DES VÉRITÉS SUR NIJINSKY  (première partie)

Nijinsky  Le Faune Nijinsky Le Faune

Nijinsky, danseur fétiche des Ballets Russes était l'interprète idéal du ballet romantique dans sa plus large acception ; du Spectre de la Rose, mais aussi de Shéhérazade, du Pavillon d'Armide et de Giselle. C'est dire qu'on n'attendait pas de lui qu'il devienne le phare de la danse moderne. A tort puisque cette connaissance profonde de ce qui avait été fait précédemment, lui permettait d'entrevoir ce qu'on pourrait inventer d'autre, ce qui fut son principal souci. Mais sa première chorégraphie devait être à l'origine d'un scandale. Le Prélude à l'Après-midi d'un faune version ballet, fut créé le 29 mai 1912 au Châtelet. Près d'un an avant, Nijinsky avait incarné Petrouchka sur une chorégraphie de Fokine. Il est intéressant de rapporter les souvenirs qu'avait gardés Stravinsky de ces deux évènements :

 

« Je tiens à rendre ici un hommage ému à l'exécution hors ligne du rôle de Petrouchka par Vaslav Nijinsky. La perfection avec laquelle il incarnait ce personnage était d'autant plus surprenante que la partie purement saltatoire où il excellait ordinairement, était cette fois-ci nettement dominée par le jeu dramatique, la musique et le geste. La richesse du cadre artistique imaginé par Benois contribua puissamment au succès du spectacle. Ma fidèle et inimitable Karsavina me jura de ne jamais abandonner ce rôle de ballerine qu'elle adorait. Seulement, quel dommage que les mouvements de foule aient été négligés, c'est-à-dire qu'au lieu d'être réglés chorégraphiquement, d'accord avec les exigences si claires de la musique, ils aient été livrés à l'improvisation arbitraire des exécutants. Je le regrette d'autant plus que les danses d'ensemble (des cochers, des nourrices, des déguisés) et celles des solistes doivent être considérés comme les meilleures créations de Fokine. »

(Stravinsky Chroniques de ma vie)

 

La page d'après, Stavinsky raconte :

 

« …Diaghilev avait décidé d'employer tous ses efforts pour faire de Nijinsky un chorégraphe. J'ignore s'il croyait sincèrement aux dons chorégraphiques de ce dernier ; ou pensait-il peut-être que son talent de danseur, dont il raffolait, impliquait également celui de maître de ballet ? Toujours est-il qu'il eut l'idée de faire composer par Nijinsky, sous son étroite surveillance, un genre de tableau antique évoquant les ébats érotiques d'un faune persécutant des nymphes. A la suggestion de Bakst qui s'était emballé pour la Grèce archaïque, ce tableau devait figurer un bas-relief animé avec sa plastique de profil. La part de Bakst dans ce ballet, L'Après-midi d'un faune, était prédominante ; sans parler du cadre décoratif et des beaux costumes qu'il avait créés, c'est lui encore qui indiquait le moindre geste de la chorégraphie. Pour ce spectacle, on n'avait trouvé rien de mieux que d'appliquer la musique impressionniste de Debussy. Malgré le peu d'enthousiasme que celui-ci témoigna pour ce projet, Diaghilev arriva tout de même, à force d'insistance, à obtenir son consentement, donné bien entendu, à contrecœur. Après de multiples et laborieuses répétitions, ce ballet fut enfin mis sur pied et représenté au printemps à Paris. On sait le scandale qu'il produisit et qui ne fut nullement dû à la soi-disant nouveauté du spectacle, mais à un geste trop osé et intime de Nijinsky, qui, croyant sans doute tout permis dans un sujet érotique, voulut corser par-là l'effet du spectacle.

Je ne mentionne ce fait que parce qu'il en a été beaucoup parlé [sic] dans le temps. A l'heure actuelle, l'esthétique et l'esprit de ce genre de manifestations scéniques me paraissent à tel point défraîchis que je n'ai aucune envie de m'étendre là-dessus davantage. Avec tout le travail que Nijinsky avait eu pour venir à bout de son premier essai chorégraphique et pour étudier ses nouveaux rôles, il n'avait évidemment plus eu le temps, ni la force de s'occuper du Sacre du Printemps, car c'est lui qui devait en composer la chorégraphie, Fokine étant pris par d'autres ballets (Daphnis et Chloé de Ravel et Le Dieu Bleu de Reynaldo Hahn). Ainsi la création du Sacre, dont, entre temps j'avais presque terminé la musique, dût être remise à l'année suivante, ce qui me permit de me reposer et de travailler sans hâte à l'orchestration. »

(Stravinsky, Chroniques de ma vie)

 

Il est instructif d'avoir de Stravinsky la reconnaissance des cadences infernales que les Ballets Russes imposaient aux danseurs et chorégraphes. Cette conscience aurait dû influer sur les jugements qu'il portera plus tard… A priori son témoignage paraît fiable malgré l’accumulation de réticences qu’il développe à trouver le moindre intérêt au projet de L’Après-midi d’un faune. Ni l’argument, ni la musique, ni la chorégraphie, ni le danseur ne trouvent grâce à ses yeux. Comment peut-il écrire « son talent de danseur dont il raffolait » ? Comme si Diaghilev était le seul à trouver à Nijinsky du talent et qu’il ait décidé contre toute logique à le pousser sur scène ! Si l'on y regarde de plus près, d’autres éléments sentent la mystification. On croit comprendre que Diaghilev aurait eu l'idée de son ballet avant la musique, or le faune poursuivant des nymphes était précisément le thème d'un poème de Mallarmé paru en 1876, dont il avait existé une version antérieure en 1865. Inspiré par le dernier texte, Debussy avait écrit son Prélude, qui avait été créé en concert, dès 1894, avec les félicitations du poète. Celui-ci écrivit au musicien, semble-t-il après la création de l'œuvre, pour le remercier, cette phrase souvent citée :

 

« …votre illustration de L'Après-midi d'un Faune qui ne présenterait de dissonance avec mon texte, sinon qu'aller plus loin, vraiment, dans la nostalgie et dans la lumière, avec finesse, avec malaise, avec richesse. »

 

Mais juste avant, Debussy l'avait aussi convié à entendre l'œuvre au piano :

 

« Ce que vous me demandez au sujet de l'impression de Mallarmé sur la musique du Prélude à l'Après-midi d'un faune est très loin dans mon souvenir…

J'habitais à cette époque un petit appartement meublé rue de Londres. Le papier qui revêtait les murs représentait, par une singulière fantaisie, le portrait de Monsieur Carnot entouré de petits oiseaux ! On ne peut se figurer ce que la contemplation d'une pareille chose peut amener ? Le besoin de ne jamais être chez soi, entre autres.

Mallarmé vint chez moi, l'air fatidique et orné d'un plaid écossais. Après avoir écouté, il resta silencieux pendant un long moment, et me dit : "Je ne m'attendais pas à quelques chose de pareil ! Cette musique prolonge l'émotion de mon poème et en situe le décor plus passionnément que la couleur."

Et voici les vers qu'inscrivit Mallarmé sur un exemplaire de L'Après-midi d'un faune qu'il m'envoya après la première exécution.

Sylvain d'haleine première

Si ta flûte a réussi,

Ouïs toute la lumière

Qu'y soufflera Debussy.

C'est, pour qui veut bien, un document de premier ordre !

En tout cas, c'est ce que j'ai de mieux comme souvenir de cette époque, où l'on ne m'agaçait pas encore avec le "debussysme". »

(Claude Debussy à Georges Jean-Aubry, 25 mars 1910)

 

 

Si Nijinsky ne connaissait pas suffisamment le français pour comprendre et apprécier Mallarmé, on sait que Jean Cocteau fit office de traducteur, et l'on peut lui faire confiance d'en avoir pénétré tous les sous-entendus. « La part de Bakst dans ce ballet, L'Après-midi d'un faune, était prédominante ; sans parler du cadre décoratif et des beaux costumes qu'il avait créés, c'est lui encore qui indiquait le moindre geste de la chorégraphie » dit Stravinsky, mais l’intervention de Bakst jusqu'au travail chorégraphique reste plus que douteuse. Il semble que Stravinsky cherche à réduire Nijinsky comme si ce qu’on peut reconnaître au danseur-chorégraphe était retiré au compositeur.

 

La légende voudrait que Bakst et Nijinsky s'étant donné rendez-vous au Louvre pour étudier l'antiquité, ne se soient pas trouvés ; que le premier ait vu l'antiquité grecque pendant que l'autre parcourait les salles égyptiennes. Mais ce n'est qu'une plaisante rumeur parce que toutes les attitudes réinventées par Nijinsky évoquent bien la Grèce et non l'Egypte… Sans parler des vases Grecs du Louvre ou d'ailleurs. Il existe aussi, par exemple à Athènes, un bas relief qui représente un jeu de balle, conçu comme base de statue pour le mur de Thémistocle, dont certaines attitudes évoquent de manières frappantes les poses du Prélude. Nijinsky en avait-il vu des photos, justement chez Bakst ? On sait que la culture visuelle de Nijinsky était plus étendue qu'on n'aurait pu croire et qu'il aimait aussi l'art moderne…  Mais les rumeurs ont la vie dure, il suffit de souffler dessus pour qu'elles renaissent de leurs cendres…

 

« Pour ce spectacle, on n'avait trouvé rien de mieux que d'appliquer la musique impressionniste de Debussy » : l'allusion à la musique “impressionniste” n'est pas flatteuse sous la plume de Stravinsky. On peut le vérifier quand il écrit plus tard à propos du ballet Parade écrit par Satie et créé par Les Ballet Russes en 1917 sur les décors et costumes de Picasso :

 

« Bien que j'eusse déjà joué la musique au piano, vu les photos du décor et des costumes et que le scénario me fût connu en détail, le spectacle me fit une impression de fraîcheur et de réelle originalité. Parade me confirma à nouveau dans ma conviction sur le mérite de Satie et le rôle qu'il a joué dans la musique française en opposant au vague de l'impressionnisme dépérissant, un langage ferme, net et dépouillé de tout agrément imagé. »

(Stravinsky, Chroniques de ma vie)

 

Cela semble une gifle à Debussy qui ne goûtait pas la tendance académique chez Satie, et un moyen de justifier sa propre évolution, car Stravinsky prêche ici pour sa paroisse… Il est vrai qu'au moment de cette autobiographie (1935), Stravinsky savait que Debussy avait tenu sur lui des propos moins agréables que ceux qu'il avait directement reçus de lui. Bien qu'il ait témoigné ailleurs sa déception, s'avouant “déconcerté”, se demandant s'il devait attribuer à une “duplicité” ce revers inattendu, dans son autobiographie il ne fait aucune allusion à cet incident, et ne semble pas vouloir chercher à se venger… à moins qu'il n'ait beaucoup d'habileté, de roublardise.

 

L'Impressionnisme en peinture faut-il le rappeler, avait été une esthétique d'avant-garde, mais au tournant du siècle, elle n’avait plus d’originalité, bien que les plus célèbres Nymphéas de Monet tant admirées par le public d’aujourd’hui, n'aient pas encore vu le jour. Debussy ne pouvait désavouer cette communauté d'esprit avec des titres d'œuvres comme Les parfums de la nuit (Ibéria), Nuages et même La Mer et de nombreuses idées ou anecdotes comme celle qui l'opposa lors de la création des Nocturnes, au chef d'orchestre Chevillard à qui il demandait de faire jouer l'orchestre « plus flou »,… ce qui n'est pas tellement inattendu pour Nuages. Chevillard affirma ingénument ne pas comprendre si cela signifie « plus vite » ou « plus lent »… Debussy tiendra toujours Chevillard pour un âne, mais dans ce conflit, de nos jours, on serait tenté de trouver Chevillard d’avant-garde avec son obsession du concret, de “la partition, rien que la partition”, tandis que Debussy dans son mirage du “flou  artistique”, s’effacerait dans une filiation romantique, que l’on peut aussi relier à sa découverte du fondu orchestral obtenu par Wagner à Bayreuth. La “dernière nouvelle tendance” de l'art moderne étant la netteté cristalline opposée à la lourdeur pâteuse de l'art allemand, que Louis Laloy, le critique musical inféodé à Debussy raillera. Le flou, le vaporeux, si répandus dans l’art de la fin du XIXème sont maintenant rangés au débarras, déclassés. Debussy se trouve dans une situation inconfortable, ambiguë, puisqu’il se voit honoré par ceux qui défendent une esthétique différente de lui dont ils ont cependant besoin comme père fondateur, mais lui-même, ne peut être sûr ni de leur sincère admiration ni de leur affection. Debussy aimait trop la légèreté, le cursif que lui procurait une esthétique de la suggestion. Cela le rapprochait de Chopin le dangereux romantique, crédité avec plus ou moins de bienveillance d’un tel esprit. Rien de laborieux, de terre à terre ou de racoleur ne pouvait contenter une telle esthétique, pour laquelle définitivement la grandeur ne se galvaude pas dans la surenchère, mais qui risque de trouver « pompier » ou pauvre, la franchise moderne. De nos jours il se trouve des interprètes résolus à rénover Debussy à son corps défendant, de l’expurger des “miasmes fin de siècle”, pour lui donner un aspect plus conforme au dénuement à la mode.

 

Sur l'Impressionnisme démodé on peut répondre à Stravinsky que la qualité d'une œuvre ne tient pas au fait qu'elle ait appartenu à l'avant-garde de son temps. La postérité, ne pouvant apprécier sûrement ce qui a paru “moderne” autrefois, sera plus sensible à l'effet immédiat que lui présente l'œuvre, sans s’interroger sur sa date de création. Le calendrier ne fixe pas la qualité des compositions artistiques. Découvrir que le morceau déchaînant votre exaltation est plus récent que vous n’auriez cru ne doit pas le faire descendre de son piédestal. Les qualités d’une œuvre sont intrinsèques. C’est à l’intérieur d’elles qu’il faut chercher l’accomplissement artistique. Debussy, après avoir appartenu au mouvement le plus avancé de son temps, se vit rapidement concurrencé par “plus moderne” que lui. Laloy cite lui-même avoir entendu dire sur Ravel : "Vous verrez qu'il ira plus loin que Debussy", il en tire pour leçon :

 

« Comme si la musique était une science dont le progrès serait d'âge en âge marqué par la découverte d'un accord dans le laboratoire où le compositeur, avec le papier rayé pour ses calculs et le piano comme éprouvette, fait ses expériences. »

(Laloy, la musique retrouvée)

 

Il est intéressant de voir le critique, passionné d’innovation artistique qu'est Laloy, prendre un tel recul. On peut cependant noter que cette rare capacité de s'élever au-dessus du débat, lui aura été inspirée par la défense de Debussy. Du même coup il renonce à valoriser toute révolution artistique parce qu’elle périme les “conventions” qui la précédaient, pour se coltiner d’interroger les œuvres en elles-mêmes. La vie du Modern Style ou Style Guimard, mouvement qui correspond mieux à Debussy que l'Impressionnisme, fut de courte durée, talonné par l'Art Déco, mais il n'est pas interdit de penser que le premier était plus raffiné que le second, qui lui, paraît dans son dépouillement, plus “actuel”…

 

 

Pour en revenir au Prélude à l'Après-midi d'un faune, on sera déconcerté notamment par l'épithète “défraichi” qu’emploie Stravinsky dans cette phrase : « A l'heure actuelle, l'esthétique et l'esprit de ce genre de manifestations scéniques me paraissent à tel point défraîchis que je n'ai aucune envie de m'étendre là-dessus davantage ». Il épingle une époque et des œuvres qui émerveillent encore tandis que l'« impression de fraîcheur et de réelle originalité » qu'il trouve à Parade n'est plus guère partagée de nos jours. Certes, il reste un grain de provocation dans cette pirouette grinçante, mais l’ensemble a pris une teinte un rien “défraichie” pour en reprendre le mot, dans son côté “foutage de gueule” vaguement surréaliste. Cependant le cas Satie n’est pas aussi simple à expédier : il faut entendre Poulenc jouer avec une mélancolique subtilité, par exemple une Gymnopédie l’une des deux que Debussy orchestra, pour lui accorder quelque crédit, même si nous sommes désormais loin de la rage à démolir, à “déconstruire” les restes de l’académisme, avec force pied-de-nez, qui s’empara de Satie…

 

 

On sait que Debussy détesta la chorégraphie du faune de Nijinsky et lui asséna lors d'une répétition : « Vous êtes laid, allez-vous-en ! ». C'était assez mal venu quand les nombreuses photos, notamment prises par le baron de Meyer, nous montrent Nijinsky d'une grande beauté dans le costume de Bakst. Pour Le Figaro :

 

« Ceux qui nous parlent d'art et de poésie à propos de ce spectacle se moquent de nous. Ce n'est ni une églogue gracieuse ni une production profonde. Nous avons eu un Faune inconvenant avec de vils mouvements de bestialité érotique et des gestes de lourde impudeur. »

(G. Calmette, Le Figaro, 30 mai 1912)

 

Lydia Sokolova (1896-1974) [danseuse britannique], écrivit :

 

« Nijinsky dans le faune était excitant. Bien que ses mouvements fussent absolument contrôlés, ils étaient virils et puissants, et la manière dont il caressait et portait le voile de la nymphe était si bestiale qu'on s'attendait à le voir remonter en courant sur son rocher en le tenant dans la bouche. Il y avait un moment inoubliable, juste avant qu'il se couche amoureusement sur l'écharpe, alors qu'il s'installait sur un genou, l'autre jambe étendue derrière lui. Soudain il rejetait la tête en arrière, ouvrait la bouche et riait silencieusement. C'était un magnifique moment de théâtre. »

(Lidia Sokolova, Dancing for Diaghilev. The memoirs of Lydia Sokolova)

 

Le voici, ce moment obscène qui avait tant choqué la pruderie de son temps et que peu ont l'audace de décrire, de nommer. Puisqu'il ne peut se saisir de la nymphe, le faune se jette sur une écharpe abandonnée, s'enivre de son parfum et se satisfait sur elle. Il se cabre pour l'orgasme et après s’être soulagé, se livre au plus profond sommeil sans le moindre souci des spectateurs qu’il a forcé au voyeurisme. Ce mouvement, qui scandalisa tout un public, n'en était pas moins fidèle à l'esprit de Mallarmé. On dira qu'entre l'évocation et la réalisation il peut se trouver un abîme, mais il s'agissait bien ici d'une stylisation, d'une idéalisation qui ne craint pas d'affronter les conventions pour respecter son authenticité. Si nous pensons ne plus être surpris aujourd'hui, parce que nous en aurions vu d'autres, alors, on ne peut reprocher à Nijinsky d'être en avance sur son temps, et ce que nous pensons du chaste rigorisme d'autrefois ne saurait guider notre jugement d'aujourd'hui. Nous qui aimons tant les artistes maudits ; il nous faut choisir notre camp…

 

Rodin, lui, fut enthousiasmé. Il s’épanche dans un article :

 

« …Le dernier venu, Nijinsky a pour avantage distinctif la perfection physique, l'harmonie des proportions et l'extraordinaire pouvoir d'assouplir son corps à l'interprétation des sentiments les plus divers. Le mime douloureux de Petrouchka donne par le saut final du Spectre de la rose, l'illusion de s'envoler dans l'infini, mais aucun rôle n'a montré Nijinsky aussi extraordinaire que sa dernière création de L'Après-midi d'un faune.

 

Plus de saltations, plus de bonds, rien que les attitudes et les gestes d'une animalité à demi conscient ; il s'étend, s'accoude, marche accroupi, se redresse, avance, recule avec des mouvements tantôt lents, tantôt saccadés, nerveux, anguleux ; son regard épie, ses bras se tendent, sa main s'ouvre au large, les doigts l'un contre l'autre serrés, sa tête se détourne avec une convoitise d'une maladresse voulue et qu'on croirait naturelle.

 

Entre la mimique et la plastique, l'accord est absolu, le corps tout entier signifie ce que veut l'esprit : il a la beauté de la fresque et de la statuaire antique ; il est le modèle idéal d'après lequel on a envie de dessiner, de sculpter.

 

Vous diriez de Nijinsky une statue lorsqu'au lever de rideau il est allongé tout de son long sur le sol, une jambe repliée, le pipeau aux lèvres ; et rien n'est plus saisissant que son élan lorsque, au dénouement, il s'étend la face contre terre, sur le voile dérobé, qu'il baise et qu'il étreint avec la ferveur d'une volupté passionnée.

 

Je voudrais que tout artiste qui aime réellement son art, assistât à cette personnification parfaite de l'idéal de beauté de la Grèce ancienne. »

(Rodin, Le Matin, 30 mai 1912)

 

Inutile de dire qu'après un tel article, les spectacles suivants firent salle comble.

 

Malvina Hoffman (1885-1966) [sculpteur américaine] assistait à la première :

 

« Le lendemain je pressais Rodin de me donner ses impressions des Ballets Russes. Il répondit pensif : "C'était la jeunesse dans toute sa gloire, comme au temps de la Grèce antique, quand on connaissait le pouvoir et la beauté du corps humain, et qu'on la révérait. Quelle grâce, quelle souplesse ! Une soirée dont on se souviendra toute sa vie. Allons, Malvina, c'est une révélation qui doit tous nous inspirer. Ils ont retrouvé l'âme de la tradition fondée sur le respect et l'amour de la nature. Voilà pourquoi ils peuvent exprimer toutes les émotions de l'âme humaine. »

(Malvina Hoffman, Yesterday is Tomorrow, 1965)

 

Rodin tend la perche : « il a la beauté de la fresque et de la statuaire antique ; il est le modèle idéal d'après lequel on a envie de dessiner, de sculpter … Vous diriez de Nijinsky une statue… » et Diaghilev ne pouvait que la saisir. Le danseur vint poser nu dans l’atelier du sculpteur. Jacques-Emile Blanche (1861-1842) [peintre, graveur, écrivain, qui notamment fit le portrait de Marcel Proust “à l’orchidée blanche”, mais aussi de Gide, Cocteau, Stravinsky, du Groupe des Six…] et Brassaï (1899-1984) [photographe, notamment de Dali, Picasso, Matisse, Giacometti, Genet, Michaux dans leur univers de travail], Romola Nijinsky [Romola de Pulszky (1891-1978) épousa Vaslav Nijinsky l’année suivante, en 1913], confirment tous que Diaghilev, venu chercher Nijinsky après une séance de pose, le trouva nu, endormi à côté de Rodin plongé lui-aussi dans un profond sommeil et qu'il en conçu tant de jalousie, persuadé d’un rapport sexuel, qu'il empêcha Nijinsky de revenir, et donc Rodin d'avoir assez de matériel pour entreprendre une statue. Il restera néanmoins quelques dessins et la maquette ébauchée d’un projet particulièrement audacieux : le fauve prêt à bondir…

 

Nijinsky avait aussi posé pour Maillol, mais celui-ci n’inquiétait pas Diaghilev parce qu’il professait d’aimer les femmes et qu’il aurait dit que l’anatomie du prodige ne convenait pas à son style personnel, qu'elle était plutôt faite pour Rodin… Il reste deux dessins, dont l’un notamment traduit bien la sensualité troublante et dionysiaque du danseur, avec une attention particulière portée aux courbes de l’organe reproducteur, souvent négligé dans un nu académique. Plus tard Maillol aura pour modèle Serge Lifar en vue d’illustrer un livre sur la danse.

 

 

Bien qu’il n’existe aucun témoignage filmé de la création (ou de l’une des reprises), le Prélude à l'après-midi d'un faune a pu être remonté encore récemment dans son décor et sa chorégraphie originale (dansé notamment par Charles Jude), et notre regard actuel le considère comme un chef d'œuvre. Devant le magnifique et rutilant rideau de Bakst, évolue le faune. Ses mouvements nous paraissent aujourd'hui beaucoup moins angulaires qu'à ceux qui assistèrent à la première, la danse ayant depuis, multiplié les expériences de grande brutalité, mais nous sommes toujours frappés par le rare bondissement de la bête, non préparé, furtif. L’indépendance des mouvements du bassin, des épaules, des bras, des jambes, fascine le regard. Ce n’est pas le corps qui conduit le mouvement, c’est le mouvement qui se propage et traverse le corps ; il se libère ainsi, le libère aussi. La danse dite classique ou romantique recréait il est vrai un phénomène semblable et Nijinsky, danseur inspiré, l’avait bien senti, analysé, mais ce qu’il propose est différent : à la place du morcellement qu’on lui a reproché, nous voyons la décomposition-reconstruction du mouvement dans un effet d’optique étrange, presque aquatique. Les “attitudes” sont des “photos instantanées” qui s’animant, échappent à l’immobilité comme à la naissance du cinématographe. La divinité se montre alternativement dans son éternité sublime et dans son incarnation terrestre animale. Par un glissement imprévisible le temps se solidifie ou se liquéfie, passant par le visqueux si troublant. Le temps du fond des âges “patine” quand il parvient des profondeurs jusqu'à nous, le ralenti se trouvant compensé par un brusque accéléré. Le spectateur assiste à un événement légendaire, tout juste perturbé par les strates de la mémoire, à un rituel ancestral ponctué de poses magiques… Le dynamisme étonne, comme l'absence de redondance ; Musique et Danse peuvent se dérouler en liberté. Moment unique, joyau inaltérable. Mais il sera toujours ardu pour quiconque de vouloir se mesurer à la créature « sauvage » ressuscitée par Nijinsky ! Décidemment, comment adhérer à la phrase de Stavinsky :

 

« On sait le scandale qu'il produisit et qui ne fut nullement dû à la soi-disant nouveauté du spectacle… »

(Stravinsky, Chroniques de ma vie)

 

Jacques Chuilon

Mai 2021

 

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