Jean Rondeau et le David du Caravage Jean Rondeau et le David du Caravage

Les gens n’accordent leur attention qu’à celui ou celle qui les extirpe de leur morosité quotidienne sans pour autant exiger d’eux plus qu’ils ne peuvent. Mais aujourd’hui, l’apparence d’un artiste vaut mieux que son art, ou, si l’on veut modérer le propos : le second ne peut exister qu’au travers de la première. Il convient donc de la soigner, de la peaufiner.

« Sans mentir, si votre ramage

Se rapporte à votre plumage,

Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois. »

Citerait-on pour dire que de tout temps, c’est pas d’hier… mais la situation s’est encore dégradée.

 « On nous inflige

Des désirs qui nous affligent

On nous prend, faut pas déconner, dès qu’on est né

Pour des cons alors qu’on est… »

dit un autre poète. Le consommateur, conscient de la dérive, craint de se montrer moutonnier, se sachant chassé par le technocrate qui teste sur lui des produits calibrés. Il se plaît alors à caresser son indépendance d’esprit virginale, s’imaginant, par ses prédispositions naturelles, propulser dans les étoiles ceux qu’il a choisis, qui ont l’heur de lui plaire. Il aura su chiner dans la brocante et dénicher la pépite : voilà son titre de gloire. Montrer le chemin aux autres, quel délice. Savoir aujourd’hui ce que sera demain, quelle satisfaction, et quelles vacances pour les nerfs à vifs !  

« Mettre un peu d’art dans sa vie et un peu de vie dans son art » conseille Louis Jouvet à la fin d’Entrée des artistes. Mais la plupart des gens en restent à la portion congrue. La qualité recherchée ? Précoce : voilà le terme approprié. Ceux qui l’ont associé avec éjaculation ont l’esprit mal tourné. Jeune, sexy, rebelle. Voilà le portrait craché du rôle pour lequel on passe le casting : la nouvelle génération ne doit-elle pas secouer la poussière des habitudes et présenter un nouvel espoir ? Une future nouvelle norme à renverser dès l’instauration, bien sûr. Classique rime généralement avec formalité, convention, bonne éducation, travail, famille, patrie, petits fours, mais surtout avec ennui : tout ce qu’on aimerait voir valser, balayer pour retrouver sa liberté, son skate, son tweet et sa console de jeu.

« Levez-vous vite,
orages désirés
qui devez emporter René
dans les espaces d’une autre vie ! »

Qui est ce René ? Non, ce n’est pas feu le mari de Céline, qui elle, n’est pas non plus l’idole de Fabrice Luchini… Vous chercherez sur Wikipédia : peu importe. René, c’est vous, c’est moi quand on se regarde avec une larme de complaisance dans le début d’un siècle déjà bien entamé qui ne nous inspire pas de poursuivre son déroulé. Revenons donc à nos moutons de panurge qui piaffent de renverser des piédestaux. La diva : voilà bien le modèle à démonter aussi sec, une cible à déboulonner pièce par pièce. Aujourd’hui on veut une star. Toute la différence tient dans le mot, la langue. Justin Bieber et Lady Gaga prennent de l’âge alors que les Fréro Delavega se séparent, mais d’autres déjà piétinent au portillon. Comment devient-on une star ? Mais on ne le devient pas : on est une star, parce qu’on naît une star. Il suffit de s’en persuader. « Les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien appris » me confiait récemment mon ami Mascarille et je m’en remets à son discernement.

Jean Rondeau dans les bois pendant que le loup y est pas Jean Rondeau dans les bois pendant que le loup y est pas

Les cheveux longs reviennent à la mode périodiquement. A la fin des années soixante, on disait dans les chaumières que ça ne faisait pas très viril, et puis on a vu que ça n’empêchait pas d’emballer, de pécho comme on dit maintenant. Les nubiles redoutent les étalons et se laissent plus volontiers prendre au miel et au suave. On n’est pas romantique avec des cheveux courts. Le clavecin, c’est pareil. D’accord ça fait un peu breloque de pédé, turlute et plume dans le cul, mais c’est kitsch, donc c’est tendance. Voyez Koons et voyez Pierre et Gilles, dans la droite ligne de Duchamp et de Warhol enfin si l’on veut bien, mais avec un je-ne-sais-quoi, une touche en plus, car ils ont une touche les bougres, personne n’en doute… Tous les vieux ne sont pas à mettre à la poubelle. Visez un peu Lagerfeld avec son catogan, il est culte avec Choupette. Je le verrais bien au clavecin, à la flûte traversière, au Stradivarius, s’il voulait déposer son Hasselblad. Certes il paraît sans âge, mais c’est la seule alternative à la jeunesse : regardez Catherine Deneuve, toujours splendide, elle ne fait pas le nombre des années qu’on préfère ignorer…

Il n’y a pas que la chirurgie esthétique pour intriguer chez les stars. Seins refaits, lèvres gonflées, nez corrigé, dents alignées, coach sportif pour ventre ferme, pour passer de gringalet à Superman en un temps record... Bonjour les effets sur le métabolisme !… Nul n’ignore les règles de la cage dorée. Mais connecté du soir au matin, le public en veut plus. Rien n’échappe aux followers. On suspecte les futurs jumeaux de Ronaldo d’avoir été conçus par insémination artificielle. Kaufmann avec son regard de braise doit faire tomber ses partenaires comme des mouches et les coulisses doivent bruisser de ses ébats. Croyez-vous que Domingo ait décroché ? A quoi carbure-t-il ? Un jupon ne passe à proximité qu’à ses risques et périls. Jaroussky partagerait-il avec les castrats plus de points communs qu’il n’en avoue ? A moins que sa mine de chasteté pré-pubère ne camoufle des pratiques étranges ou qu’il ait un amant caché… Va savoir…

Dans l’ancien temps nul ne se souciait de la vie des musiciens. On savait bien que les artistes... il ne fallait pas leur en promettre… mais on n’en parlait pas. Qui aurait cherché des renseignements sur la sexualité de Rafael Puyana ou de Robert Veyron-Lacroix et pour quoi faire, je vous le demande ? Les frasques de Wanda Landowska, c’était son affaire pourvu qu’on n’en sache rien. Huguette Dreyfus aurait pris du bon temps dans un film X à lorgner les hardeurs (le mot n’était pas inventé) gambadant dans les chambres d’un château classé, tandis qu’elle assurait le fond sonore digne des lieux … on l’a murmuré. Mais cette vile calomnie ne repose que sur des allégations sans fondement et je crois qu’elle a gagné son procès.

Ne voilà-t-il pas que, sans prévenir, Scott Ross vient hanter ma plume ? Dans son jean moulant, avec des lunettes octogonales, ses cheveux longs, la raie au milieu, il ressemblait à John Lennon, ou du moins à un de ces hippies de Californie :

«If you're going to San Francisco
Be sure to wear some flowers in your hair
If you're going to San Francisco
You're gonna meet some gentle people there…
»

Je  venais d’acheter son 33tours celui de Scott McKenzie bien avant celui de Scott Ross, car l’un n’empêche pas l’autre et je me rappelle encore la pochette de Monsieur BACH : dans un bleu tenace, un visage passait furtivement l’embrasure de la pochette, narquois… Il n’avait pas l’austérité janséniste de Gustav Leonhardt… Je me souviens encore d’un concert à la salle de l’Ancien Conservatoire, le voir s’installer au clavier, regarder le plafond, renifler d’un côté, de l’autre devant un public interloqué, soudain tel un diable hors de sa boîte, disparaître dans le noir parce qu’« il y a un courant d’air ». Au bis, l’enfant terrible demanda ce que désirait l’auditoire. J’avais lancé : « la Gavotte et Doubles ». Il avait un peu tiqué…

Scott Ross le rebelle Scott Ross le rebelle

1989. La maladie l’emporte à 38 ans : le SIDA. Oui, je sais ce que vous pensez. Vous avez raison. Il appartenait bien à cette catégorie qui rassemble Alan Turing, Eugène Delacroix, Cyrano de Bergerac, Jean-Baptiste Lully, Rudolf Noureev, Thierry le Luron et beaucoup d’autres. Mais « je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître ». Jean Rondeau n’était pas né quand Scott Ross est décédé. Tout mélomane digne de ce nom se doit de posséder son intégrale des pièces pour clavecin de Rameau enregistrée sur l’instrument historique du château d’Assas, instrument que Jean Rondeau viendra toucher après des lustres, pour son disque Vertigo. A propos, je me suis éparpillé, pardonnez-moi. Je voulais juste coucher sur le papier quelques impressions sur le dernier CD de notre claveciniste prodige susnommé Jean Rondeau. On dit à droite et à gauche qu’il est rock’n roll, que, débarqué de sa DeLorean bidouillée par Doc, il vient bousculer la musique ancienne coincée dans l’espace-temps et chambarder le conformisme, le conservatisme, la raideur et la grisaille.

Jean Rondeau CD pochette en bleu Jean Rondeau CD pochette en bleu

Borderline, Rondeau ? Effectivement, quand je regarde les photos qui parsèment internet, et dont je me suis permis de retoucher certaines à mon goût, pour égayer mes lignes… Assez réussi vous ne trouvez pas ?

La tête sur la pochette évoque Saint Jean Baptiste. Elle l’invoque même à mes yeux. J’ai cherché à retrouver la vision qui titillait mon œil. Sans succès. Un Cabanel, un Bouguereau ? Le Baptême du Christ ou le plateau de Salomé ? Je me suis rabattu sur un Goliath décapité que vous avez pu voir en frontispice, mais pas n’importe lequel : un Caravage, excusez du peu. Voyez comme David le couve du regard…

La forêt du second cliché m’inspirait un traitement plus écologique. Un coucher de soleil dont les rayons fondants filtrent au travers des feuillages et des branches… Un peu d’hédonisme dans un monde de brutes.

Je me demande ce qu’en penserait le principal intéressé, mais je n’ai guère d’illusions : le bad boy de la musique baroque n’en a rien à foutre. Au sortir d’une rixe déclenchée par mégarde dans une taverne, un saloon, il se jette sur sa paillasse tout habillé pour cuver sa cuite et n’a pas même le temps, ni le goût, de lire ce qu’on dit sur son travail, pourvu que sa Harley-Davidson soit bichonnée, customisée...

J’en reviens donc ne vous impatientez pas aux portes du CD fort opportunément pré-lancé par des vidéos sur YouTube : il s’agissait de mettre l’eau à la bouche avec un Noir-et-Blanc sophistiqué montrant les musiciens au travail dans le premier mouvement du concerto BWV1052… entier s’il vous plaît. Parfois l’on assemble à l’arrache des vignettes de sessions en studio : à gerber. Dans ce reportage fignolé se découvrait donc l’envers du décor : une séance d’enregistrement avec son atmosphère subtile, son alchimie secrète. Un filage impeccable dans une communion sans faille. Se dévoilait aussi la prise de son complexe avec un arbre de noël au centre et des satellites devant certains instruments. On pouvait craindre que ce qu’on entendait sur la vidéo diffère profondément de ce qui se retrouverait gravé sur le CD, que celui-ci porte les stigmates des multi-micros : des plans sonores écrasés sous prétexte de présence et de détails, un clavecin réduit au bruissement, au cliquetis…

J’ai dû attendre le 10 mars pour m’acheter à La Fnac des Halles ces 76minutes17 de musique qui s’ouvrent par le même concerto. Tout d’abord un plaisir sonore. Le clavecin sonne comme il faut et les autres instrumentistes font oublier qu’ils ne constituent pas un orchestre fourni, mais un ensemble de solistes qui méritent d’être nommés pour leur excellence :

Sophie Gent, Louis Creac’h violon

Fanny Paccoud alto

Antoine Touche violoncelle

Thomas Pierrefeu contrebasse

Evolène Kiener basson

 

D’emblée le tempo du premier mouvement paraît le plus rapide qu’on puisse entreprendre. Cette urgence lui confère une ardente jeunesse dont la tension saura néanmoins conserver la souplesse nécessaire. L’Adagio poétique à souhait fait percevoir la plume mignotant le parchemin pour une missive au clair de lune. L’Allegro transporte par sa vitalité. L’ensemble réjouit comme une réussite. On se frotte au côté jazzy qui enjambe sans fléchir les mesures et les systèmes, avec cette coupe redoutable qui chasse le retardataire ou le complaisant.

Suit le concerto attribué à Johann Christian Bach dont le deuxième mouvement avait fait l’objet d’une vidéo charmante elle-aussi. Peut-être est-ce le moment de mentionner puisque le CD connaît une crise qui fait ressortir des placards le 33tours, au point qu’on attend la mise imminente sur le marché du nouveau standard 78tours qu’il aurait peut-être été judicieux de glisser un DVD dans l’emballage… Dès l’Allegro di molto, des formules standard des poncifs aurait-on dit autrefois donnent le sentiment de l’avoir déjà entendu, mais sont plaisamment agencées. On se coule avec délice dans les premières mesures de l’Andante. Le Prestissimo fait bonne figure et nous prépare au Lamento de Wilhelm Friedmann Bach dans la transcription de Jean Rondeau.  Un petit morceau de solitude et de désolation.

Le concerto n°5, BWV1056 à la différence du premier, surprend par un tempo modéré qui permet d’en ciseler chaque phrase, incite à en savourer les timbres. Le ton paraît aimable et sans lourdeur. Picoti-picota, le deuxième mouvement Largo sollicite la fantaisie de Jean Rondeau. Un ravissement. Une merveille. Le Presto du troisième mouvement, à l’image de l’Allegro, préserve une certaine tempérance. On aurait peut-être souhaité que la toupie se relance avec plus de vigueur, mais pourquoi pas ?

Enfin pour clôturer le programme vient s’additionner le concerto Wq.23 de Carl Philip Emanuel Bach. Comment ne pas être touché par son besoin de séduire, par son angoisse fin de siècle ? Une mélancolie insidieuse teinte chacune de ses phrases, même les plus gaies. Des cabrioles dans le premier mouvement, un alanguissement, une confidence ponctuée par le chœur antique, dans le second. Pour finir un Allegro assai leste, avec des suspensions imprévues all’improvviso. Colin-maillard. Attrape-moi si t’es cap ! Il court, il court le furet...

J’aurais pu comparer le style de l’interprétation avec Tatiana Nikolayeva, Jacques Loussier, voire avec Trevor Pinnock. Ce sera pour une autre fois. Je ne crois pas qu’il soit à propos de démêler ici les mérites des différents fils de Jean-Sébastien Bach, mais c’est l’occasion d’insister sur la prééminence du génie paternel. Comme une activité sportive, sa musique active les rouages de l’esprit. On pourrait dire qu’elle fait partie d’une éducation bien ordonnée. Chaque enfant devrait, plus encore qu’écouter, apprendre par cœur ces concertos, leurs articulations et développements, comme il mémorise et décortique certaines Fables de La Fontaine ou Le Cid de Corneille.

EN RÉSUMÉ UN DISQUE INDISPENSABLE.

Pour finir, la plaquette est émaillée d’un joli texte signé Jean Rondeau, revigorant et plein d’imaginaire, au lieu de paragraphes solennels et rébarbatifs. Bravo.

 

Jacques Chuilon

Paris, mars 2017

Jean Rondeau Dynastie Jean Rondeau Dynastie

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