Denis Matsuev en répétition Denis Matsuev en répétition

J’avais tellement regretté de ne pouvoir aller ce 28 janvier à Bologne pour le 3ème concerto de Beethoven, et voilà que paraissait sur YouTube 49 secondes extraites du dernier mouvement. Des secondes sublimes, mais un coup de poignard. Il semblait que l’évènement, dont je voyais le témoignage lacunaire, avait eu lieu le 2 février à Moscou, donc moins d’une semaine après. Sera-t-il bientôt disponible intégralement sur internet ? Voilà qui mérite l’investigation. J’ai envoyé cette vidéo à tous mes amis, malheureusement j’ai peu d’amis. Frustré, cherchant fébrilement sur internet la prochaine apparition de Matsuev, je suis tombé sur l’information d’un passage à Bilbao. Joli bilboquet avec les trois voyelles majeures i, a, o. Arthur Rimbaud nous a laissé :

« A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu… »

Navré de ne pas approuver. Le i, la voyelle la plus aigüe correspond inévitablement à la couleur la plus éclatante et la plus claire : le jaune, la corde du violon qui trace un sillage sonore. La flûte traversière s’étire nonchalamment sur le u. Le o, résonnant comme dans grave, évoque le sombre du pourpre admettons le bleu outremer plus que le clapotis de l’eau, mais en revanche, une trompe, une corne marine. Cette voyelle circulaire s’impose comme exclamation dans l’étonnement de l’introspection. Très bien équilibrée elle porte aussi l’appel au loin. Plus laiteux, le a se lâche dans la satisfaction, mais le cri s’en saisit percutant l’espace. Rimbaud le diablotin paradoxal voudrait-il nous lancer sur une fausse piste ? Un autre vers du sonnet en yx l’éclipse :

« Aboli bibelot d'inanité sonore »

Et le babil de Mallarmé résonne encore en moi que, bingo, je vais à Bilbao ! Retour la fin de matinée suivante. L’absence d’une nuit, mon chat me la pardonnera. Pour consolation Cha-Cha-Cha le prince Persan, recevra croix de bois croix de fer, une double ration de croquettes et de caresses. Zou ! Je réserve pour le surlendemain : départ à potron-minet.

Longtemps je me suis levé de bonne heure. L’hiver sortir sans soleil, j’ai détesté ça. En l’occurrence il faudra faire contre mauvaise fortune bon cœur. Que ne ferais-je pas pour ma thérapie sonore ! Oui, je suis un peu malade ces derniers temps et ce remède m’inspire plus qu’un autre…

Départ samedi, l’ai-je dit, aux aurores. La nuit. La pluie. Le taxi. L’aéroport. Drelin sous le portique. Repasser. Fouille au corps. Pas désagréable. Palpation superficielle. Dommage. Attente. Pipi. Ennui. Embarquement. Cahin-caha, le cortège de passagers s’ébranle bougon, se tamponne et finit par se tasser sur son siège. Un coup d’œil vers mon voisin qui, aussitôt la ceinture de sécurité bouclée, les consignes de sécurité sur les toboggans et les masques à oxygène ingurgitées, s’empare d’une contenance, verrouille son intimité derrière La psychologie des champignons. Le désir refoulé des girolles, la déprime des morilles, la névrose des amanites abandonnées, le démon de midi saisissant la chanterelle et le complexe d’Œdipe du coprin cendré, tout cet univers m’est inconnu. Un champ d’expérience inespéré pour la science qui bondit chaque jour un peu plus loin… Un doute m’assaille. Tandis que l’avion décolle, je scrute vers le hublot mais en catimini décentré : La psychologie des champions. Eurêka ! Effectivement, gérer le stress, la fatigue, la solitude, l’exploit… Chacun frémit quand il s’adonne à ses loisirs : le hockey, le football… On s’abime une main ou un bras en moins de temps… et cet accident l’a déjà frappé… On le voit sur YouTube relayer la flamme olympique à Irkoutsk en 2014,  s’adonner à des activités sportives… le piano c’est moins dangereux, quoi que… Certains ont cru bon de s’interroger : « un nouvel Horowitz ? » A part le fait qu’il ait consacré un très beau disque en hommage à cette figure illustre, les points communs ne s’imposent pas. Horowitz était un dandy vif-argent au jeu scintillant… Si je devais risquer des affinités, je pencherais pour Sapellnikoff qui exécuta le 1er concerto de Tchaïkovsky à Hambourg, sous la direction du compositeur et à sa grande satisfaction, puis à la fin de la même année 1888, le 2ème concerto. Au printemps 1891, ils sont tous les deux à Paris. Orchestre Colonne dirigé par Tchaïkovsky pour le 2ème concerto… Je ne savais pas que Wassily Sapellnikoff réalisa la création londonienne du 2ème concerto de Rachmaninov en 1902. Il est bon de connaître ses aînés, d’affuter son jugement sur leur excellence, mais écouter les gloires du passé doit servir à ouvrir l’esprit, pas à le fermer. Bien à tort on pourrait m’accuser de n’aimer les artistes que morts : celui-là est vivant, et bien vivant et même, bon vivant. Il ne ressemble à aucun autre, avec une forte personnalité, une empreinte sonore bien caractérisée… par la somptuosité notamment. Une fragrance, dans un portrait chinois ? Jean-Marie Farina de Roger et Gallet.

Comme Auguste Dupin dans le Double assassinat rue Morgue d’Edgar Allan Poe (traduction Baudelaire s’il vous plaît) vous avez comblé les pointillés quand je suis passé de champions à sportif, à virtuose, puis à musicologue, mélomane et critique musical. Avec étonnement vous avez replacé Sapellnikoff dans son époque et Tchaïkovsky à ses côtés. La marque sonore pouvait aisément dériver en parallèle sur la spécificité d’un parfum puisque le plaisir les unit. Vous avez détecté à qui je pensais par les indices négligemment semés, bien que son nom ne figure pas dans le paragraphe. Mais n’est-il pas le moteur de mon voyage ? Bravo. Sherlock Holmes improvise le même numéro avec la pensée du docteur Watson dans je ne sais plus quelle enquête. Le Boeing vire au-dessus de l’Atlantique avant de se poser. Le vol s’est déroulé sans encombre. Quelques trous d’airs sans gravité. Veuillez rassembler votre pensée, détacher vos ceintures et sortir normalement. Une collation vous attend. Petit détour par le Musée Guggenheim. Rafraîchissement à l’hôtel.

Arrivée au Palacio Euskalduna Jauregia en avance comme il se doit. Une belle salle tout en bois dont la nef peut abriter plus de 2000 places, édifiée il y a moins de vingt ans sur l’emplacement de chantiers navals tombés en désuétude. Je suis le premier à passer le seuil. Surprise : l’accordeur, indifférent au remplissage progressif des fauteuils, s’active au piano. A ce que je peux entendre, ce n’est pas du luxe, et je me demande comment on a pu sans rougir, présenter un instrument dans un tel état pour un raccord-orchestre qui a dû avoir lieu cet après-midi. A moins que… Un soupçon me taraude… Tandis que les notes remontent péniblement les unes après les autres sous la clef du praticien, je peux vérifier sur lui l’excellente vue dont je disposerai pour contempler le visage si expressif et lumineux de Matsuev pendant le concert. Sous les frappes répétées, répercutées, rebattues, sorte de prélude à la substance de la soirée, l’acoustique sonne… un peu gonflée dans le haut médium. Cela promet du relief. Chacun se recentre. Les portes se ferment. L’orchestre envahit l’espace de scène. Ça va commencer.

Matsuev s’avance. Belle allure comme toujours. Concentré. Il fend les flots jusqu’au clavier. Son esprit anticipe déjà le parcours sans escale. Il s’assied. Le commandant de bord prend le contrôle. Nous sommes entre de bonnes mains. Tout ira bien. Il tire le manche, l’aileron se dresse. Le fuselage s’élance dans le ciel étoilé. Nous sommes propulsés dans le cosmos. La météo promet quelques secousses, quelques tornades, quelques loopings, mais une arrivée à bon port dans les meilleurs délais. Le piano remplit la salle avec une qualité de son typique estampillée Matsuev. Lui seul joue en 3D. Il me semblera même entendre que la beauté de l’instrument s’accroît sous l’emprise du démiurge, à mesure que les arpèges l’éclaboussent. J’ai eu le privilège d’assister récemment à quatre versions de ce même concerto, toujours avec Matsuev au piano, dirigé par quatre chefs différents. Chaque fois il reprend l’œuvre en main, nous fait suivre le processus créateur et, selon les circonstances, insiste sur telle ou telle facette. Ce soir, Denis se sent particulièrement libre d’oser des suspensions de pure poésie où l’auditoire flotte en apesanteur au-dessus des réalités, inondé par une ineffable délectation. Dans le creuset de son clavier l’enchanteur élabore une alchimie de timbres diaprés, cascades ou Plein-jeu, brocards ou crépitants.

Il faut repasser par ce moment troublant, à la fin du premier mouvement, deux minutes avant son arrivée quand, dans un appel et rappel précédant juste la troisième occurrence du thème initial, une dissonance brouillée sucré-salée des cors engourdis vient extirper d’un songe le voyageur et narrateur barbouillé qu’avait emporté le défilement du paysage au plus profond de son déchirement.

Vient le dernier thème comprendre le thème ultime : Howard Hughes-Matsuev mobilise tout son être. Voir cet Atlas impérial persister dans un acharnement surhumain, s’y reprendre, y consumer ses dernières forces,  bouleverse et chavire. Mais c’est impossible, l’Hercules H-4, le plus grand hydravion jamais tenté, ne peut pas décoller. L’écume des vagues le retient, s’agrippe à ses flotteurs. Le Pacifique colle à sa coque. Cet énorme vaisseau de bois court à sa perte. Rien ne peut plus l’arracher à son funeste sort. Les secondes s’égrènent inexorables. Dans une angoisse indicible, le commandant pousse les manettes les unes après les autres et soudain l’énorme engin prend le ciel. Une aveuglante échappée. Temps pulvérisé. Le soleil des cuivres dans un crescendo stupéfiant, éclate au climax de sa phrase, puis l’astre de lumière plonge dans la mer irisée. C’est la fin. Majestueux Matsuev vient d’opérer la catharsis, nous nous retrouvons sur le tarmac marin estomaqués mais régénérés.

Le public a fait preuve d’une écoute particulièrement attentive et silencieuse je dirais mieux : respectueuse de l’artiste  tout le long du concerto, ce qui, dans cette acoustique sonore, permit à Matsuev d’oser une exceptionnelle gamme dynamique dans une agogique de la phrase particulièrement raffinée. Voici qu’explosent maintenant les vivats. Le prodige revient pour la Boîte à musique de Liadov. Une préciosité rare dans le rendu. Les acclamations ne veulent pas cesser. Denis revient encore pour offrir l’extrait de Peer Gynt arrangé par Grigory Ginzburg dans lequel il excelle. La précision, l’énergie... Renversant. Le public ne peut se contenir alors Matsuev revient une dernière fois pour une impro jazz dans laquelle s’introduit le thème de Duke Ellington Take the A train. Le créateur du 3ème concerto (vous chercherez qui) dut renoncer au moindre bis, dit-on, tant l’œuvre l’avait épuisé. Matsuev au contraire semble plus en doigts que jamais. Il a joué ces bis avec une jubilation, une beauté sonore proprement incroyable.

Entracte. Resté à ma place, heureux autant qu’ébahi, je vois, mélancolique, le piano repoussé sur le côté. Une petite estrade s’invite maintenant pour le chef qui avait dirigé modestement caché derrière le couvercle du piano.

Reprise. Sladkosky gravit la marche et sans partition commence à diriger la 2ème symphonie de Rachmaninov. Par cœur ! Le geste ample, éloquent, subtil, loin de certains métronomes. Avec son art de la direction et son écoute intérieure de la musique, il obtient le maximum de liberté, de vérité. La salle est captivée de voir l’orchestre sur le fil réaliser parfaitement son injonction. Tout est magnifique aussi n’évoquerai-je que l’Adagio. Quand il a commencé, chacun sentait monter en lui l’extase. Du plus lointain de ma mémoire se ranimait un chagrin d’amour évanoui, et comme Sladkovky le traitait avec douceur, lui donnait de caresses et de tendresse ! Qui d’autre aurait pu le raccompagner avec plus de gentillesse aux frontières de l’oubli ?

Il est ahurissant qu’un tel chef ne soit pas plus connu en France, invité, fêté. Je me rappelle évidemment avoir suivi sur Medici.tv la performance extraordinaire du Gala de clôture le 5 mai 2016 du concours Grand Piano, quand il avait dirigé sans faillir, des heures durant, pour les lauréats, Mozart, Grieg, Schumann, Tchaïkovsky, Prokofiev, Rachmaninov, pour finir avec une Rhapsody in Blue d’anthologie avec Matsuev au piano. Sur YouTube existe un pirate (devrais-je le divulguer ?), avec ce même orchestre, ce même chef et ce même pianiste dans le 2ème concerto de Rachmaninov (en trois sections pour les trois mouvements) donné à Sochi en 2014, enflammé, haletant… A voir absolument.

Quelle merveille que l’Orchestre Symphonique National de la République du Tatarstan Kazan ! Le TNSO pour les intimes. Comme il restitue l’élasticité d’une émotion ! On ne peut pas parler de battue tant le geste de Sladkovsky trace un cours fluide. Comme il possède l’art de mêler, de combiner les timbres ! Un art perdu chez nous. Chaque pupitre mérite tous les éloges : bois, cuivres, percussions, cordes. Mais c’est plus particulièrement aux violons, si communément durs ou acides, que je décernerai la palme. Il y a fort longtemps que je désespère d’entendre une sonorité si crémeuse.

Bien sûr le public ne peut contenir son enthousiasme, et après de nombreux rappels, Sladkovsky, toujours sans partition (et je me rends compte à cet instant qu’il a dû diriger le concerto de la même façon), nous offre un clin d’œil à l’Amérique du Nord avec une œuvre de Bernstein, Slava, dédiée à Rostropovitch… et dans le style adéquat. Hourrah ! Rappels. Un deuxième clin d’œil exotique Latino. Hourrah ! Rappels. Une célébration du Tatarstan et de Kazan avec Le Camp de Tamerlan d’Alexander Tchaïkovsky. Et comme l’assistance ne cesse de se manifester, pour finir et pour en finir, Sladkovsky choisit d’en reprendre un bout et de solliciter la salle pour battre le rythme.

Les spectateurs se dispersent progressivement sous la bruine et sur le sol mouillé. J’emprunte la promenade qui retourne à l’hôtel en me demandant tout en marchant s’il existerait un trait de caractère national russe qui octroie le pouvoir particulier de procéder à la transmutation d’une soirée culturelle agréable en une expérience inoubliable et radieuse. Sur scène, chacun semble être là non pour honorer un contrat, mais pour communiquer une passion. Il y a du sacerdoce dans cette approche et l’on sait que Denis ne ménage pas son temps pour faire la courte échelle aux autres musiciens. Il semble que la vocation que tous partagent soit d’essaimer la Musique à travers le Monde et cette tâche paraît bien nécessaire par les temps qui courent. Un autre point me turlupine : Denis Matsuev, Alexander Sladkovsky, quand ils génèrent la Musique, sont capables de ressusciter la grandeur et le sublime alors que la plupart des interprètes dans nos contrées semblent ignorer cette dimension j’allais dire qu’ils sont handicapés : où cette faculté a-t-elle bien pu se perdre ? Dans l’art conceptuel ? Le français, volontiers déprimé voyez votre serviteur a tant besoin de cet antidote et de cet espoir… mais puisque j’ai reçu une bonne dose de vitamines, je peux décoller retrouver mon chat qui m’attend impatiemment.

 

Jacques Chuilon

Paris, février 2017

Denis Matsuev aux commandes Denis Matsuev aux commandes

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