ONÉGUINE : Impressions de la GÉNÉRALE à la BASTILLE

Anna Netrebko Anna Netrebko

Un joli décor vraiment. De la couleur, de la lumière. On s’étonne juste de le trouver là, mais la possibilité de le réutiliser pour Carmen, ou Don Quichotte nous rassure : par les temps qui courent la récup ne doit pas se négliger. Aussi plaisant à regarder dans son dénuement, il ne portera pas chance à la reprise d’une mise en scène godiche de Willy Decker qui accumule toutes les maladresses. Dans la fosse on reconnaît l’orchestre de l’Opéra de Paris à son timbre débraillé, son phrasé mesquin. Il est dirigé cahin-caha par Edward Gardner.

Mattia Battistini Mattia Battistini

Le rôle-titre revient à Peter Mattei. Il entre, la voix agréablement timbrée. Il chante son air et se permet à la fin la liberté d’octavier le fa vers l’aigu, comme le faisait l’un des plus grands interprètes du rôle, Mattia Battistini. Cela nous renvoie en 1898 à Saint-Pétersbourg au temps de Nicolas II, cinq ans après la mort tragique du compositeur. Bien entendu le chanteur moderne est plus cérébral, disons même prosaïque, alors que le Roi des Barytons possédait un lyrisme et une sensualité vocale irrésistible, désormais inaccessible à ce qu’il semble, mais cet hommage est un bon point. A partir de l’Acte II, des failles vont cruellement se ramifier. Passé l’entracte, même en cherchant à imiter Fisher-Dieskau, Peter Mattei ne trouvera jamais un chant qu’il faut plus large que le sien pour Onéguine.

Dès les premières notes on se dit que Pavel Černoch n’a pas la voix du rôle, mais il ne s’en tire pas si mal… au début. « Kuda, kuda » sera son naufrage. Le forçage ôte la poésie nécessaire à cette méditation, le point culminant de cet opéra. Qui est responsable d’avoir engagé ce pauvre garçon, plein de qualités par ailleurs ? Car ce n’est pas lui qu’il faut incriminer, mais celui ou celle qui a cru entendre dans cette voix les accents de Lenski. Il faut réécouter comment Leonid Sobinov chantait avec élégance et subtilité, comment Georgy Vinogradov caressait chaque note avec mélancolie pour éprouver l’émotion poignante qui émane de phrases où Tchaïkovsky versa toute son âme. Tapotez YouTube et vous verrez bien.

Georgy Vinogradov Georgy Vinogradov

Alexander Tsymbalyuk fait le prince Grémine, ou plutôt le défait. La voix n’offre pas l’épanouissement indispensable à la grande humanité du personnage. Le grave est maigre, mais le médium l’est tout autant. Scéniquement il reste planté là, pauvre et sans charisme. Je ne lui opposerai pas la version de Vladimir Kastorsky, ce ne serait pas charitable.

Raùl Gimenez campe un Monsieur Triquet pomponné à souhait. On aurait aimé qu’il chante avec plus de miel et de préciosité, dans un français plus idiomatique. L’Olga de Varduhi Abrahamyan  mérite amplement des éloges pour sa prestation tant vocale que scénique.

Il me reste à dire quelques mots sur la Tatiana d’Anna Netrebko… Que dire, mes aïeux pour en donner une vague idée ! Je devrais peser mes mots… La diva fait entendre une voix d’une splendeur inaccoutumée sur les scènes parisiennes. Les plus grandes gloires d’hier semblent revivre en elle. La rondeur, l’éclat, l’aisance, la beauté des voyelles et la souplesse du legato comblent une oreille sensible. Il faudrait que tous les jeunes chanteurs viennent s’interroger sur leur propre technique vocale et puiser par empathie les secrets d’une telle émission. Chaque note résonne, irradie comme un délice irisé et, ce qui ne gâte rien, Netrebko joue avec un naturel parfait. Tatiana devient le rôle-titre de cet opéra dans cette incarnation magnifique. Avec elle, un triomphe, sans elle, un four.

Piotr Ilyitch Tchaïkovsky Piotr Ilyitch Tchaïkovsky

Ce n’était qu’une répétition ? Oui, mais de nos jours, la Générale n’est plus une répétition mais la véritable Première et tous les gens d’importance viennent avant les autres y polir leur avis autorisé tout autant que circonstancié. En primeur et prématuré, certes, mais il serait naïf de vouloir qu’une audience résiste à se former une opinion de ce qui lui est présenté. Tous les chanteurs savent cela et il leur faut de bonnes raisons pour oser marquer. Le public ensuite ne viendra pas au spectacle à l’aveugle, mais documenté, informé par les médias, les critiques et les connaisseurs, de ce qu’il faut savoir déguster cette saison pour appartenir au clan chic et smart des mélomanes connectés. Cet auditoire applaudit facilement un air qu’il reconnaît, même assez médiocrement chanté, alors qu’il s’abstient devant un air qu’il ignorait, superbement rendu. C’est la loi du genre, c’est le métier. Il faut faire avec. Chaque spectacle offre cependant un nouveau coup de dé. Certains chanteurs seront en forme, d’autres pas. Certains vont s’améliorer avec le rodage, d’autres se fatiguer. Le chant reste un sport, n’en déplaise aux intellectuels, et c’est en forgeant qu’on devient forgeron.

 

Jacques Chuilon

Mai 2017

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