DENIS MATSUEV : L’ART SOLAIRE

Denis Matsuev, le 9 octobre 2018, photo Jacques Chuilon Denis Matsuev, le 9 octobre 2018, photo Jacques Chuilon

Un concert comme celui du 9 octobre 2018… Il n’y a pas à dire ou plutôt, qu’en dire ? L’art à ce niveau stratosphérique dépasse largement le commentaire qu’on peut hasarder. Il rougit même de son insuffisance… Un public sorti stupéfait, béat, voilà pour la description, mais pas pour l’explication. On aurait pu subodorer qu’un programme tel qu’il se présentait plomberait l’atmosphère. Le deuxième concerto pour piano de Prokofiev diffuse une quintessence du sauvage et du désespéré. Avec un squelette dont les os s’entrechoquent qui traverse l’œuvre au milieu d’une Danse Macabre où vient éructer soudain l’éclat d’un rire glaçant qui reviendra plus tard dans une grimace effrayante. La 6e symphonie de Prokofiev laisse un goût de cendre, de tôle corrodée, dans un champ de ruines, une planète dévastée. Dresde ou Léningrad après leur bombardement.

Alors, me direz-vous, ce concert devait être bien triste, enfin, il aurait dû l’être logiquement… Non pas exactement, et pour plusieurs raisons que je vais tenter d’exposer. Dois-je rappeler que l’Art offre une catharsis, du moins quand il s’agit bien d’Art, et quand il naît de mains divines. Autrement dit, au risque de me répéter, le drame devient une source libératrice à condition que l’œuvre soit construite dans les règles de l’art, règles qui magnifient ce qu’elles touchent comme la pierre philosophale transmue le plomb en or… Mais reprenons le cours du concert succinctement si vous le voulez bien.

Le Wiener Philharmoniker s’installe paisiblement sur scène dans ce théâtre sophistiqué qui chacun le sait figure dans l’histoire de la musique pour sa défense de l’avant-garde et notamment pour avoir accueilli la révolution des Ballets Russes. Un confort esthétique surtout car au balcon les fauteuils sont étroits, mais la salle offre à voir la parfaite synthèse du classique et du moderne, surmontée par la coupole et ses magnifiques fresques de Maurice Denis. Trois ans auparavant (1907) l’artiste avait réalisé la commande du grand collectionneur et mécène Ivan Morosov (1871-1921) : une série de panneaux sur “L’Histoire de Psyché” pour son hôtel particulier à Moscou. On voit que le nom même du peintre veille tendrement sur le prénom du pianiste. La coque en bois installée sur scène pour les concerts projette le son vers la salle connue pour sa tendance à la sécheresse mais aussi pour la netteté de sa localisation sonore. Les premiers accords électrisent le public. La plénitude des timbres inonde nos oreilles. Il y a dans cet orchestre un souvenir de François-Joseph et du luxe inouï de cette époque : l’Orient-Express, les bois laqués soigneusement marquetés, les porcelaines fines et les couverts d’argent.

L’âpreté voulue par Sergueï Prokofiev ne vire pas à l’aigre. La “Danse des Chevaliers” avec la scansion de son rythme implacable et puissamment balancé par Valery Gergiev, emporte tout sur son passage. Chacun des numéros sélectionnés tend à la perfection. Cet orchestre sonne différemment d’autres orchestres sous la direction du même chef. Il semble que Valery Gergiev réalise la prouesse de conduire avec sa personnalité propre tout en respectant celle du et des musiciens, qui jouent avec lui. Et cela va se réaliser aussitôt après avec le concerto numéro n°2 qu’il accompli différemment d’avec d’autres pianistes.

Denis Matsuev, 9 octobre 2018 au TCE, photo Jacques Chuilon Denis Matsuev, 9 octobre 2018 au TCE, photo Jacques Chuilon

Les applaudissements nourris pour ce produit de grand luxe, ouvrait l’attente, et l’attente, c’est lui : Denis Matsuev qui entre glorieux, attendu, respecté, adoré. Son rayonnement impose un silence immédiat. Le concerto atteint un niveau de sublime tel qu’il ne semble pas possible que nous soyons sur terre, mais déjà au paradis, ou du moins en attente au purgatoire pour certains. La somptuosité du piano de Matsuev et la subtilité des timbres qu’il en tire, la fluidité de son phrasé, la justesse de son articulation… tout cela paraît irréel. Chacun s’examine afin de détecter les indices qu’il rêve et qu’il va s’éveiller. Jamais entendu quoi que ce soit de comparable… Ceux qui n’assistaient pas à ce concert pourront se dire « Oui, Matsuev est certainement excellent » il en est qui laisseront tomber : « J’ai ouï dire que Matsuev était l’un des grands pianistes du moment ». Tout cela n’approche pas le quart de la vérité. Ceux qui l’ont entendu ne veulent même pas y croire. Ils sont rentrés chez eux comme des somnambules, ne comprenant pas ce qui s’était passé, s’ils avaient franchi par inadvertance une brèche dans l’espace-temps.

Denis Matsuev ꟷ je ne devrais peut-être pas le dire ꟷ est passionnant à regarder jouer. Ah ! Certes nous ne sommes pas dans ces concerts guindés qui font fuir la jeunesse, comme on aime à le répéter. Denis Matsuev apparaît possédé par la musique et son corps se libère de toutes contraintes pour la réaliser totalement. C’est parce qu’il se voue corps et âme à l’œuvre, que nous la recevons dans toute sa vérité. Stupéfiant, et porteur d’une délivrance pour tous les spectateurs qui se sentent régénérés par l’artiste divin et qui l’adulent en retour.

Denis Matsuev, Théâtre des Champs-Elysées, 9 octobre 2018 photo Jacques Chuilon Denis Matsuev, Théâtre des Champs-Elysées, 9 octobre 2018 photo Jacques Chuilon

Sous les hurlements d’enthousiasme, Denis revient. Il va donner un bis. Chut ! Denis vient de poser ses doigts sur le clavier pour l’Opus 39 n°2 des Etudes-Tableaux de Rachmaninov. Quand j’étais plus jeune ꟷ et plein de préjugés comme il se doit ꟷ jamais je n’aurais pu concevoir éprouver une telle émotion à écouter ce compositeur qu’on croyait démodé dans ces années 70 frigides et étriquées, mais, il est vrai qu’à cette époque Denis n’était pas né. En quelques notes nous sommes catapultés dans une autre galaxie. L’impression de passer le mur du son dans un avion de chasse. Jamais je n’ai entendu de musique aussi suave et délicate, traversée il est vrai par un passage d’angoisse. Denis Matsuev offre la pureté musicale intacte, un cristal, une émotion dans toute sa vérité. Il n’y a pas de mot, pas de compliment. Denis, c’est la vie, c’est l’éternité. Le public reste pétrifié. C’est l’entracte.

 

[On peut écouter ce bis dans le CD “Encores” chez RCA, et le voir au Concertgebouw sur Youtube :

https://youtu.be/CXwF8YSPhE8

mais je dois dire que le vivre au présent était encore plus extraordinaire que dans ces témoignages déjà historiques.]

 

La 6e symphonie de Prokofiev nous prend frontalement après le nuage céleste ou nous planions depuis le bis. Si Poulenc avait particulièrement apprécié le concerto de Prokofiev, il semble que Léonard Bernstein a lui aussi trouvé de quoi se ressourcer dans le Vivace de cette symphonie pour son ouverture de Candide. Là-aussi, malgré l’exténuante randonnée, le public s’époumone en bravi, à perdre le souffle. Alors Gergiev aura le même coup de génie que Denis, avec son bis d’un Tchaïkovsky éthéré qui suspend le regard à l’infini, extrait du deuxième acte de “La Belle au Bois Dormant”.

Oui je crois qu’il existe un autre monde, et même un mode parallèle dans un éther éternel, un état extatique et statique au-delà des satistiques, et ce soir, Valery Gergiev et Denis Matsuev me l’ont fait entrevoir.

 

Jacques Chuilon

Paris octobre 2018

Denis Matsuev à Paris, Théâtre des Champs-Elysées, le 9 octobre 2018, photo Jacques Chuilon Denis Matsuev à Paris, Théâtre des Champs-Elysées, le 9 octobre 2018, photo Jacques Chuilon
                                                               

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