KIT ARMSTRONG SACRÉ AU THÉÂTRE ET À L’ÉGLISE

Kit Armstrong ovationné au Théâtre des Champs-Elysées. Kit Armstrong ovationné au Théâtre des Champs-Elysées.

Il régnait une atmosphère particulière à l’entrée du Théâtre des Champs-Elysées ce lundi 9 avril 2018. Conviés à la primeur d’une intronisation, des happy few s’amassaient dans le vestibule avec bonne humeur. Les escaliers gravis, les portes franchies, les uns et les autres se retrouvèrent dans ce temple Art Déco circulaire et doré, pour s’installer confortablement dans des fauteuils élégants. Première surprise, la séance commençait par la projection d’un court métrage de dix minutes réalisé par Michel Mollard à l’église Ste Thérèse d’Hirson que le jeune Kit Armstrong sauva d’un triste sort il y a quelques années pour la restaurer afin d’y donner des concerts. Le jeune pianiste âgé maintenant de vingt-six ans présentait ou plutôt expliquait le choix du programme de ce soir axé sur la confrontation de la musique d’église et de théâtre chez Bach et Liszt, les agrémentant de plusieurs mais brèves illustrations sonores.

Le jeune prodige d’origine taïwanaise bien que né à Los Angeles fit enfin son entrée dans une lumière particulièrement soignée ꟷ c’était un peu comme s’il était sorti à l’instant même du film pour apparaître en chair et en os, encore nimbé du halo qui l’enrobait un peu plus tôt sous la nef en plein cintre ꟷ s’approchant sans plus attendre et sans s’émouvoir du grand fauve noir lové sur le devant de la scène, il posa ses doigts sur l’ivoire des touches et le colosse luisant ronronna sous le ‘Contrapunctus 2’, le premier des trois joyaux choisis appartenant à ‘L’Art de la Fugue’.

Virtuose mais pas moins compositeur, Kit Armstrong s’ingénia, dans la clarté de son jeu, à ciseler la polyphonie du Cantor de Leipzig. L’énigme s’anime sous ses doigts pour en faire danser l’actualité. On sent que les oreilles ont déjà musardé du côté de la musique ancienne, qu’elles en ont tiré le suc pour ensuite libérer l’expression d’une vision rebattue. D’emblée s’affirme un toucher d’une grande égalité s’exprimant dans un jeu d’une grande régularité. Un ton réservé mais efficace.

Alors que les applaudissements l’invitaient à prendre son temps, soucieux du rapprochement immédiat, Kit Arsmtrong se remit sans attendre au clavier pour affronter une des œuvres les plus difficiles du répertoire : la fameuse ‘Sonate en Si’ de Franz Liszt. Les plus aguerris s’en effaroucheraient, mais « aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre des années ». Sans frémir, à la seule force de son poignet, à la finesse de son fleuret, le jeune paladin s’enfonça dans la jungle escarpée du romantique hongrois. Une lecture dépouillée servit son propos et voici le pathos rafraîchi, l’œuvre accessible à son auditoire.

Suivront les ombres des deux ‘Elégies’, comme deux échos dont le climat lunaire achevait cette première partie. Rassuré, Kit Armstrong sourit à son public déjà conquis avant de sortir. Pendant que l’auditoire s’ébrouait à l’entracte, l’accordeur vint à la rescousse. Il faut préciser que le concert était enregistré. Tout semblait ici concourir au meilleur niveau de qualité.

Bach démarra la seconde moitié. Un Bach très différent, moins interrogatif que tout à l’heure, plus méditatif.  Kit maintint dans sa limpidité le déploiement étiré de la phrase et le calme hypnotique de la musique. Un Liszt enténébré revint avec les ‘Variations sur Weinen, Klagen, Sorgen’ de Bach, mais le couronnement du concert et l’apothéose de Kit Armstrong se finalisa dans ‘La Fantaisie chromatique’. Kit Armstrong y déploya toute sa vélocité, ses contrastes et sa jubilation. Le public était aux anges et fêta tant qu’il put l’artiste désormais adoubé par la capitale et porté en triomphe. Décidément la programmation du Théâtre des Champs-Elysées est particulièrement brillante en pianistes cette saison et la suivante promet encore bien du plaisir.

J’oubliais de mentionner que Mozart  vint aussi se joindre aux réjouissances dans l’un des bis. Nul doute qu’un ‘Live’ n’offre bientôt l’occasion de revivre ce moment de choix.

 

Jacques Chuilon

Paris, avril 2018

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