Des fuites dans le gaz, entre la Catalogne et la France

En 2014, le nouveau commissaire européen au climat et à l'énergie, Miguel Arias Canete, "pantouflard" notoire, s'est chargé de construire une Union Européenne interconnectée en gaz et électricité, permettant ainsi aux sociétés gazières et pétrolières de faire encore plus de bonnes affaires. Mais parfois l'intérêt commun refait surface, à notre grande satisfaction

Des fuites dans le gaz

entre la Catalogne et la France

 

En 2014, le nouveau commissaire européen au climat et à l'énergie, Miguel Arias Canete, s'est donné la mission de construire une Union Européenne interconnectée en gaz et électricité, permettant ainsi aux sociétés gazières et pétrolières de se placer haut et fort sur les marchés financiers et y faire de bonnes affaires.

Mais cette vision, celle d'un "pantouflard" comme l'est Miguel Arias Canete, - ami de M. Rajoy, il a multiplié les postes en lien avec l’agriculture, l’environnement et l’énergie, passant sans complexe du public au privé, et vice-versa, a pris la direction de deux compagnies pétrolières : Petrologis Canarias et Petrolifera Ducar, en faveur du gaz de schiste, a autorisé les forages en Méditerranée - (1) n'aboutit pas toujours à des réalisations concrètes comme il l'aurait souhaité, et parfois l'intérêt commun refait surface, à notre grande satisfaction

La preuve vient de nous en être donnée. Voyons de plus près.

Plus de 6 000 kms de gazoducs sont projetés pour amener des quantités excessives de gaz en Europe (entre autres du gaz de schiste algérien), certains traversant des pays corrompus (Azerbaïdjan, Turquie), d'autres passant par une mer Baltique désormais dégelée, toutes ces infrastructures gazières amplifiant la catastrophe climatique.

Parmi tous ces projets d'interconnexion gazière européenne, la réalisation du gazoduc entre l'Espagne et la France, [projet Midcat, présenté dès 2012 sur 224 km pour relier la Catalogne au sud de la France, allégé en 2017 et rebaptisé Step, prévu sur 120 km], tenait particulièrement à coeur à M.A. Canete, en raison de ses relations fortement intéressées avec les entreprises espagnoles du secteur. Ainsi, il a mis au travail les lobbies agissant au sein des organes décisionnels de la commission européenne et auprès des parlementaires européens, afin d'obtenir satisfaction pour que le projet soit bien inclus dans la liste des Projets d'intérêt communs (Projects of Common Interest – PCI (2-3)) : en effet, figurer dans cette liste apporte un certain nombre d'avantages aux projets sélectionnés dont celui d'être soutenu financièrement par les fonds publics européens (4)

Par ailleurs, la commission de régulation de l'énergie (CRE) exige une étude coût bénéfice, obligatoire pour toute réalisation d'infrastructures énergétiques, afin de s'assurer que l'intérêt économique ne pénalise pas les consommateurs (5)

Mais c'est là que l'accroc s'est produit.

En effet, la commission européenne avait mandaté cette étude auprès d'un cabinet d'experts finlandais, le cabinet Poÿri, en qui elle avait toute confiance du fait des précédentes expertises de qualité faites par ce cabinet. Le travail a été fait, mais les résultats tardaient à sortir, les autorités françaises de régulation étant au courant de ce blocage.

Entre temps, l'opérateur gazier, TIGF, devenu Térega (6), chargé des futurs travaux de construction du gazoduc, avait sollicité l'Union Européenne pour un financement préalable de faisabilité du projet. Cette étude a été confiée à un cabinet travaillant avec des experts en lien direct avec la société TIGF. Les résultats de cette étude, très positifs pour le projet, sont sortis assez rapidement, suffisamment tôt pour être mis à disposition de la commission nationale du débat public (CNDP) qui organisait une consultation publique avec TIGF, fin novembre à fin janvier dans plusieurs villes des départements français concernés, les Pyrénées-Orientales et l'Aude (7). Dans le cadre de cette consultation publique, les représentants de TIGF notaient dans leur plaquette de présentation "STEP encouragera la compétitivité des prix du gaz, cela pourrait se traduire par une baisse des prix payés par le consommateur final", et donc aucune allusion à un éventuel risque de surcoût financier à la consommation. De plus, la conclusion de cette concertation ne prend pas en compte les remarques transmises par le collectif contre le gazoduc frontalier (cf. Ci-dessous) avant la réunion de bilan, et en particulier "Nous attendons la publication de l’analyse coût-bénéfice indépendante ............. et demandons que sa publication soit un préalable à la poursuite de la concertation." (extrait lettre à la garante de la consultation – 10 janvier 2018)

Mais bien heureusement, les lanceurs d'alerte sont toujours là, et une fuite récente a permis d'accéder cette semaine du 16 avril à l'étude Poÿri, celle qui restait enfouie dans un bureau de la commission européenne, via un communiqué de presse de l'agence Reuters (8).

Les conclusions sont on ne peut plus claires : "l'étude indique que le projet ne sera probablement pas économiquement viable. Elle a noté qu'il n'atteindrait la viabilité financière que dans des scénarios où le marché du GNL (gaz naturel liquéfié) est tendu. L'étude indique que le gazoduc STEP de 120 km (75 milles) à travers les Pyrénées - la première partie centrale du projet Midcat - ne serait viable que si les prix du GNL sur une longue période restaient sensiblement plus élevés que les prix du gaz – sous forme gazeuse - transporté par gazoduc. Or, les spécialistes disent que c'est peu probable. "

Que va-t-il se passer maintenant ?

Le projet va se trouver probablement en difficulté. De plus, entre-temps, la résistance locale s'est constituée en collectif contre le gazoduc transfrontalier. Ce collectif a publié un manifeste, signé d'une vingtaine organisations locales, appuyé par plusieurs organisations nationales ( 350.org, Alternatiba, Amis de la Terre, Attac, LDH, Solidaires). L'information circule très largement (9), la presse locale répond à toutes les sollicitations du collectif et permet ainsi que la population soit bien informée.

Les premières rencontres avec le public ne montrent pas un grand enthousiasme pour ce projet, le Conseil Départemental des Pyrénées Orientales et une bonne dizaine de communes se sont déjà positionnées contre, d'autres communes sont en train de suivre. Il est à prévoir qu'avec l'annonce d'un surcoût quasi certain pour le consommateur, les résistances vont s'amplifier et ce projet deviendra de plus en plus difficile à soutenir pour le gouvernement.

 

Jacqueline Balvet

le 20 avril 2018

 

  1. https://www.touteleurope.eu/actualite/miguel-arias-canete-politicien-de-l-or-noir.html

  2. https://www.euractiv.fr/section/energie/news/eus-energy-project-list-denounced-by-unimpressed-meps/

  3. http://www.amisdelaterre.org/Projets-d-interet-commun-l-UE-maquille-son-soutien-massif-aux-energies-fossiles.html

  4. http://europa.eu/rapid/press-release_MEMO-13-880_fr.htm

  5. https://www.google.com/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=4&ved=0ahUKEwi9m4PPycbaAhWrCMAKHZFFAYIQFgg5MAM&url=http%3A%2F%2Fwww.cre.fr%2Fcontent%2Fdownload%2F15600%2F182814%2Fversion%2F2%2Ffile%2F170202IFA2.pdf&usg=AOvVaw3bEuWwxi32iBNum8R0DX23

  6. https://www.usinenouvelle.com/article/pourquoi-tigf-devient-terega.N675599

  7. https://www.debatpublic.fr/communique-decisions-du-5-mars-2018

  8. https://www.reuters.com/article/us-france-spain-gas-exclusive/exclusive-viability-of-french-spain-gas-pipeline-questioned-report-idUSKBN1HO34R

  9. http://www.amisdelaterre.org/L-opposition-au-projet-d-interconnexion-gaziere-STEP-s-intensifie.html

 

 

 

 

 

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