mat'. L'un dans l'autre, on a voulu faire quelque chose avec eux pour ouvrir cet hiver. Tant mieux si Bordeaux se découvre un endroit à côté, il n'est jamais trop tard pour bien faire. Il faut dire que ces mecs-là, il y a 20 ans, ils n'étaient pas vieux... Il y a des mecs de 20 ans, de 25 ans, 40, 50 ans, là-dedans. En plus, il y a des gens qui écrivent. Ce que j'aime bien aussi c'est que ce sont des jeunes mais qui ne sont pas, comment dire, des branleurs réussis. Ils ont des problèmes, quoi.

Ils sont pleins d'énergie et prêts à avancer.

B. L. : Voilà. Dedans, il y en a qui écrivent, qui font de la photo, qui font du théâtre. On ne sait pas ce que ça va donner mais ça me semble une bonne chose. C'est la première fois en 20 ans qu'on a des rapports constructifs, comme dirait l'autre, jouissifs avec Bor-deaux. Il était temps que ça arrive, quand même. Je crains que ce ne soit pas de notre faute. Bordeaux est une ville très spéciale, c'est pas Tou-louse, c'est pas Montpellier, c'est pas Marseille. Je connais mal parce que, depuis mon enfance, Bordeaux qui était à côté je n'avais pas du tout envie de la connaître bien. Donc, je fais l'impasse, je fais Uzeste-Paris direct. A partir de là, je n'ai pas du tout suivi ce qui pouvait se passer à Bordeaux. Uzeste a grandi comme ça, s'est poursuivi à côté de Bordeaux dans, comment dire, pas une espèce d'ignorance rance entre les uns et les autres mais pas loin.

Bordeaux est quand même intéressant au niveau de l'identité, si on regarde les identités qui apportent à la culture occitane, parce qu'on est là-dedans aussi même s'ils sont Anglais. Je crois, par exemple, que Manciet va pouvoir rester tranquille maintenant qu'il a mis les Parisiens sur le cul... Mais les Bordelais découvrent Manciet aussi.

B. L. : Oui parce que Paris l'a découvert. C'est leur problème à Bordeaux. Ils ne l'ont pas découvert à Uzeste où il est depuis quinze ans. C'est pas grave pour nous, plutôt pour eux. Et puis, qui le découvre Manciet ? L'intelligentsia bordelaise, somme toute, est assez désespérément provincialiste, y compris de gauche, d'ailleurs.

Alors on vient dans le noir, dans le parler noir, c'est bien. Il s'est dit des choses intéressantes hier soir.

B. L. : Ce qui était surtout intéressant hier c'était la forme. Après, il y avait ce qui se disait mais l'outil qui s'est fabriqué pour le faire ça, le repas qui parle, de toutes les tables au fond sans se voir... C'est l'Estaminet qui continue à devenir un outil qui s'invente. En mettant les tables comme ça, il y a la scène, la lumière, les projections, il y a l'ordinateur, on écrit sur l'écran. Il y a une table qui a des micros et en même temps des micros qui se baladent dans les autres tables à partir de celle de base menée par les écrivains de roman noir. Et puis le feu s'est foutu partout jusque dans la cuisine chez Jeanine qui était complètement débordée parce qu'elle n'avait pas ses fils pour l'aider. Elle pensait que ce serait une soirée intello et qu'il n'y aurait personne, que ce n'était pas musical et que ça ne boulèguerait donc pas... C'était un peu "Il nous fait chier un peu Lubat avec sa problématique"... C'est drôle. Alors je lui ai dit: C'est à dire qu'il y avait un malentendu assez intéressant finalement. Ils ne pensaient pas du tout que ça allait être intéressant et qu'il y aurait du monde. C'est tout le problème d'Uzeste, qu'on travaille plus que jamais cet hiver, qu'on est allé chercher au Café des sports. Mardi c'est la langue et la mémoire. Alors la langue, c'est à partir de ma mère parce que ma mère sait la parler mais pas la lire ni l'écrire. J'ai envie qu'elle voit sur un tableau comment s'écrit "messatge" ou "goyat" parce qu'elle ne le sait pas. En même temps, il n'y a qu'elle qui sait le dire. On va travailler sur ce problème entre ceux qui savent l'écrire, ceux qui savent le dire, ceux qui savent le lire et en même temps on va lancer le chantier de la mémoire en marche. On va faire une enquête; une fois par mois, on va demander aux gens de venir avec leur mémoire pour qu'on fasse un livre "C'était quoi Uzeste en 1950 ?"

Hier après-midi, dans la cuisine, j'ai eu une discussion avec ta mère et Jeanine. Sur cette histoire, Jeanine avait pris l'exemple de Manciet en disant: "Oui, cette langue, c'est la même qu'on parle ailleurs". Ta mère lui expliquait que non. Elle lui disait: "Moi quand je te parle tu me comprends, mais il y a des mots...". Elle a mené un travail incroyable. D'ailleurs elle m'a dit: "C'est tout ce qui me reste, la langue et le couteau"

B. L. : Par rapport à ça, Jeanine a le réflexe, qu'ont plein de gens, de faire mine, je dis bien, c'est un jeu, de ne pas vouloir comprendre ce qu'on ne comprend pas. Je prends l'exemple de Jeanine mais on est tous comme ça quelque part. A quelque niveau que ce soit, on a tous ce frein-là. C'est pas mal d'ailleurs parce que c'est aussi une résistance. Comment on en joue de ça, c'est ça qui est humain et intelligent. Nous, notre jeu sera de convaincre Jeanine qu'elle n'est pas obligée de se faire croire que ça ne l'intéresse pas. Ça, ce sera mardi prochain. Mercredi se tiendra une grande réunion du conseil municipal parce qu'un mec a démissionné à cause de nous. Il avait rédigé sur le bulletin municipal 40 pages sur le festival. J'ai vu le truc, il dit merci aux artistes, aux techniciens, aux organisateurs. La municipalité a sucré ça et n'a gardé que 2 lignes. Donc le mec démissionne. Le sujet c'est ça plus le projet Compagnie Lubat. Ils ont reçu le pré-projet de scène nationale en milieu rural avec ses implications, ses conséquences...Enfin, on commence à lâcher le morceau de ce qu'on a pensé, de ce que j'ai réfléchi aussi, à propos de ce que ça va devenir ici. On l'a lancé dans la discussion, dans la réflexion publique, au niveau d'Uzeste et même au niveau des quatre cantons du Sud-Gironde qui sont les quatre cantons complètement rétamés, où il n'y a plus rien. On ne peut pas tomber plus bas, au point de vue population, emploi. Il n'y a pratiquement plus rien. Que des retraités... Plus de forces vives, travaillant, réfléchissant, portant le pays. Ce ne sont que des forces un peu réactionnaires.

Je crois que c'est une nécessité urgente

B. L. : En même temps, dans cette région, les projets font très peur.

Et oui, parce qu'il n'est pas question qu'ils les maîtrisent dans la réalisation.

B. L. : Surtout dans le sens où ça allait. Quel était le chemin fatal, vers quelles identités communales on allait ? C'est un fléau. Ça devenait homogène mais défensif. Homogène, c'est-à-dire des retraités, des gens qui, malheureusement, souvent confondent Gascogne et propriété qu'ils ont achetée. Ils ont acheté un terrain dont ils sont propriétaires. Ils ne savent pas quel quartier ils habitent, ce qu'il y a eu avant. Souvent, ces quartiers ont nourri la moitié du village pendant huit siècles. Il y a un déficit là-dedans qui est aussi de notre responsabilité puisque nos anciens n'ont pas su dire non plus ce qui arrivait. C'est pour ça qu'on va lancer un travail dans tous les villages, des réunions publiques "Apportez vos mémoires". On va essayer d'enregistrer ça, d'écrire et de faire un genre de livre témoignage de chacun qui dit "C'était quoi Uzeste dans les années 50 ?". On a choisi les années 50 parce que c'est une année charnière puisque ç'a été un changement radical : c'est passé de 800 habitants à 350 en 20 ans. Donc, plus d'agriculture, plus d'artisans. L'école est passée de 80 gosses à 12. Ça fait mal.

C'est d'autant plus intéressant qu'il y a plein d'enfants

B.L. : On fait plein de trucs avec les enfants. Vendredi prochain l'instit' nous a demandés, pour le printemps on va préparer des concerts des enfants, c'est une demande des gens, dont les enfants font de plus en plus de la musique. Ils disent tous que c'est le bain du festival.

Ils sont nés dedans

B. L. : Des mères de familles et des mamies nous ont donc demandé de faire des concerts des enfants. J'ai dit: "Super"

C'est d'autant plus super que c'est automatiquement les communes en tant que territoire. C'est bien là-dessus qu'il faut qu'on réfléchisse parce que ce mot, "territoire", est utilisé à tort et à travers, trop vite. On arrive de "territoire" à "tribu".

B. L. : Il faut réfléchir parce que justement on a été accusés d'être une tribu. C'est très mauvais. Tant qu'on est accusable d'être une tribu, c'est qu'on n'est pas bien. Comme j'en vois d'autres qui sont la tribu des écolos du coin ou la tribu des alternatifs. Tout ça, ça rétrécit au lavage. J'ai remarqué une chose: ici, des jeunes, des écolos, des instits, des mecs un peu branchés politiquement, socialement, ne se sont mis à défendre le pays que quand il a été attaqué. C'est bien mais tant qu'ils n'étaient pas attaqués, ils n'avaient rien à dire, tout allait bien. Nous, pendant ce temps-là, la Compagnie, on était déjà là depuis vingt ans alors que tout le monde nous disait: . Et puis on a commencé élitaire.
C'est là la force. On a fait le pari de l'élitaire, pas d'être représentatif, populaire tout de suite. D'ailleurs je ne sais pas pourquoi on se serait déclaré nous même populaire. Par humilité et par justesse, on s'est d'abord dit élitaire pour tous. Moi, j'ai déjà dit que je ne voulais pas être un chef de file, un porte-parole et que je ne voulais jamais devenir un porte-parole. Déjà qu'on ait la parole qui porte... En ce moment il est en train de se passer par chez nous beaucoup de choses parce que les mélanges, les problématiques sont en train de se confronter par capillarité, par horizontalité, par verticalité, partout, dans tous les sens. donc, c'est des réunions avec les maires, tous les mecs qu'on allait chercher, questionner il y a dix ans, ils pouvaient pas nous recevoir. Il faut le comprendre ça aussi. Il a pas fallu faire de mépris avec ça. Il a fallu travailler. Il faut du temps. Et en même temps, je remercie cette difficulté parce que si on n'avait pas eu ce temps de résistance, nous non plus on n'aurait pas su prendre le temps.

Le temps de rencontrer des Larrazet, Castan, tout ce mouvement qui est venu là-dessus. Castan dit que c'est un laboratoire. Et un laboratoire, c'est quelque chose qui est ouvert par excellence.

B. L. : C'était ça hier et puis ça s'ouvre. Ça va aller dans les villages. C'est tout ce que j'espérais et ce dont je rêvais. Il a fallu beaucoup de patience et il va falloir continuer à en avoir beaucoup. Mais maintenant, il y a quand même la relation des faits. On est allé au devant de tout, on s'est fait jeter de partout à peu près. C'est pas triste. J'en rigolais puisqu'on se retrouve au bistrot. On était des dérangeurs mais petit à petit, je l'avais prédit, il fallait attendre que la situation des uns et des autres...Nous à 15, 20 ans, on disait… Personne n'était obligé de nous croire et c'est très bien. En attendant, maintenant, c'est le pays qui ne va pas. Nous, depuis le temps qu'on dit que ça va pas, on a appris à travailler le "ça va pas" et avoir des réponses à des propositions.

Ce que tu appelles "travailler le pays"

B. L.: Exactement. "Travailler le pays" et pas uniquement "travailler au pays". C'est pas tout que de chanter ou d'écrire au pays. Avec ça, il faut travailler le pays. Et travailler le pays c'est faire chier le pays. J'étais parti d'ici faire le tour du monde, je retrouve un pays constipé, donc je le fais chier. On dirait que ça va mieux en ce moment, il y moins de ballonnements.

Le pays danse

B. L. : Ça a révélé et réveillé une certaine lutte des classes dont on disait qu'elle n'existerait plus, que la société serait libérale et avancée à la pensée unique, mon cul, oui ! En effet, on participe d'une ré identification des problématiques de chacun : citoyen, politique. Peut-être avec nous et aussi en partie à cause de nous, on va pouvoir reparler des idées et des confrontations d'idées.

Faire un débat sur Tocqueville

B. L. : Oui, par exemple. On nous prenait pour des marginaux jusque là. Il fallait surtout pas le rester, s'en satisfaire, devenir des marginaux de luxe, subventionnés par les pouvoirs publics parce qu'ils avaient découvert avant les autres qu'on avait une efficacité... Maintenant, il y a une vraie envie de bataille. Les municipalités de Capsou, d'ailleurs, pour les corridas..., nous demandent de passer pour faire quelque chose, veulent discuter. Alors qu'on était à Capsou il y a trois ans, parce qu'il y a un cinéma là-bas, à faire un spectacle avec des films et de la musique; on a fait huit entrées. Trois jours de boulot, huit entrées. Les gens ne venaient pas. Mais c'est en faisant ça que tu te rends compte pourquoi ils ne viennent pas. Ce n’est pas parce qu'ils ne venaient pas, qu'ils n'étaient pas intéressés. Par fois je pense qu'on a plus d'influence sur ceux qui ne viennent pas, en tous les cas qu'il y en a une. Le tout n'est pas de venir. Ce n'est pas que quantitatif. Je le vois par ce que me disent ma mère, les gens. Ils commencent un peu à lâcher le morceau, à nous dire les choses dans les coins. Dans les villages autour, les gens commencent à nous dire, vue la situation sociale, locale, nationale, à voir des choses, à comprendre, à avoir envie de discuter avec nous sur ce à quoi on travaille.

Il y a un travail qui a été fait et qui va se révéler maintenant. C'est le travail des papys. On va voir exactement le rôle des Pinhadars. Par l'image Cazaubon revient à l'Estam

B. L. : Si on l'avait pas fait avec eux, on ne l'aurait pas fait. Je l'ai senti au début, on est allés les chercher, ils avaient arrêté. Quand on a commencé à bosser, j'ai dit: on sait pas les y remettre, on se remet pas à quelque chose nous non plus.

La jonction était obligatoire

B. L. : C'était capital. On n'aurait pas fait cette histoire. La légitimité, pas uniquement être reconnus, de se reconnaître avec le devoir de se battre c'est avec eux, c'est eux qui nous l'ont donné.

Auzier dit qu'ils ont monté ça avec vous, avec la Compagnie comme ils montent une palombière

B. L. : C'est pour te dire qu'on n'était pas si loin des gens, même avec nos bruits d'avant-garde soi-disant, et tout le bordel. Peut-être que celui qui montait la palombière, il a mieux entendu la musique dodécaphonique de la Compagnie Lubat alors que des tas d'autres pensaient que c'était pas du tout populaire. Quand je vois les images d'Uzeste, il y a quinze ans, des bruits, des sons qu'on faisait, c'était bizarre et tout le bordel. Quand tu regardes ça, tu te dis qu'on était peut-être plus proches de la tradition des carnavals, des charivaris que des tas d'autres qui n'en faisaient que des reproductions. Nous on était en plein carnaval et charivari dans nos têtes. On n'était pas dans la représentation d'un carnaval, d'un charivari et je le vois sur les images. On faisait déjà du jazz sans le savoir mais du jazz dans la philosophie du jazz, du jazz qui se fait où il se fait, comme il se fait, avec toutes les perceptions et influences du monde entier et en même temps celles du local.

L'histoire du jazz là-dedans ça fait jazzer toujours...

B. L. : Ça devait pas normalement. Mais quand je vois Jeannot Pascual hier, je me dis c'est ça le jazz. Il y a un jeune sax qui débarque. Ça y est, ils rappliquent quelque chose. On a fait beaucoup de volontarisme pendant longtemps, on en a fait trop, on a fait toutes les erreurs, on n'en a évité aucune, on n'a pas fait exprès, on a fait toute la liste de ce qu'il ne fallait pas faire, tout ce que font les gens qui apprennent. Maintenant il y a la dialectique. Par rapport au local et au quotidien, on est passé en deuxième après avoir longtemps roulé en première. On s'améliore.

C'est perceptible et ça ressort par la musique

B. L. : Manciet passait pour un avant-gardiste tonitruant il y a encore six-sept ans à Uzeste. Maintenant c'est plus pareil on s'interroge, on se demande. J'apprends qu'il est lu à Uzeste. Certains me le montrent. C'est un rapport avec le temps, qui n'a pas grand-chose à voir avec la reconnaissance d'en haut.
J'étais au festival de jazz de Berlin. C'était effrayant, c'était un festival du troisième âge. J'avais tous les copains d'il y a vingt ans, les mêmes, ils n'ont pas bougé d'un poil. Ils sont toujours aussi modernes, toujours aussi soi-disant free et ils sont restés là. Nous, on est arrivés sur scène avec Auzier, Minvielle, avec les boîtes de conserve et tout le merdier, je n'étais plus le même qu'il y a vingt ans. Heureux, quoi ! Ouf ! En même temps j'avais l'impression de continuer le jazz. En relation avec Kenny Clarke, Bud Powell, le blues, de plus en plus d'ailleurs. Comme si, entre être savant et primitif (pas primaire), il y avait cette verticalité à conduire. A faire entendre, à partager, à confronter.
Ce petit mec qui est arrivé au sax il était roadi à Uzeste pendant trois ans, il était moniteur d'auto-école, il a fait tous les métiers. Il faut que je lui fasse raconter sa vie parce que c'est trop beau pour être vrai. Un beau jour, crac, il entend à Uzeste Archie Shepp, ça le tue, il se met au sax. Prêt à bosser six heures par jour pour travailler avec la Compagnie. Avant ce genre de choses n'arrivait pas. J'allais au devant des choses et je me plantais parce que je pensais que les mecs voulaient jouer avec Lubat pas à Uzeste Musical, pas jouer à la Compagnie, à la Gascogne. 150 musiciens sont passés comme ça en dix ans et ont été jetés par la force centrifuge. Ils n'ont pas tenu la route. Ils se vont vite organisés pour monter des groupes par ailleurs mais malheureusement ont souvent mal finis et sont souvent devenus des animateurs.

Ils enseignent, quoi. Quand tu ne sais pas faire, tu l’enseignes.

B. L.: C'est ça, souvent, oui. En fait les musiciens amènent leur désir d'avoir peur. Hier, quand il est sorti, c'était incroyable... Hier il répétait dans la cuisine avant de jouer. Ma mère nous dit: alors qu'on savait même pas qu'il était dans la cuisine en train de répéter.

C'est là que Minvielle a raison de continuer à s'obstiner

B. L. : Tu sais, on est plusieurs qui doivent continuer à avoir raison et avoir tort. Tout se fait avec le temps, le temps c'est interdit jusque là parce que c'est anti-capitaliste le temps. Ça va pas du tout avec le libéralisme et la production à outrance. Le temps ça n'a pas de prix donc ça pose problème avec l'organisation du travail, de la société... Du temps libre.
Tout ce qui se met en bouche, en cerveau, il faut des années. Je ne sais pas moi, les générations spontanées ça n'existe pas. Le mec qu'est savetier, celui qui travaille la terre, tous ces métiers, il faut cinquante ans pour comprendre, pour apprendre. C'est ça qui vaut le coup. C'est pas de finir. Je déconne en disant que ce n'est qu'un combat, continuons le début. Hier, j'étais à l'Estaminet comme au début il y a vingt ans en train de me dire: ... Petit à petit le puzzle s'est mis en place.

 Ça a fini avec tout le monde qui dansait..

B. L. : On a joué comme des rois. J'attends beaucoup de tout ce travail de fond qui va repartir dans le pays mais cette fois ce sont les gens qui nous demandent. On a passé le cap de nous y aller, de provoquer, de vexer (comme Sicre se fâche, j'ai craqué comme ça dix fois, aussi violemment que lui en 20 ans...). Tu peux craquer quand t'es où t'es, monté sur une table un micro à la main. C'est en train de s'articuler. Avec le rugby, le foot aussi, les pompiers... c'est passionnant, là j'ai dix ans de chantier. L'année prochaine on va lancer la lecture de la partition de cette rivière, partition historique, politique, gasconne, géologique, naturelle, culturelle... et on va partir lancés sur dix ans un parcours de la source à l'embouchure de la rivière pour faire un bout du parcours tous les ans, 15 kilomètres d'histoire, de partition à déchiffrer, à retraiter, à interpréter. Ça sera un point d'approche dialectique avec la construction du théâtre nature-culture à Uzeste, avec l'agrandissement de l'Estaminet, l'aménagement du Café des sports qui marche à fond la caisse, un jour on y fera peut-être du cinéma. Les gens qui viennent à Uzeste dans quelque temps pourront perdre leur nuit dans un village qui s'en occupe. Lancer aussi des idées de week-ends thématiques nature-culture pour faire des billets New-York Uzeste, Rome, Berlin... Continuer à délirer avec l'utopie d'être, de vivre. Cela se double d'un autre travail que l'on fait en ce moment dans les banlieues au sud de Paris pour "Sons d'hiver" avec les tambours comme vecteurs. Ça s'appelle la Transartistique Tambour avec 100 tambours, des jeunes, des Beurs, des Maghrébins, des gens de la cité. Après on va faire ça dans le nord aussi, en Seine Saint-Denis, on veut préparer une grande carnavalcade avec 10 000 tambours pour la Coupe du monde de foot. Tout ça va rebondir sur Uzeste parce qu'on va passer des contrats avec toutes les municipalités de toutes les banlieues de Paris pour que des jeunes, ouvrent ici des centres aérés, des centres sociaux, achètent des maisons. Qu'avec ces municipalités on puisse travailler, recevoir les jeunes de la banlieue et travailler avec eux sur huit jours nature-culture-art-pêche-faune-flore-bouffe-cochon-lapin-musique-improvisation-groove... Que d'un seul coup Uzeste puisse travailler à être capable de proposer une alternative aux problèmes de la ville et que nous on reçoive ici les problèmes de la ville qui nous fassent comprendre mieux que la télé évidemment. C'est à la fois du quantitatif et du qualitatif. Pas par hasard on a plus vite des rapports avec Paris qu'avec Bordeaux. Ça démarre.

Et les Nadau ? Tout d'un coup il y a une ouverture là aussi qui s'est faite. Pour la nuit de l'an 2000, ils ont retenu le Zénith. Ils veulent tout relier, Pau, Marseille, Uzeste, le virage nord, avec les satellites...

 B. L. : C'est bien. Nous on va y aller, on va travailler sur le carnaval de Pau. Ils nous ont demandé de travailler avec eux. Ça va être un bon chantier pour le Palois de la Compagnie Lubat, pour Minvielle. On va aller travailler de l'intérieur. On va voir comment on peut se rencontrer avec ces Béarnais, à quoi on va apprendre à jouer, comment. Je pense que c'est possible et que ça fera du bien à tout le monde. Par rapport au festival, on s'interroge, on en a marre du chapiteau qui crée un centre repérable. Il faut qu'on réfléchisse autrement surtout qu'il y a l'espace. En même temps, c'était par commodité de moyens.

Ça aura aussi permis que des oreilles découvrent des choses. Il fallait aussi en passer par là

B. L. : Oui. Mais il y aura toujours des endroits où on va découvrir des choses. On va réfléchir comment se dispatcher dans Uzeste. Il faut faire autrement, par rapport notamment à ce qui s'est passé à la fête de l'Huma cette année au stand des Amis. Pendant trois jours ça a tellement boulégué entre le jazz, la littérature, les intellos et le peuple, les artistes. Il y a eu un sacré coup de ramdam. Nous, la Compagnie, on était en plein dedans, on était les agents de liaison entre tous et on a bien boulégué la problématique. Par rapport à l'Occitanie, le boulot qu'on a à faire à Uzeste, ce n'est pas avec un chapiteau. Je ne voudrais pas tomber justement dans ce côté Zénith. Ça n'empêche pas qu'un jour, il faut les prendre ces lieux mais à Uzeste pour travailler la problématique, j'ai vu cette année notamment à cause de l'Occitanie de recevoir, Marseille, c'était pas un chapiteau, ça reproduisait les paranos de beaucoup de choses. Je préférerais qu'elles restent au Nord, ces problématiques. Ça m'emballe pas des masses d'essayer de refaire comme ils font là-bas. Rencontrer Nadau, Pagalhós, Massilia, ce n'est pas que sur des scènes avec des lumières. En tout cas pas uniquement sur une grande scène avec des lumières pour reproduire le show magique. On va y réfléchir, c'est plus compliqué que ça et ça m'intéresse que ce soit plus compliqué que ça. Par rapport à l'espace et l'histoire d'Uzeste, on va gamberger.

En ce moment ça gamberge partout. J'ai vu Francis Lassus l'autre jour, il panique en ce moment parce qu'il a décidé de continuer d'avancer. Il fait des tentatives, des trucs…

B. L. : Il apprend quoi. Il va apprendre à ragasser, il va même apprendre qu'il avait appris pas mal ici et qu'il aurait peut-être dû continuer à apprendre un peu... Mais c'est pas grave c'est très bien. Il est parti avec ses raisons. L'important est qu'il foute la merde où il en est capable. On va essayer de monter un genre de chapiteau plus petit, rencontres-forum, un chapiteau où ça va parler dans le village de toile. Organiser le village de toile autour d'un chapiteau ouvert sur les côtés, un chapiteau parleur-acteur, où il y aura aussi une scène qui pourra bouléguer des rencontres le soir. Ce côté grande scène, on l'a tous senti cette année, ça crée des paranos, techniciennes aussi, de reproduction des schémas. Alors qu'au Café ou dans les parcs il peut se passer plein de trucs.

Un truc comme Articide cette année, à l'Estaminet, ça va mais sur scène ça ne passe plus. Alors que Duran (Nouvel Optic) sur scène ça a été parce qu'il a eu la sagesse de maîtriser le temps.

B. L. : La grande scène crée toutes les paranos: son, balance, représentation... J'ai un projet pour le Zénith à Pau : faire une ode à la bouffe autour de la cuisine, en partant des faitouts, de mon petit merdier. J'ai eu l'idée à partir de mon petit théâtre d'enfants avec les jouets et les casseroles. Faire ça en grand. Ce que j'aime bien à l'Estaminet c'est que c'est un théâtre où tout est en scène : le bar, les tables, la scène musicienne, les micros... C'est ça que je veux retrouver, comme ils font dans les raves mais pas avec cette idéologie de la daube. De l'espace et de la démultiplication, du mouvement dans l'espace. Il y a tout à revoir, à repenser pour proposer aux jeunes une autre alternative que celle de se défoncer la tête en écoutant une musique qui fait poum-poum-poum-poum... Ça m'inquiète ce poum-poum toujours le même pendant six heures. Je sais pourquoi ils ont besoin de ça. On en a vu plusieurs raves. Dans le même espace, toute la bande d'allumés qu'on est, à ces mecs on leur aurait proposé autre chose... Ils auraient besoin de prendre moins de bonbons et plutôt de boire un coup de pinard et d'avoir un morceau de jambon à bouffer avec un coup de pâté. Quand on joue, on trimballe un truc qui déborde. A un moment donné il faut presque allumer la salle. A côté tu as le défilé des orchestres qui jouent très bien mais à un moment donné ça se culturise. Ça finit par être "culturé". Les mecs changent de ville et reproduisent toujours le même truc.

Je préfère le concept de ville de foire.

B. L. : Moi, j'en peux plus. Déjà le terme festival de jazz, j'ai l'impression de voir un vieux truc, zéro. Ce sont des étiquettes qui ne font plus l'affaire. Je veux devenir un ancien comme Manciet ou Castan, pas un vieux. Je vois plein de vieux qui débutent jeunes. Devenir ancien c'est se confronter sans arrêt à des problèmes passionnants que tu arrives à résoudre sans en faire un fromage. Il suffisait de les poser et d'un seul coup ils se résolvent. Ce qu'on a vu hier. Ils ont une place à prendre dans le festival, à eux de la gagner, en nous proposant des choses, avec leurs écritures, leurs photos, le roman noir, tout ça... Je pense que l'avenir d'Uzeste serait davantage fait de ça. Comme on est en train de bien s'enraciner historiquement, on peut bien donner des responsabilités à ceux qui nous montrent qu'ils sont capables de les assumer. Ils ont été très bons par rapport au village aussi. Ils se sont faits repérer, ils ont parlé, ma mère me l'a dit. Bon les Bordelais ici c'est un peu : ils débarquent, ils arrivent chez les Zoulous ; mais ça se soigne. Nous on est partis dans l'aventure du monde rural. Mais travailler en même temps la relation avec les villes à fond la caisse parce qu'on serait cuits sans cette relation, enfermés. Il faut la confrontation avec la vie d'aujourd'hui. Je suis désolé mais les gens vivant agissant luttant ils sont en ville. Les campagnes c'est ou les week-ends ou les retraites ou l'ancien monde rural agricole, voué au tourisme assassin si on ne fait pas gaffe. Le tourisme ne fait pas vraiment avancer le niveau de la réflexion... Nous il faut qu'on invente des jeux, des propositions pour que le mot "tourisme" ne soit même plus prononçable. Ailleurs il peut continuer à servir mais ici on va se démerder pour qu'il n'y ait pas besoin de l'employer. Quand on te traite de touriste, c'est pas sympa. C'est une bonne insulte. Tout ça se passe dans une fragilité incroyable. Ça coûte du pognon. On est en situation délicate, on ne s'est pas payés depuis six mois. Tout le pognon gagné à Berlin, en Hollande, en Autriche... est tombé dans le gouffre d'ici pour que ça y soit. La suite c'est une reconsidération d'Uzeste par les élus locaux, ça y est, c'est parti, pour qu'ils puissent mieux comprendre les conneries qu'ils font par ailleurs. Des putains de festivals clé en main pour les touristes de l'été, qui ne fondent rien, ni réflexion, ni pratique. Ce n'est que de la frime.

Cette frime est vachement nombreuse.

B. L. : Maintenant il y a des festivals partout. C'est pour ça que le terme j'en voulais pas depuis le début. Il faut voir ce que c'est. Souvent des tas de projets ont une origine alternative et sont devenus des festivals municipaux. C'est un peu dommageable.
Ça a détruit de l'énergie qui aurait pu être utilisée plus à propos, peut-être même dans ce cadre.

C'est bien aussi qu'ils existent, ça fait du relief, ça pose le problème de la critique.

B. L. : C'est un sport qu'on ne savait plus pratiquer. Du coup on supporte plus d'être critiquables. Je me suis arrangé pour dire que j'étais un artiste discutable et comptais bien le rester. Etre critiquable c'est produire du libre-arbitre. Il y a les bonnes et les mauvaises critiques, ça dépend des années, peu importe. C'est garant d'un enracinement historique. Tu t'enracines pas historiquement comme un pet de nonne. Pour que cette action crée des racines dans le pays, devienne une tradition, il faut que ça chie. Toutes les traditions qui arrivent de loin, elles viennent de problèmes profonds, pas de trucs de surface.

On est en pleine charnière. Ça va faire du travail...

B. L.: De notre point de vue, l'année prochaine on va carrément doubler les emplois parce que les subventions vont augmenter, et on va arriver à la préparation du vrai chantier. Je me rends compte qu'on était devenus des marginaux de luxe. Les pouvoirs publics nous avaient reconnus. Il fallait que l'on montre par nous-mêmes qu'on s'auto-institutionnalisait. Par là, les politiques devaient se mouiller par rapport à leur fonction d'élu et leur philosophie de gestion de la société. Pour montrer qu'on peut faire, avec de l'argent public, plus que de l'animation ou alors d'aide garage pour le privé. Qu'est-ce qu'ils font tous ces festivals de jazz ou d'autres ? Avec l'argent public, ils font marcher le privé. Moi, ça me gonfle. Ceux qu'ils font jouer, chanter, c'est tellement vieux, hein. A ne pas confondre avec les anciens. Archie Shepp c'est vraiment un ancien. Moi j'aime pas le jazz actuellement surtout le jazz français.

D'où cette ouverture sur New-York

B. L. : On va y aller, les rencontrer au mois de mars, passer huit jours à New-York. On va aller voir tous les mecs, voir où ils en sont. C'est un peu ce qui nous est arrivé à Berlin où toute une bande de musiciens allemands nous est tombée dessus. Ils voulaient voir comment on faisait mais ils nous sentaient tellement détachés de la problématique d'être grands ou petits... On est arrivés là-bas sur scène comme à l'Estam. commencé un truc de trombone infernal, c'était génial.

Dans le Landerneau, Auzier il commence à faire peur. La bonne peur.

B. L. :C'est l'apparition du gonze qui débarque. Ah ! Il n’est pas allé à la même école que les autres, c'est sûr... Mais alors, dis donc, quand il joue... Plus ça va plus il prend confiance. Et puis il commence à s'entendre. Il ne s'était pas écouté, il pensait pas qu'il était écoutable, il pensait même pas qu'il était visible à la télé dans cet exercice. C'est comme los Pinhadars. C'est la force et la faiblesse de ce pays : il a une putain de férocité d'expression tellurique en lui mais, comme dit Manciet on s'est laissés abaisser, il n'y a plus de culture, plus de paysans, d'artisans. Tous les cafés ferment, les maisons sont vides. En même temps qu'on est là avec une capacité d'espérance et d'offensive positive, ça continue à se perdre et la mémoire avec. L'an prochain on va faire un texte pour dire ce qu'il y avait sur le terrain du festival. Ma mère sait ce qu'il y a eu pendant mille ans. Les anciens du village le savent encore: c'était la plaine la plus riche du coin et qui nourrissait Uzeste. C'est curieux que l'on soit là. Il faut remonter cette mémoire pour redessiner comment c'était.

On est passés d'Uzeste Musical à festival d'Uzeste. Mais ceux qui le disent vont l'oublier très vite parce que ça ne vient pas de loin.

B. L. : Ça commence à être en bouche, (...) ma mère ne connaissait pas le mot "hestejada". Ma mère, j'en parle beaucoup mais par rapport à notre travail elle est un lien incroyable. Avant-hier quand les "Passants ordinaires" ont fait leur journal parlé, assis à des tables, elle était au premier rang alors qu'on ne lui avait pas demandé. Elle sent qu'il se passe des choses, Uzeste frémit.

Vous êtes à la menuiserie ?

B. L. : Oui ça y est. Il va falloir qu'on bosse, on a un chantier qui nous dépasse. Le chantier avec les tambours prend des proportions telles que je ne sais pas jusqu'où ça va aller. Ça t'oblige à réfléchir le tambour, ta tête, ta langue, tout.

Tu le connaissais ce Lubat américain qu'a trouvé Sicre ?

B. L. : Pas du tout. Je vais me renseigner (rires). C'est intéressant parce que ça prouve qu'on n'est pas seul au monde, qu'il y en a plein d'autres qu'on ne connaît pas qui boulèguent. J'ai appris aussi qu'en Russie, on va y aller aussi, il y avait des pénibles, ils nous cherchent un peu aussi. Ils veulent venir à Uzeste ouvrir un chantier, ils nous ont vu à la télé, d'autres nous ont vu en Allemagne... Les Américains d'accord mais pas n'importe lesquels, Archie Shepp, ce mec là, les malades ceux qui en ont gros sur la pastèque... Les touristes, ceux qui viennent faire de l'esthétique en Europe, se faire un peu de pognon, ceux-là on aura pas le temps... Le prochain c'est le 20è, ça fait un tour, on va essayer de repartir comme on a débuté. Au lieu d'être 200 on sera 2000. Repartir comme si c'était tout neuf. Repartir à l'abordage. Il n'y a que ça d'intéressant. L'arrivée c'est la mort. Pas la peine de précéder.

A Toulouse aussi ça carnavale, ça boulègue.

B. L. : On va sûrement aussi relancer le carnaval de canton, les gens le demandent. Nous on est allés au devant des trucs trop tôt, on a été trop volontaristes. Finalement les gens nous ont jugé aussi à ça, ils ont vu qu'on faisait des choses, qu'il y avait pas beaucoup de monde, que c'était à moitié raté mais ils nous ont vu continuer à être là. Ça aussi ça joue. Ils ont vu qu'on n'était pas que là pour réussir ou se prétendre meneurs d'un truc. Si on avait été crus tout de suite, on était cuits. C'est pas nous qui devons être crus c'est le pays qui doit se croire, qui doit se mettre en lui, qui doit se sortir du coin où c'était bien pratique d'avoir été mis par on ne sait qui. Comme le coin est devenu attractif pour des tas de gens qui viennent s'installer ici pour la fin de leur vie, et qui ont peur des jeunes, des Arabes, des Grecs, des Moldaves...

 "On n'est pas venus à la campagne pour entendre du bruit" Ils sont venus écouter le silence.

B. L. : Le silence et puis la télé. Et les barrières autour de la maison. Evidemment les anciens quand ils voient des maisons qui ont été des fermes collectives, des jardins transformés en pelouse avec balancelle, ils ne disent rien mais je sais ce qu'ils se pensent. Je prétends qu'on a toujours eu la majorité silencieuse pour nous. Mais comme ce sont des natifs, des anciens, ils ne sont pas belliqueux, ils sont même très humbles, peut-être un peu trop parfois. Ils nous ont mis à l'épreuve aussi. Si au début on était arrivés de Paris comme ça "on fait un festival avec des vedettes de la chanson" avec 5000 personnes, ça aurait été le carnage. Là ils nous voient bosser dans les villages, dans les menuiseries, dans la rue, dans les journaux, à la télé locale, un peu à la télé nationale, sur disque... Sur le prochain on va mettre toute la balistique du bal, en la trafiquant, la mettant destroy. Tous les morceaux avec lesquels on fait danser. Férocement et pas au détriment du mouvement musical. T'as vu hier avec le saxophoniste, c'est pas de la musique de danse au rabais. Pour moi la musique de danse a jamais été au rabais. Après elle a été fabriquée au rabais. La musique en direct chez les gens c'est pas au rabais. Hier en même temps devant les gens on a appris 2-3 morceaux qu'on a répétés. Tu dois jouer tout le temps devant les gens. Je pense que ma vie est de jouer tous les jours. J'ai pas le temps de répéter à la maison. C'est pas à la maison que ça se passe c'est avec les gens tout le temps. Un jour j'espère qu'on fera des concerts, des bals, des spectacles le lundi. On prépare ça pour la rentrée à Paris où on va foutre la merde le lundi et mardi. Parce qu'on nous le demande. A chaque fois qu'on va à Paris, il se passe quelque chose. On réfléchit. Je repère les lieux, j'ai trouvé plusieurs endroits possibles où jouer le lundi et mardi, sortant de ce qu'on fait ici le reste de la semaine. Il y a les banlieues aussi qui me travaillent. Avec la langue, la tchache, les relations multiculturelles. Quand je leur dis que je suis gascon, paf, il y a un vrai truc fondateur, c'est performant au niveau de la civilisation.

Castan dit: "Il faut repenser la nation

B. L. : Elle est là la nation.(...) A jouer avec ces jeunes des banlieues, au bout d'un moment, tu retrouves des trucs savants du Brésil, d'Afrique. T'as le marqueur, le contrepointeur, l'improvisateur, l'accompagnateur qui un jour en a marre et devient marqueur. Tout ça par la pratique. Chaque atelier dure 5 heures. On est cuits de swing, de vie, de discussions. Par contre avec le Conservatoire ç'a été l'échec. Ils n'ont pas voulu participer à ce travail carnavalesque charivaresque, ni les élèves, ni les profs, ni les institutions, c'est trop grave pour eux. Les garderies explosent. Le 10 janvier on fait l'ouverture des "Sons d'hiver". Après on fait la fête de la jeunesse à Ivry pendant deux jours. On va gérer l'espace avec des tambours, des rappeurs, des taggers. Il y a 20 000 personnes par jour pendant deux jours. Après cette transartistique tambour arrive à Uzeste, à Toulouse aussi. Ce qui devrait contribuer, j'espère, à énerver beaucoup de tambourineurs de Gascogne, d'Aquitaine et d'Occitanie. Pour faire ripper ce projet. Je voudrais monter un grand orchestre avec des cuivres, des percussions, qui serait capable aussi bien sur scène que dans la rue d'être primitif et savant, d'être bouléguant, déstructurant, restructurant, délirant, constructif... Une énergie qui est là à condition qu'on se réunisse et qu'on se foute sur la gueule. De là naît une esthétique, qui n'est pas rapportée, de l'intérieur. Pour ça, les outils c'est les carnavals, faire reprendre conscience à tous ces mecs ce que c'est que jouer dehors, dans la rue de la cité, avertir quelques-uns qui sont un peu moins cons que d'autres, qui sont en passe de devenir vieux. Le jazz français en ce moment c'est un désastre parce qu'il vient des écoles et n'a jamais joué dans la rue. Il nous raconte des trucs vachement savants mais ça suffit pas. Il y a un manque, ils sautent sur un pied les mecs. Souvent le droit, d'ailleurs. Hier j'étais content de voir enfin les ASSEDIC, les mecs qui manifestent et qui occupent. C'est le meilleur spectacle qu'ils ont fait. Maintenant qu'ils ont fait ça est-ce que la prochaine fois ils vont attendre d'être attaqués pour se réunir ?

Ils tournent en rond en ce moment. Ils ont pris conscience, parce qu'ils ont été délogés par la force, que ça existait vraiment contre eux.

B. L. : C'est marrant parce que quand je les vois jouer dans la rue je me dis ils font comme nous il y a 15 ans. Mais nous on n'a pas attendu d'être attaqués. On a attaqué.

La meilleure défense c'est l'attaque.

B. L. : C'est comme les gens du pays qui se sont découvert une conscience politique parce qu'ils ont été attaqués, c'est très bien. Mais j'ai constaté que nous, je sais pas pourquoi peut-être parce qu'on est des artistes œuvriers-tauliers, j'en ai marre aussi de penser qu’  « artiste » ou « créateur » sont des mots qu'il ne faudrait pas employer parce qu'ils sont trop présomptueux, mon cul! Moi je suis artiste œuvrier taulier créateur fondateur organisateur poil au moteur... Ce qu'on est en train de préparer avec les jeunes des cités sur la transartistique tambour, il y a des moments où on fait une musique d'avant-garde. Il arrive des écritures qui n'étaient pas prévues au programme qui viennent d'une boulègue générale. Quand on en a marre de la boulègue générale, là, paf!, ça commence à se diviser, à s'atomiser, à se complexifier. Et puis quand y'en a marre ça revient dans la boulègue et puis ça explose encore. C'est ça la dialectique. C'est l'accordéon diatonique. C'est pour ça que je suis marxiste-diatonique. C'est ça le free; c'est pas le free-jazz avec sa façon consacrée comme toutes les choses terminées. Non, c'est "freedom", c'est l'exploration de chacun, c'est la pratique. Tu te pratiques, tu te perds, tu te retrouves, tu te surprends, tu te dis: , tu te connaissais pas, c'est tout. C'est ça que ça veut dire.
A mon avis c'est intéressant de continuer à ne pas trop se connaître. Faut pas capitaliser sinon ça ballonne ça reconstipe. Il se faut se poursuivre et pour ça à mon avis il faut en rencontrer d'autres qui sont différents. Comme avec Manciet; quand je joue avec lui je ne peux pas jouer de mambo de chacha de free de rien. Il m'oblige parce que c'est un autre. L'autre jour on a joué d'un seul coup on s'est envolés on ne sait pas où on est allés. Personne n'a rien compris, tout le monde a senti, quelque chose de plein qui est arrivé. Il est parti Manciet, on l'a ramené du nirvana. On a des bandes il faut faire un disque avec ça aussi. Un disque qui va peut-être apparaitre d'avant-garde parce qu'il y a des formes bizarres et il est né à l'Estaminet devant des gens qui ne sont pas les presses consacrées de la conscience de la musique en avant ou en arrière. Donc c'est possible d'ouvrir de nouveaux horizons, de défricher des terrains que tu n'avais même pas prévus. Maintenant on a un peu mieux les outils. On attend les subventions en retard, on a plein d'arriérés, de trucs à payer, c'est très dur à tenir quand même. Chapeau bas au bureau, à tous ceux qui bossent à cette problématique, faut pas les mépriser, faut s'en emparer de ce savoir, de cette compréhension, de cette faconde. L'économie c'est pas caca, c'est ce qu'on en fait. Sans ça on le laisse aux autres. Tout se joue là-dedans : les emplois, l'embauche. Pour des métiers et des nouveaux métiers.

Propos recueillis par Jacme Gaudàs

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