DES VÉRITÉS SUR NIJINSKY  (deuxième partie)

Ravel et Nijinsky jouant "Daphnis et Chloé" à quatre mains Ravel et Nijinsky jouant "Daphnis et Chloé" à quatre mains
Vint Daphnis et Chloé de Maurice Ravel qui suscite ce commentaire chez Stravinsky :

 

« C'est, certainement, non seulement une des meilleures œuvres de Ravel, mais aussi une des plus belles productions de la musique française. »

(Stravinsky, Chroniques de ma vie)

 

Ravel, lui, vouait une admiration sans borne au Prélude à l'Après-midi d'un faune de Debussy.

 

« Maurice Ravel, pâle comme toujours, souriant comme toujours, charmant, moqueur et gavroche comme toujours, fait des mots sur lui. Il passe. On le suit des yeux. Une grande expérience le suit aussi. N'est-ce pas la musique française la plus neuve, la plus puissamment neuve qui passe avec lui, qui s'installe avec lui dans une loge bondée, où se tassent derrière les vénérables cheveux de la mère émue et glorieuse du musicien, Florent Schmitt, Igor Stravinsky, Edouard Benedictus et Maurice Delage…

Le spectacle dure une heure, sans entracte. L'atmosphère de recueillement créée par l'œuvre n'est pas troublée. On ne fume pas entre une fin et un commencement symphonique. Et l'on acclame le Ballet qui pour la première fois ne s'adresse pas aux sens, aux sentiments, à toutes les choses éphémères et troublantes. C'est le cerveau qui est pris sans toutefois se fatiguer. On se sent ennobli, lorsqu'on s'aperçoit qu'on est ému. Et l'on acclame les ébats de jeunes chiens des guerriers qui s'amusent sur la belle marche épique du tableau rouge sang. La jeune musique française est saluée triomphalement en la personne de Ravel, que l'on demande à la rampe, et qui, à la française, ne vient pas.

C'est un événement qui s'est passé ce soir. On pense à la première de Pelléas et Mélisande. Quelqu'un me répète, en sortant, le cliché de cette année : "C'est du grec habillé à la russe…" Quelqu'un répond : "Imbécile !" »

 (L. H. Comoedia, 10 juin 1912)

 

Il est vrai que l'œuvre est enthousiasmante, majeure, solaire… Elle nous paraît maintenant d'un érotisme affirmé qui ne semble pas avoir tellement pénétré le critique, peut-être parce que la beauté de la musique et sa perfection l'ont transcendé. Laloy lui-même, s'il finira par renoncer à son « farfadet moqueur », présentera Ravel sous un aspect retenu qui correspond bien à son apparence physique mais beaucoup moins à sa musique :

 

« Si pourtant sa musique est toujours expressive, ce n'est pas du tout à la manière de Gluck et de Wagner, ni de Gounod ou Massenet, ni même de Fauré ou Debussy. Le sentiment qui y trouve sa forme accomplie est d'une essence très subtile, où n'entre rien de sensuel, ni même de sentimental. Sans trouble voluptueux, sans besoin d'épanchement, sans élan et sans désir, c'est un sentiment contemplatif et qu'on pourrait dire cartésien, parce que, selon l'ordre assigné par Descartes dans son traité des Passions, c'est l'admiration qui en est le principe. Admiration émue, mais d'attendrissement et non pas de tendresse, devant les jeux et les chagrins de ces amoureux innocents que met en scène le ballet de Daphnis et Chloé (1912), et de mélancolie plutôt que de tristesse à l'évocation de la douce Pavane pour une infante défunte (1899) ou de la Valse (1920) en souvenir d'élégances évanouies. »

(Laloy, Maurice Ravel dans Histoires du théâtre lyrique en France)

 

Daphnis et Chloé n'est plus guère joué dans sa version originale, si l'on veut entendre l'œuvre entière on écoutera avec profit par exemple Désiré-Emile Inghelbrecht (1880-1965), Paul Paray (1886-1979), André Cluytens (1905-1967). La version qui a désormais cours, avec le sous-titre Deuxième Suite, ne comporte que les trois derniers numéros. Il est vrai que toute l'œuvre semble y mener, s'y concentrer, s'y résumer. Ravel, dans sa collection personnelle avait la magnifique réalisation dirigée par Philippe Gaubert (1879-1941) des 24 et 25 mars 1930, privée du chœur. Ravel s’en accommodait, bien que les voix apportent un surcroit de sensualité extratemporelle. Un auditeur écoutant aujourd'hui Daphnis et Chloé éprouvera un trouble voluptueux, un besoin d'épanchement inassouvi, un élan, un désir irrépressible dont la fin urgente et jaillissante le délivre avec délice. Etrangement tout le contraire de ce que décrit Laloy. Comment est-il possible que le critique fournisse ainsi terme à terme exactement le négatif de l'œuvre ? Bien sûr, on comprend toujours sa volonté de dégager l'art moderne des affres du romantisme. Evidemment l'argument du ballet étant pastoral, aurait dû imposer à la musique de rester étale, mais Ravel lui-même a dû confesser que le thème le limitait, lors de l'éventualité de renouveler l'expérience du ballet la même année :

 

« En principe, l'entreprise d'une nouvelle œuvre m'effare un peu. J'ai à terminer un tas de choses qui sont à peine ébauchées. Mais il se pourrait que d'ici quelques jours, tout cela se trouvât clarifié.

Je pense que le livret de ce ballet n'est pas encore arrêté. Je préférerais, d'après quelques indications, le composer moi-même. Le précédent de Daphnis et Chloé, dont le livret fut pour moi une entrave perpétuelle, m'a dégoûté de recommencer une semblable expérience. »

(Maurice Ravel à Jacques Rouché [directeur de l'Opéra] 7 octobre 1912)

 

Quand on compare ce qu’il a créé à ce qui lui avait été demandé, on mesure à quel point Ravel a dû se sentir limité. La nature champêtre associée dans son imagination à l’Arcadie, cette contrée merveilleuse, réveille immédiatement l’image d’un paradis perdu. L’énigmatique « Et in Arcadia ego » trouble inévitablement le rayonnement du présent par son terrible drame. Le tendre élégiaque, la nostalgie sensuelle qui développent un si puissant lyrisme, s’inquiètent, virent à l’angoisse qui génère son implacable Bacchanale. Sous un abord courtois, contrôlé, Ravel cache une inattendue capacité à s’enfiévrer. Cet aspect obsessionnel, d’autres œuvres nous en montrent clairement la force, comme La Valse ou même le Boléro. Ravel pouvait dire être « par nature » différent de Debussy dont, par exemple le magnifique Prélude ne recèle pas d’abîmes aussi profonds. L’énorme puissance d’un germe tout d’abord anodin et plaisant qui enfle et balaie tout sur son passage, Ravel devait bien la connaître et la redouter pour l’exorciser ainsi. Daphnis et Chloé s’achève sur une évocation sexuelle pulvérisant son propos, secouant son auditeur. Eros et Thanatos ont présidé à l'élaboration de cette œuvre géniale. Il faut maintenant relire l’adjectif de Laloy « innocent ». Qu’y a-t-il d’ « innocent » dans cette composition musicale ? D'autres œuvres de Ravel, par exemple ses deux concertos pour piano, montrent un compositeur qui sait être poignant et ne pas se cantonner dans la demi-teinte ou le superficiel, comme l’idée répandue encore de nos jours d’un Ravel “horloger mécanique”, “méticuleux marionnettiste” cherche à l’imposer.

 

 

Le succès éclatant de Daphnis et Chloé allait être éclipsé par les scandales suivants. Comme quoi il vaut mieux avoir des détracteurs farouches que des admirateurs fervents pour se faire connaître du grand public. L'art moderne en ce début de XXème siècle apprend que la provocation fait plus de publicité que le succès à la notoriété ; il en abusera par la suite. Qu'importe ce qu'on dit pourvu qu'on parle de vous. Ce n'était pas la philosophie de Ravel…

 

La chorégraphie de Daphnis et Chloé semble avoir été considérée comme moins “relevée” que celle du Prélude, ce qui aurait précipité la rupture de Fokine avec Diaghilev et encouragé ce dernier à confier un nouveau ballet au chorégraphe Nijinsky.

 

Après sa rebuffade, Debussy consentit à écrire Jeux, commande des Ballets Russes, et, rebelote, à voir Nijinsky composer une nouvelle chorégraphie pour l'interpréter. Après un retour d'amabilité (dû selon Romola Nijinsky à ce que le compositeur, à défaut d'aimer son travail, se sentait redevable à Nijinsky du succès qu'il lui avait apporté, non seulement en France, mais aussi à l'étranger) Debussy fustigea sans regret, sans remord et sans honte, le danseur vedette :

 

« Je maudis "l'affreuse besogne" qui, tout de même, vous laisse intact au moins pour moi et, j'en suis persuadé pour les autres aussi. Mais je lui pardonne difficilement de m'avoir privé de vous cet été ! Sacristi ! Ce n'est pourtant pas souvent… et quoi qu'en dise Arkel-Leblanc-Maeterlinck : il arrive sûrement des évènements bien inutiles. Permettez-moi de comprendre parmi ces derniers, la représentation de Jeux, où le génie pervers de Nijinsky s'est ingénié à de spéciales mathématiques ! Cet homme additionne les triples croches avec ses pieds, fait la preuve avec ses bras, puis subitement frappé d'hémiplégie, il regarde passer la musique d'un œil mauvais. Il paraît que cela s'appelle la "stylisation du geste"… C'est vilain ! C'est même dalcrozien, car je considère Monsieur Dalcroze comme un des pires ennemis de la musique ! Et vous supposez ce que sa méthode peut faire de ravages dans l'âme de ce jeune sauvage qu'est Nijinsky ! »

(Claude Debussy à Robert Godet, 9 juin 1913)

 

Et toujours le mot « sauvage »  entre la haine et la fascination, oubliant le raffinement dont Nijinsky pouvait faire preuve par exemple dans La Pavillon d’Armide ou Le spectre de la Rose. Laloy emboîte le pas de façon si serrée qu'on pourrait penser que son article fut dictée par Debussy lui-même :

 

« … cette musique fluide et soutenue, qui noue dans l'espace ses lignes impondérables et pourtant résistantes, exigeait des mouvements comme elle, prolongés, arrondis et liés. M Nijinsky la scande par le menu… »

(Laloy, Grande Revue, 25 mai 1913)

 

Toujours ce reproche de scansion qui nous évoque les rythmes jazz, bientôt le Charleston, la musique de Gershwin, le Dodécaphonisme, le Broadway Boogie-Woogie de Mondrian à venir… Il semble que Nijinsky se montre plus novateur que Debussy. En lisant la suite, on constate que loin de développer un argument, Laloy en est réduit à piétiner rageusement sur ce même point, à pousser jusqu'à la caricature ce qu'il a vu. Certes l'argument d'une unité, d'une communauté d'esprit entre ce que l'on entend et ce que l'on voit se tient, sauf quand le génie vient transfigurer le conflit, quand celui-ci rehausse par contraste, l'autre dimension…. La chorégraphie ne convenait pas à la musique ? Mais n'était-ce pas la musique qui ne convenait pas à la chorégraphie ? Nijinsky avait imaginé le sujet avant de le soumettre à Debussy, nul doute qu'avant même d'entendre la musique il avait déjà conçu des gestes et enchaînements ; il déclare d’ailleurs à Emile Deflin :

 

« Comme vous le savez sans doute, c'est en assistant à Deauville, l'an dernier à des matches de tennis, que je fus séduit par certaines formes, par l'harmonie de certains élans et que j'eus l'idée de chercher à les parfaire dans la beauté, à les "symphoniser" si je puis dire. »

(Gil Blas, 20 mai 1913)

 

Si la musique de Jeux est particulièrement accomplie, envoûtante, et mérite pleinement le titre de chef d’œuvre, elle prolonge La Mer et ne s'embarrasse pas d'évoquer le sujet d'origine, et donc ne présente pas à Nijinsky l'univers qui l'aurait aidé à développer son rêve. Debussy a délibérément ignoré ce qui aurait servi le propos de Nijinsky, de toute évidence le danseur le lui a bien rendu, poursuivant sa propre recherche qui, même si elle est en rupture avec l'esthétique de Jeux, n'en est pas moins en phase avec son temps. Si le ballet n'est pas parfaitement abouti, n'oublions pas que Debussy n'a pas créé, lui non plus, que des chefs d'œuvre : Rodrigue et Chimène, la Rhapsodie pour saxophone et Le Martyre de Saint Sébastien pour ne citer que ceux là. L'on sait gré à Debussy de ses réussites, admettant que, pour les obtenir, il lui a fallu prendre des risques. Les triomphes rachètent les échecs, ils en tirent même probablement une expérience pour aller au-delà. Pourquoi ne raisonne t-on pas de même pour Nijinsky, alors qu'il construisait lui-aussi un nouvel univers. Il excellait dans le “legato” si bien accordé à la musique de Giselle, des Sylphides, il s'y serait toujours fait applaudir à coup sûr, surtout s’il l’avait agrémenté de ces bonds prodigieux qui transportaient les spectateurs dans un monde enchanté, suspendant le temps presque jusqu’à l’éternité, mais il prenait le risque de s'aventurer dans les domaines interdits de la danse où la posture de base même était reconsidérée. 

 

Gaston de Pawlowski analyse la situation :

 

« Avec plus de certitude que la baguette du sourcier ne révèle une eau vie, l'hostilité du public indique suffisamment la valeur artistique d'une œuvre quelconque. Lorsqu'on le sait, cette sourde hostilité est un encouragement à l'artiste, à condition toutefois qu'on l'ait averti des règles du jeu.

L'hostilité du public est, après tout, bien légitime. Lorsqu'une œuvre est nouvelle, lorsqu'elle comporte une création digne de ce nom, elle critique par là même toutes les œuvres précédentes. Elle bouleverse nos habitudes, détruit nos préjugés ; elle est la vivante condamnation de nos admirations actuelles. Comment tout d'abord ne pas lui en vouloir ?

Pour Nijinsky, comme il était vraiment difficile de critiquer son talent de danseur, on s'est rattrapé du mieux qu'on a pu sur ses créations…

Cette année, les moindres défaillances de sa création Jeux, ont été accueillies avec une hostilité qui serait véritablement suffisante pour décourager tous ceux qui ignorent les règles du jeu en matière d'art. Et cela, une fois de plus, s'explique, puisque Nijinsky, avec une candeur d'artiste véritablement touchante, a cru pouvoir faire comprendre immédiatement à la foule ce qui n'est, en somme, que le résultat d'un instinct raffiné à l'excès.

 

Je n'entends pas, remarquez-le bien, prétendre que Jeux soit à l'abri de toute critique. Ce joueur de tennis qui, vêtu de flanelle blanche, sur un décor de prairie verte, s'efforce de styliser les gestes les plus simples de la vie sportive, en compagnie de deux jeunes filles, peut sembler insuffisant pour remplir toute l'action. C'est trop peu de chose pour le public, je l'admets volontiers ; mais, a-t-on réfléchi suffisamment aux conséquences incalculables que pouvait avoir cette création sur l'art contemporain ? Je ne le crois pas. Nijinsky simple danseur de génie, n'a su interpréter que quelques gestes familiers dont la beauté esthétique dut le frapper quelque jour d'été. J'admets volontiers qu'il ne vit pas dans ces gestes autre chose qu'une belle interprétation stylisée d'attitudes familières. Mais je vous le demande, n'est-ce point là justement le but vers lequel doit tendre tout notre art contemporain ? »

(G. de Pawlowski, Comoedia, 17 mai 1913)

 

Certes, l'argument était mince ; mais n'était-ce pas la leçon de l'art moderne que le sujet ne fait pas l'œuvre et qu'elle éclate avec plus d'évidence dans le prétexte. Maurice Denis avait écrit alors qu’allait surgir l’Art Abstrait, cette phrase qui résonna comme le manifeste de l’art moderne :

 

« Se rappeler qu'un tableau, avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées. »

(Maurice Denis, Art et Critique, 30 août 1890)

 

D'ailleurs Debussy justifiait le volatil sujet de Jeux à la presse, le matin même de sa création. Lui qui n'avait jamais aimé la contrainte de « la scène à faire » s'était en effet senti bien libre. Libre dans le sujet certes, mais pas entièrement à son aise car, Debussy souhaitait qu'on lui soumette des sujets avec « des personnages dont l'histoire et la demeure ne seront d'aucun temps, d'aucun lieu » (comme il le confiait à son professeur Guiraud en 1889, conversation notée par Maurice Emmanuel). C'était bien le contraire de l’argument que les Ballets Russes lui avaient soumis, qui au départ devait même comporter un aéroplane, comme dans les tableaux de Robert Delaunay (1885-1941), et qui faisait référence au tennis dans les vêtements de sport du moment.

 

Nijinsky lui-même se déclare déçu de n'avoir pu mener à son terme son projet :

 

« Je me sentis trop faible pour continuer à composer le ballet de Jeux qui avait pour thème le flirt et qui n'eut pas de succès parce que, pour ce ballet, l'inspiration ne m'était pas venue. Le début n'était pas mauvais, mais on se mit à tant me harceler que je n'arrivai pas à l'achever convenablement. L'argument comporte la présence de trois jeunes gens se poursuivant l'un l'autre de leur amour. Je n'ai commencé à comprendre la vie que lorsque j'eus atteint l'âge de vingt-deux ans. Les éléments de ce ballet, c'est encore moi seul qui les ai réunis. Debussy, le compositeur bien connu, insista pour que le développement fut mis sur le papier. Je réclamais l'aide de Diaghilev qui le rédigea en compagnie de Bakst. Mais ce fut moi qui fournis les idées.

Diaghilev qui aime les louanges, raconte volontiers que ce ballet est son œuvre : il voulait en avoir la gloire. Qu'il s'attribue le mérite d'avoir composé le Faune et Jeux, cela m'est bien égal, car c'est sous l'influence de ma "vie" avec Diaghilev que j'ai créé ces deux ballets. Le Faune c'est moi, tandis que Jeux représente la vie dont rêvait Diaghilev. Il aurait voulu avoir deux garçons pour amoureux, faire l'amour avec eux et, qu'à leur tour ils le fissent avec lui. Dans le ballet ce sont deux jeunes filles qui remplacent les garçons tandis que le rôle de Diaghilev est tenu par un jeune homme. L'amour entre trois hommes ne pouvant être représenté sur scène, il avait fallu changer les personnages. J'aurais voulu faire sentir à tous le dégoût que j'éprouvais à l'idée d'un amour contre nature, mais je n'ai pas su donner de conclusion à ce ballet. Debussy n'en aimait pas le sujet lui non plus, mais il avait été payé dix mille francs-or pour faire la musique, et il lui fallut le terminer… »

(Vaslav Nijinsky, Journal

 

Ce texte évidemment se prête à de nombreuses interprétations, notamment à cause de la traduction. Il n'y a pas lieu de douter que Nijinsky ait eu l'idée première et qu'il en ait demandé la rédaction à Diaghilev et Bakst, mais la plupart du temps on raconte que Debussy n'aurait eu qu'une sorte de torchon griffonné par Nijinsky sur une nappe en papier, ce qui permet de suggérer le manque de sérieux de l'entreprise auquel Debussy avait dû céder, avec pour suite logique, la chute, le four. Stravinsky se rappelait avoir assisté à la première, avoir aimé la musique, mais n'avait aucun souvenir de la chorégraphie.

 

« En vérité, le jour lointain, il faut espérer que ce sera le plus tard possible, où je ne susciterai plus de querelles, je me le reprocherai amèrement. Dans ces œuvres dernières, dominera nécessairement la détestable hypocrisie qui m'aura permis de contenter tous les hommes. »

avait dit Debussy, aussi ne pouvait-il pas totalement regretter un scandale qui d’ailleurs fut éclipsé aussitôt par celui du Sacre… Rappelons que Nijinsky en fut le chorégraphe mais ne dansa pas ce ballet.

 

Jacques Chuilon

Mai 2021

 

Photo : Ravel et Nijinsky jouant Daphnis et Chloé à quatre mains

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