Persée de Benvenuto Cellini, Simon Ghraichy Persée de Benvenuto Cellini, Simon Ghraichy

En revenant par le métro, je regarde les affiches monumentales de Simon Ghraichy. Un beau visage magnifié par le photographe, des cheveux bouclés comme on en rêve sous les confettis d’une lumière exotique, allongé sur le sable fin, épuisé par un surf endiablé. En alternance, un autre portrait le montre caché derrière ses mains, tamponné par la sentence énigmatique : « Ceci n’est pas un pianiste » qui nous renvoie à Magritte dont l’avertissement que mon lecteur ne peut ignorer, conduit à s’interroger : Simon souhaiterait-il qu’on la lui pompe ? Après tout… ça ou peigner la girafe… La question turlupine aussitôt : de quel message la publicité cherche-t-elle à nous imbiber ? Ces mains qui recouvrent les traits charmants visibles à côté, n’appartiendraient donc pas à un pianiste ? Mais à qui d’autre ? Vite ! Qu’on nous le dise ! A un gigolo ? Mon cœur arrête de bringuebaler ! Ah ! Je vous en conjure, ne remuez pas le couteau dans la plaie ! Cette image en pâture à la concupiscence du badaud dans les couloirs et sur les quais de toutes les stations promotionnerait-elle un mannequin de Karl Lagerfeld ? Quid de Baptiste Giabiconi, qui d’ailleurs ne pose pas seulement pour les photos, mais chante et danse agréablement ? Simon Ghraichy ou sa maison de production voudrait-il voudrait-elle jouter sur le même créneau ? Le problème de cet emblème les artistes de nos jours sont soucieux, voire même sourcilleux, quand il s’agit d’élaborer la figure flatteuse qu’ils veulent imprimer d’eux-mêmes serait de lui coller l’étiquette pour midinettes, ou seulement pour minettes… (Miettes, ça ne marche pas, non plus pour Loana)…Certes, il ne faut mépriser aucun public : un acheteur en vaut un autre et l’argent n’a pas d’odeur comme en son temps de crise professait Vespasien.

Inlassablement j’égrène mes cent pas devant les icônes monumentales qu’une ellipse courbe sur ma tête où soudain flotte un souvenir du Persée de Cellini.

Evidemment de nos jours, pour faire une carrière populaire dans le secteur de la musique appelée classique on ne dit plus “musique sérieuse” par opposition à “musique légère” et c’est peut-être mieux comme çaꟷ, il faut des atouts. Or le meilleur de tous et le plus incontestable reste un beau physique. Si les amateurs, dans la majorité des cas, ne savent pas vraiment évaluer la qualité artistique en l’occurrence musicale, en revanche ils excellent à juger le sex appeal. Nul ne peut les abuser, et le nombre vaut l’unanimité. Fans, followers, voilà le terreau d’une carrière. Il faut vivre avec son temps connecté. A le voir ainsi et à n’en pas douter Simon Ghraichy possède tout ce qu’on désire : il aurait tort de n’en pas jouir, je voulais dire, de n’en pas jouer.

Ceux qui, plus particulièrement, goûtent les femmes préfèreront sans doute Khatia Buniatishvili dont la cambrure et le décolleté vertigineux, quand elle chavire la tête en arrière, s’offre toute entière au clavier, palpitante et chaude en un mouvement convulsif à peine contenu, réveille en tout mâle bien constitué, une grosse envie qui sommeille la plupart du temps. A moins qu’il ne se porte vers Yuja Wang dont il ne faudrait pas sous-estimer la capacité d’émoustiller les zones sensibles… L’une ou l’autre et pourquoi pas les deux ?... A nous deux Casanova ! Cela nous change des vahinés flanquées d’un violon les années précédentes.

La rame ouvre ses portes. Trois enjambées, je déplie mon strapontin.

Comment joue Simon Ghraichy, qui, si l’on en croit la publicité, ne doit pas être considéré comme un pianiste ? Il me semble que l’annonce habilement suggère que là n’est pas l’essentiel. L’art génère depuis quelque temps, trop de flux financiers pour le laisser aux mains des artistes. Les campagnes de lancement sont confiées à des professionnels qui sont plus efficaces et plus fiables que les critiques musicaux même ceux dont on graisse la patte et dont l’impact est sans commune mesure sur le plouc lambda. Rien ne doit être laissé au hasard quand il s’agit de flouze ou de pèze. Ces derniers je veux parler des artistes doivent accepter de se laisser façonner par des gens qui savent mieux qu’eux comment conquérir des parts de marché, ayant fait leurs armes sur des marques de lessive, de voiture ou de restauration rapide.

Rentré chez moi je pianote sur YouTube.

Malheureusement l’Allegretto de la 7ème symphonie de Beethoven version Liszt et dans ce clip aux lumières travaillées pour que les effluves mystérieux caressent le piano rouge, laissent le visage de l’interprète dans un flou de rêve adolescent, tandis que ses mains romantiques et pourtant dépourvues de dentelles aux poignets, dévalent de redoutables gammes et combattent avec acharnement l’ivoire indifférentꟷ, ne répond pas à l’espérance de profondeur et de puissance. Le mal du siècle. Reportons-nous à cette nouveauté qui nous giclait du mur : le disque Deutsche Grammophon.  Quel est son titre, déjà ? Métissages ? A moins que ce ne soit Héritages. Enfin c’est la même chose ou presque : dans l’air du temps. Qobuz m’en dira plus. La Danzon n°2 d’Arturo Marquez ouvre le bal de l’ambassadeur à Veracruz.  Youpi ! Comment ne pas aimer ça ? Une composition contemporaine enivrante : a-t-on vu cela depuis bien longtemps ?

Fugitivement passe un plan-séquence d’India Song ébauché par Marguerite Duras.

Bien sûr on pourrait objecter que la réduction pour le piano ne peut restituer tout l’éventail de timbres dont l’orchestre dispose, mais il convient de laisser au roi des instruments l’expression de ses particularités d’autant qu’elle reçoit l’aval du compositeur qui nous offre pour clore le programme une deuxième variante galvanisante piano-percussions sur la dernière plage. Indispensable. (Eh ! oui, mes amis, j’ai été l’acheter à la Fnac des Halles.) Sous les doigts de Simon Ghraichy la conversion sonne juste. L’introduction nous peint fidèlement les langueurs chaloupées des tropiques et l’on voit au plafond les ventilateurs à larges pales qui tournent au ralenti. La frénésie qui enfle certains passages nous entraîne irrépressiblement vers des tourbillons passionnés. Au final : une tonicité communicative, une fraîcheur cash, des couleurs acidulées par ici, mais plus pastel par là. Ombre et lumière du clair-obscur. Aussitôt écouté que, sans attendre, réécouté. Un tube. Quel mal y aurait-il à ce qu’un jeune tâtonne un peu avant de trouver le répertoire qui convient à son tempérament ? S’il doit se défouler un peu, il nous dérouillera pareillement.

Un coup d’oreille à La soirée dans Grenade : splendide et qui peut se comparer sans rougir à la magnifique version laissée par Debussy lui-même en 1912 sur Welte-Mignon. Les autres titres… mais vous irez les découvrir sur votre exemplaire personnel…

Lancement du disque au Théâtre des Champs Elysées le 4 mars 2017. Affluence des grands soirs. Un must. Autrefois on aurait dit que le Tout-Paris s’était donné rendez-vous pour cet évènement. La Danzon n°2 mettait aussitôt le public dans sa poche. La Sonate en si de Liszt suivait à ma grande surprise. Au machiavélisme habituel se substituait un romantisme à la Gérard de Nerval. Entracte. La deuxième partie reprenait l’essentiel du CD. Du soleil souvent pétillant, parfois voilé. L’Intermezzo n°1 de Manuel Maria Ponce Cuellar exprimait toute la sensibilité sensuelle dont le jeune virtuose n’est pas dépourvu. Nostalgie, tendresse : un moment fort et confidentiel.  Les bis réclamés par un public survolté font revenir encore la Danzon n°2 mais avec ajout de percussions, puis, autre bis, Simon Ghraichy accompagne Mariana Flores. Il ne faudrait pas sous-estimer la difficulté de l’exercice, la pierre de touche du pianiste. Inutile de préciser que Simon Ghraichy passa l’épreuve haut la main pour dévoiler d’exquises qualités d’humilité dans le fondu sonore. Ai-je mentionné que ce récital fut un triomphe jubilatoire ? Il y aura désormais ceux qui y étaient”, et ceux qui ne savaient pas… Je n’ai rien dit sur le costume baroque et fleuri porté par le nouveau favori des mélomanes, car il ne doit pas éclipser les qualités du pianiste. Après le concert, l’artiste s’est imposé la corvée des signatures, accordant à chacun son attention, avec une amabilité naturelle. Dans la cohue, je suis passé, mon béret sur la tête, recevoir un paraphe sur la jolie photo du luxueux programme cartonné. Que puis-je encore ajouter ? Si vous voyez Simon Ghraichy à l’affiche : courez-y !

 

Jacques Chuilon

Paris, mars 2017

Simon Ghraichy CD "Héritages" Deutsche Grammophon Simon Ghraichy CD "Héritages" Deutsche Grammophon

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