DENIS MATSUEV TRANSCENDE RACHMANINOFF

Denis Matsuev et Stanislav Kochanovsky le 27 avril 2019 à Paris -photo Jacques Chuilon Denis Matsuev et Stanislav Kochanovsky le 27 avril 2019 à Paris -photo Jacques Chuilon

Il m’a fallu quelques jours pour achever un compte rendu succinct de l’évènement musical majeur du printemps parisien ce 27 avril 2019 : je ne suis pas de ceux qui écrivent leur article avant d’avoir assisté au spectacle et n’ont qu’à lui apporter quelques ajouts mineurs avant de l’envoyer ; je rumine mon propos après avoir baigné dans les circonstances.

Il faut se rendre à la Philharmonie de Paris qui trône au fond d’une allée à La Villette près du Conservatoire ou C.N.S.M. D’extérieur, le bâtiment ressemble à un abri pour sous-marins sur la côte atlantique, d’autres y verraient peut-être la bouche du Royaume d’Hadès. L’entrée n’est pas aisée entre les escalators, les escaliers et les pans inclinés qui s’imbriquent et s’entrecroisent… et je vous fais grâce des difficultés à obtenir les billets, car moi j'achète ma place. Passé un labyrinthe digne du Minotaure, on entre dans la salle elle-même, de style année soixante au modernisme triomphant dans ses ovales et son orange. Le coup d’œil offre une giration de balcons à forte pente, l’ambiance est accueillante et propose une acoustique dont la réussite pulvérise tout reproche. Ce soir, il ne restera pas un fauteuil inoccupé des 2400 places.

Un coup d’œil sur le programme dans le brouhaha général pour savoir à quoi s’attendre exactement :

_ Ils vont faire le concerto n°4, puis "Le Rocher".

_ Non, ils vont faire "Le Rocher" d’abord.

_ Comme le sais-tu ?

_ Il n’y a pas de piano.

En effet, l’annonceur nous prévient de cette modification avant de nous prier d’éteindre nos téléphones portables et de ne pas enregistrer ni photographier. Les caméras sont déjà en place pour une retransmission que j’espère avoir la possibilité de regarder ultérieurement.

L’Orchestre de Paris s’installe, le chef rejoint son estrade et "Le Rocher" s’escalade. Une œuvre très plaisante d’un jeune Rachmaninoff (dont je vois le nom orthographié différemment du Rachmaninov habituel et que, semble-t-il, préférait le compositeur) qui évoque par certains passages Debussy, à moins que ce ne soit la réciproque, l’antériorité revenant au russe. Il y a aussi une phrase de cor qui me remémore La Chasse Royale et Orage de Berlioz. Mais vraiment l’Orchestre de Paris se montre à son meilleur jour dirigé de main de maître par Stanislav Kochanovsky. Applaudissements nourris. Le piano tant attendu peut rouler jusqu’au centre de l’avant-scène. Va-et-vient divers, toussotements. Tout est prêt.

Denis Matsuev joue Rachmaninoff à la Philharmonie de Paris -photo Jacques Chuilon Denis Matsuev joue Rachmaninoff à la Philharmonie de Paris -photo Jacques Chuilon

Denis Matsuev entre sur scène et tout le monde se sent revigoré. Les accords de verre brisé déchirent l’oreille. Une myriade fantomatique de thèmes effilochés s’entrelace douloureusement et sonnent comme un adieu. Que dire de l’exécution ? Matsuev sculpte la matière sonore comme nul autre avant lui. Il distille une épure de cristal dans le mouvement central… Une exécution superlative, intelligente, analytique, sensible. C’est la plus belle restitution d’une œuvre sans complaisance qui trouve ici comment être aimée. Depuis plus de vingt ans, Denis Matsuev a renforcé la puissance de ses dons prodigieux, son style s’impose et nul mélomane aujourd’hui ne peut ignorer la révolution qu’il apporte au répertoire pianistique.

L’entracte. Les cœurs battent plus fort. C’était déjà merveilleux. On ne se rend pas encore compte de l’inconcevable qu’un même pianiste donne le numéro 4 et le numéro 3 de Rachmaninoff dans le même concert. Si le troisième est généralement mieux aimé que le quatrième, il n’est pas tant joué : chacun sait les difficultés techniques presqu’insurmontables qu’il pose. Je ne vous dirai pas que "l’œuvre est composé de trois mouvements"  ̶  comme la majorité des concertos  ̶  "le premier en ré mineur, le deuxième en ré mineur, le troisième en ré mineur". S’il avait été composé d’un "premier mouvement Moderato, d’un second Adagio sostenuto et d’un troisième Allegro scherzando"  ̶  comme le deuxième concerto  ̶  cela aurait-il changé mon appréciation ? Je ne dirai pas non plus que "le premier thème réapparaît juste avant la coda" et n’ajouterai pas en conclusion que "le troisième mouvement contient plusieurs thèmes issus du premier mouvement, donnant ainsi une unité cyclique au concerto". Je vais même oublier que "le dernier mouvement se conclut par une mélodie triomphante". Vous trouverez toutes ces informations où cela vous chante, j’essaie seulement de vous brosser l’impression d’exceptionnel qui flottait ce soir-là.

Cela démarre plus vite que prévu, insidieusement nous voilà embarqués dans un mystérieux voyage. Sous la grande voûte de la Philharmonie la sonorité de Matsuev s’élève avec une prégnance unique. Comment pourrais-je exprimer la sensation d’inouï ressentie ? Dans un temps suspendu Denis parvient à raffiner un phrasé, oser un rubato irréel et je me demande si lui-même ne qualifie pas ce frémissement de "jazz"…  Quoi qu’il en soit, l’alchimiste opère la transmutation du timbre. Cela semble invraisemblable, indescriptible, tellement extraordinaire que l’auditoire en reste sidéré. La beauté que l’immense Matsuev parvient à sortir du piano, l’échelle grandiose dont il investit la Musique et l’émotion qui traverse l’auditoire, éclipse tout ce que l’on a entendu jusque-là. Il faut être sourd pour ne pas voir Denis Matsuev au sommet de l’Olympe et que par lui, nous venons d’entrapercevoir un monde enchanté. Moi qui aime tant les grands pianistes du passé, jusqu’aux origines de l’enregistrement, qui ait entendu "Live" une liste que je ne veux pas égrener ici, je dois avouer que c’est le concert le plus hallucinant de ma vie, et le hurlement démentiel d’enthousiasme qui jaillit dès la fin, à faire éclater la Philharmonie, ne peut suffisamment me donner raison autant qu’il ne parvient pas à épuiser le ressenti de chacun. En ces temps crépusculaires le monde a plus que jamais besoin des artistes  ̶  je parle des véritables artistes, ceux qui peuvent créer la beauté magique  ̶  et Denis Matsuev possède un pouvoir surnaturel stupéfiant. Un concert avec le lion d’Irkoutsk, plus encore qu’un moment musical, est une expérience de vie, une accélération mentale, une thérapie. La justesse de sa restitution musicale, la vie qu’il insuffle à chaque accent, ressuscite la Musique, rend l’espoir à ceux qui l’écoutent et l’envie de vivre malgré le monde hostile. Certains vont m’accuser d’abuser des superlatifs, de dépasser les limites raisonnables du dithyrambe. Je leur répondrai seulement qu’ils n’ont pas assisté au concert. Cela suffira.

Evidemment, Denis termine par un bis ! Il y avait de l’impitoyable à le lui réclamer après cette prouesse totalement surhumaine. Dans sa générosité proverbiale il entame le numéro 2 des Etudes-Tableaux opus 39, Lento assai, de Rachmaninoff. Un régal.

Voilà la salle bondée va maintenant se disperser, descendre lentement des balcons devisant gaiment, se répandre vers le centre et les faubourgs de la ville, un temps rassasiée. C’est un peu de bonheur qui s’envole dans le ciel de Paris.

Denis Matsuev reçoit une ovation le 27 avril 2019 à Paris -photo Jacques Chuilon Denis Matsuev reçoit une ovation le 27 avril 2019 à Paris -photo Jacques Chuilon

Jacques Chuilon

Mai 2019

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