DENIS MATSUEV : LA TRANSFIGURATION DE LISZT

Denis Matsuev, le 29 mai 2018 aux Champs Elysées Denis Matsuev, le 29 mai 2018 aux Champs Elysées

Une journée ordinaire. Je me chamaillai par Facebook interposé, sur le contre-ut de Beniamino Gigli, puis je donnai un cours de chant pendant deux heures. Une plage de silence vint heureusement s’intercaler avant le casse-croûte vite expédié pour aller prendre le métro jusqu’à la station Franklin-Roosevelt, la plus proche pour moi du Théâtre des Champs Elysées, celui-là même qui accueillit la révolution esthétique des ballets Russes il y a un peu plus d’un siècle. Une chaleur étrange pesait sur Paris. J’arrive en avance comme il se doit. Inutile de préciser ma pensée sur ceux qui se précipitent à la dernière minute, comme s’ils avaient plus important à vivre, qu’ils exprimaient par-là se permettre un écart au milieu de leurs loisirs déjà pléthoriques, dans une vie déjà blasée.

A l’abord de l’imposante façade en marbre blanc incrustée des métopes de Bourdelle, les factionnaires inspectent et vérifient mon innocence avant de me laisser entrer. Un rassemblement déjà se presse dans le vestibule où les guichets de locations accueillent encore les mélomanes imprévoyants, tandis que les portes d’accès du foyer restent, elles, imperturbablement closes. Mon regard plonge à travers leurs vitrages. Les allées venues des ouvreuses et des huissiers, l’installation d’un bureau pour la vente de CDs, l’arrivée du Contrôle avec sa cassette pour les invitations, toute cette agitation prédispose au concert.

Soudain j’aperçois Denis Matsuev, Tshirt et pantalon noirs, sorti de l’ombre, qui se dirige droit vers l’entrée et passe les portes comme par magie. Il suit incognito son chemin au travers d’une foule déambulatrice noyée dans l’inconscience d’une subite hypnose. Nul ne l’a vu, nul ne l’aura vu, pendant ce temps suspendu d’une éternité de quelques secondes, prélude à la soirée du concert. Comme épargné par le rayon subjuguant, moi seul à ce que je m’interroge, ait gardé une once de lucidité : moi seul ai cru voir Jean Marais dans l’“Orphée” de Jean Cocteau, quand il traverse les miroirs d’un monde à l’autre, traînant hors des enfers Eurydice. Et voilà ! Le temps d’un éclair interminable, il a disparu vers l’anonymat de l’avenue Montaigne. Une hallucination ou paréidolie… Qui peut savoir ?

Maintenant les sévères gardiens, tout de noir vêtus, brisent enfin les chaînes des propylées. Quelques enjambées dans l’Atrium Art Déco, j’exhibe au cerbère le talisman me permettant de gravir quatre à quatre les marches vers les balcons, non sans qu’il en expertise l’authenticité du code-barre. Peu à peu le public s’installe en bavardant. Il faut se lever pour les uns, se relever pour les autres, ouvrir courtoisement l’espace aux plus âgés,  bien redresser l’assise afin d’optimiser le dégagement et ne pas craindre d’écraser son sac ou son chapeau, de piétiner son écharpe, de tordre son parapluie. Certains veulent ressortir pour les toilettes ou pour quérir un programme. Il y en a qui s’aperçoivent que finalement leur anorak ou leur blazer serait plus à son aise au vestiaire. Qui vous marche sur les pieds avec ses talons hauts, qui vous envoie son écharpe de soie Louis Vuitton négligemment dans l’œil.

En me penchant par-dessus  le garde-fou, je puis apercevoir à la Corbeille, les places d’honneur réservées pour les parents de Matsuev et c’est bien naturel : sans eux, pas de concert ce soir. Ils sont légèrement décalés pour mieux voir les mains de leur enfant virtuose et je suis légèrement décalé de l’autre côté pour mieux voir le visage si expressif du monstre-sacré (selon l’expression inventée par Jean Cocteau ꟷ encore lui, décidément ꟷ pour qualifier Sarah Bernhardt). Pendant l’attente aguichante et torturante chacun jette un coup d’œil sur les quelques pages du prospectus qui leur a été remis. Weber : environ 10 minutes. Liszt : environ 20 minutes. On peut encore voir sur YouTube une prise « Live » du premier concerto de  Franz Liszt, quand Denis Matsuev remporta le Prix Tchaïkovsky. Vingt ans ont passé dans un souffle. Il y eut un temps même où les critiques se plaisaient à lancer, dubitatifs entre deux bouffées de cigare, entre deux cliquetis de cocktails glacés : « Matsuev : un nouvel Horowitz ? » Pourquoi faut-il qu’un artiste se situe par rapport à un autre ? Pendant un demi-siècle, j’ai entendu les plus grands noms du piano, et je dois dire que je n’ai jamais espéré qu’il me soit donné d’être comblé dans un concert comme il m’arrive de l’être quand j’ai le bonheur d’entendre Denis Matsuev. Je devrais me taire car je suis superstitieux. Eh, oui !

Pour continuer sur cette voie, quand je discute avec des amis également amateurs de musique, il m’arrive de leur entendre exprimer le regret d’avoir “manqué” un artiste, d’avoir boudé ses concerts inexplicablement et de n’avoir eu la révélation de sa valeur qu’au moment de sa retraite et de ses rééditions. Comment pourrait-on ne pas voir Matsuev ? Il est comme on dit dans une langue à la mode, “incontournable” aujourd’hui. Son socle de fidèles ne cesse de croître. Quand il s’essuie parfois le front pendant les plages d’orchestre, j’imagine que bon nombre de spectateurs voudraient récupérer le linge habilement placé sur la table d’harmonie pour le présenter dans leur vitrine à “memorabilia”. Petit à petit le théâtre finit de se remplir à sa capacité… Il est vrai que cela ne fait que 2000 personnes qui assisteront ce soir à cet évènement. Ceux qui ne sont pas là n’auront pas entendu ce concert. Une lapalissade me direz-vous. Mais ça fait quand même du monde qui ne saura pas ce qu’il doit regretter ! La lumière décroît. Cela va commencer. Prestement l’orchestre s’installe derrière le grand sarcophage de concert sur lequel mes yeux restent fixés : noir comme le l’obsidienne, cadenassé comme la boîte de Pandore. C’est l’autel prémonitoire.

L’Ouverture d’“Obéron” de Weber débute, et d’emblée l’on savoure son parfum berliozien de bon aloi. L’agréable musique chatoie dans le ciselé  d’une alerte direction. De l’élégance et de la plénitude. Le choix de l’œuvre est excellent pour préparer à Liszt. Tout le monde est content du Sächsische Staatskapelle Dresden et de son chef Christian Thielemann… Un peu de remue-ménage. Le couvercle du piano vient d’être ouvert et le premier violon se lève pour appuyer sur la touche du La 3 qui fait diapason. L’orchestre s’accorde à nouveau. Denis entre en scène. Il est là ! Chacun sourit. Sa présence ensoleille l’assistance. Mais Denis ne s’attarde pas et se met au piano. D’un coup, silence !

L’éveil mélancolique des instruments, leurs accents éthérés, brossent un fond sonore que précise l’entrée du piano dans ses arpèges sombres qui tantôt roulent et tantôt s’égrènent. Matsuev, c’est la somptuosité du timbre et les reflets changeants, le sens du monumental et la délicatesse. Denis nous réveille dans le présent et le présent c’est Denis. L’attention se concentre intensément sur son jeu subtil et surprenant. L’orchestre poursuit, rutilant, mais Denis dialogue à égalité avec l’hydre sonore. On pressentait quelque chose d’exceptionnel, on n’osait presque pas y croire, et voici que cela se réalise devant nous. Une version totalement différente de celle déjà très belle enregistrée pour RCA avec Pletnev. La profondeur expressive et la puissance évocatrice démultipliées par les années, Denis nous fait sentir qu’une telle œuvre ne peut être restituée qu’avec des moyens démesurés, démentiels, que par chance il possède. La salle, dans une stupeur, écoute de toutes ses fibres, tellement dense est l’interprétation, chacun prisonnier du labyrinthe que subdivisent six mouvements enchaînés dans un flux diluvien. Enfin l’ouragan Denis nous affranchit.

Le public hurle d’enthousiasme. Denis sort et revient. Il ressort et il revient, tandis que le public ne cesse de l’acclamer. Satisfait, il reprend le clavier et… stupéfaction ! Il entame le Prélude n°5 opus 23 de Rachmaninov. Un œuvre superlative, un cadeau grandiose, royal, impérial. Denis l’a enregistré plusieurs fois et c’est à chaque fois un monument. Mais là !!! entendre gronder le piano de la sorte, s’élever au zénith l’éclat des accords, voir s’écouler l’introspection centrale et repartir le motif implacable…

Extraordinaire ! Extraaaaaaaaaaoooooooooordiiiiinaiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiireeeeeeee !!!

C’est à nouveau un chahut de tous les diables, un délire général, une ovation titanesque et Denis consent à nous remercier d’un autre bijou précieux, l’Etude n°2 opus 76 de Sibelius dans une exécution tendre et raffinée. Denis Matsuev est une personnalité hors du commun, comme il n’en existe qu’une par siècle, et encore… On reste un peu groggy mais dans une béatitude souveraine.

Après l’entracte, la Symphonie n°4 de Brahms permit à Christian Thielemann de détailler les facettes d’un orchestre exceptionnel. On crut entendre quelque chose d’un passé englouti, ranimer des souvenirs engourdis, s’animer des autochromes. Après le premier mouvement se fit un petit flottement. Quelques-uns voulurent  hasarder des applaudissements, mais d’un geste le chef leur intima le silence et les trois autres mouvements se succédèrent, l’un après l’autre, et l’âme d’un Brahms d’autrefois surgissait, immortelle, plus vraie que dans ces versions dépouillées, récurées par la modernité. Il fallut ensuite accorder au public enthousiaste, en bis : l’Ouverture d’“Euryanthe” de Weber.

C’était magnifique, mais il n’y avait pas de piano qu’on avait d’ailleurs déménagé du proscenium. Ceux qui furent présents au Théâtre des Champs Elysées le 29 mai 2018 voueront une vénération définitive à Denis Matsuev. Ils étaient probablement là pour avoir eu un souvenir indélébile de sa précédente apparition dans ces lieux mêmes, et d’évidence le retrouveront pour une prochain expérience fantastique : le 17 septembre au Théâtre des Champs Elysées en récital avec dans le programme, rien de moins que l’“Appassionata”. Sous les doigts du prodige, cette sonate devrait suffire à déclencher des hourras éperdus, mais il y aura aussi la Grande Sonate opus 37 de Tchaïkovsky… entre autres. A vivre, évidemment. Mais ceux qui n’étaient pas là le 29 mai, trouveront-ils encore des places ?

Quand je suis sorti du Théâtre, un orage torrentiel se déclencha brutalement. Un tonnerre assourdissant ponctuait les éclairs. Le déluge. C’était comme si Denis venait de libérer les forces interstellaires qui pesaient sur la capitale, comme s’il avait ventilé toutes les contraintes, balayé les destins contraires. Je suis rentré chez moi trempé de la tête aux pieds, mais heureux ô combien.

Jacques Chuilon,  

Paris, juin 2018

Denis Matsuev, Christian Thielemann, le Sächsische Staatskapelle Dresden Denis Matsuev, Christian Thielemann, le Sächsische Staatskapelle Dresden

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