DENIS MATSUEV, LE BEETHOVEN QU’ON ATTENDAIT.

Denis Matsuev et Vladimir Spivakov le 10 juillet 2018 Denis Matsuev et Vladimir Spivakov le 10 juillet 2018

Acheter une place par internet : la galère !  Dissuader l’acheteur ? On se demande. Le rendre hystérique. Dans quel désir sournois ? Les jours passent. La poste délivre enfin le billet attribué. Finalement je me rendrai compte ꟷ après bien des investigations obstinées ꟷ me retrouver au rang R avec 17 sièges devant moi, pas moins. De plus, contre le mur ꟷ ici l’on ne dit pas “côté jardin”ꟷ “à gauche”. Effectivement je verrai le soliste… de dos. Aussi reculé dans une église ? Après une expérience de plus de 40 ans… Sceptique, je ne vous le cacherai pas. Résolution prise : chercher sur place un moyen de trouver mieux. Paris, Gare de l’Est, départ 9 heures du matin arrivée à Colmar onze heures et demi.  Dépose des bagages à l’hotel Ibis et sans attendre aller rôder dans les environs. Le bureau du Festival, que j’interroge si par hasard il n’y aurait pas de place libre ou à la revente, me précise que c’est complet-complet-complet, mais essayez tout de même avant le concert, cela arrive parfois… sur l’air d’on peut toujours rêver, cela ne coûte rien mon pauv’ monsieur.

Je repasse ꟷ il est presque midiꟷ devant l’église Saint Matthieu. De la musique s’en échappe : un orchestre… Gershwin. Je furète. Une petite porte sur le côté invite à s’y glisser. Discrètement je m’aventure et pénètre sans me faire insulter, expulser manu militari. Soudain quelques notes de piano. Ai-je bien entendu ? De piano ?  « Il » est là, en chair et en os. Ce qui me fascine dans cette fin de répétition ꟷ à laquelle je me reproche de ne pas avoir assisté dès le début ꟷ c’est de voir Denis se donner entièrement. Il n’est pas là pour “marquer”, prendre des repères et se réserver pour ce soir ꟷ ce que l’on comprendrait ꟷ d’autant qu’il connaît l’œuvre sur le bout des doigts, si j’ose dire. Non, il est là pour aller au bout du possible, sans tricher.

Maintenant tout le monde se lève pour sortir. Il y a une sorte de contrôle à l’entrée. Denis s’y arrête pour échanger quelques mots. Je passe devant « lui ». Il est rayonnant. Je l’ai si souvent vu ꟷ ne serait-ce que récemment sur ses blogs pour la coupe du monde de football, hurler son enthousiasme ꟷ que j’ai comme une impression de familiarité… Mais ce n’est évidemment pas réciproque. A le voir ainsi souriant et sans façon, qui ne pourrait se croire autorisé à l’aborder ? Mais pour dire quoi, quelle sottise ? « Bien dormi ? Pas trop chaud ? Vous aimez la choucroute ? » Ridicule !

En ralentissant mon pas, je le dévisage en m’efforçant de ne pas appuyer trop mon indiscrétion. Difficile pour moi, parce qu’avec ma mauvaise vue, je scrute mon sujet comme pour trouver ma direction sur un plan de métro… « Il » a autour de lui cette aura d’énergie comme s’il venait d’un univers parallèle… Je dirais même que sur lui la lumière se diffuse autrement : elle tourbillonne, poudroie, l’enveloppe, s’évapore. Je suis fou ? C’est possible. Sensitif serait plus gentil. Je passe aussi devant Vladimir Spivakov. Quel élixir consomme-t-il ? On lui donnerait 20 ans de moins. Etrange sensation que d’avoir côtoyé furtivement deux stars de ce gabarit. Dans le frémissement d’un soleil d’été, le souvenir m’en restera.

 

Manger vite. Passer aux Dominicains voir la « Vierge au buisson de roses » de Martin Schongauer. Au musée Unterlinden, le retable d’Issenheim de Matthias Grünewald n’est pas visible le mardi. Colmar jolie ville, calme. En attente.

 

Vers 7 heures je viens traîner vers l’église. Il y aura bien quelqu’un  pour préférer le match France-Belgique à un concert classique. Pas sûr. Je m’installe à la terrasse d’un café face à l’entrée. Maestro Vladimir Spivakov discute avec une personne sans être dérangé par les quêteurs d’autographes. Les instrumentistes affluent par grappes. Vers 8 heures la porte s’ouvre. Il ne s’agit que de la porte donnant accès au vestibule, mais c’est déjà de bon augure. Je m’avance à tout hasard. Stupéfaction. Un raccord du concerto de Beethoven a lieu ! Pendant une demi-heure, à travers la porte me parviennent les accents du premier mouvement ! Que n’aurais-je pas donné pour assister à ces derniers réglages dans la salle ! Décidemment les russes ne chôment pas. Festival d’été, mais exigence de qualité. Perfectionnisme, ferveur. L’Art c’est ça.

D’un pilier de la sacristie, voici que surgit Coppélius subrepticement sorti des “Contes d’Hoffmann”. Va-t-il me susurrer « J’ai des yeux… » ? Il exhibe, enjôleur, un billet qu’il aurait eu avec son abonnement. Une très bonne place, vous verrez, vous ne serez pas déçu, assure-t-il. A prix coutant : un prix modique vous en conviendrez. Ce serait dommage de laisser passer votre chance… Je vérifie sur le plan. Miracle ! Une place du bon côté. Rang K. Seulement 10 sièges devant moi. L’assurance d’un meilleur son, d’une meilleure vue (voyez mes clichés). J’achète. Je sais maintenant que tout ira bien, selon le leitmotiv qu’aime à répéter mon idole. Il n’y aura pas d’autre revente de billet. Cette ombre étrange n’était venue que pour moi.

Les musiciens ont quitté la salle, on peut entrer. Si d’extérieur l’église est plus longue que large, à l’intérieur c’est le contraire, à cause du vestibule qui ferme la tribune soutenant l’orgue et du jubé qui barre le chœur. Je m’assieds, content. L’angle sous lequel je vois le piano m’assure que je verrai celui qui va le faire sonner. Combien ai-je-payé ? Trois ducats. Une bagatelle. N’aurais-je pas, dans la transaction, étourdiment paraphé quelque antique vélin avec de la bave de crapaud touillée dans la sueur de mon front pour une encre sympathique ? Peu importe !

Denis Matsuev à Colmar Denis Matsuev à Colmar

La monumentalité du concerto débute par 3 minutes d’introduction d’orchestre initiant une vaste fresque traversant une multitude d’éclairages qu’il faut moduler sans perdre de vue l’unité. Le style de Vladimir Spivakov se caractérise par l’élégance aristocratique. Ici d’emblée, c’est le ton juste : la couleur ambrée, sans surcharge ni retenue. Un équilibre parfait avec un orchestre du plus haut niveau. Denis Matsuev, c’est la splendeur du piano. Dès l’entrée, le roulement des notes frappe l’attention par sa couleur mordorée. Le clair-obscur aussitôt brosse le climat mouvant qui va parcourir toute l’œuvre. Denis, par un phrasé subtil va dialoguer, comme il sait le faire, avec le chef, dans une compréhension mutuelle. Une symbiose extraordinaire s’opère sous nos yeux et nos oreilles : l’évidence de cette musique. Denis, c’est Beethoven au piano. On se prend même à voir le masque du compositeur se superposer sur les expressions du pianiste. Tous les accents et toutes les nuances sonnent avec nécessité. C’est un délice, une révélation. Jamais je n’ai entendu d’exécution comparable. J’enrage de ne pas la savoir filmée. Denis captive et capture son auditoire au point d’obtenir des silences irréels quand il descend dans les pianissimi les plus ténus, quand il suspend la phrase dans le défi d’un rubato. Il ressent cette musique si profondément que le partage avec le public est un cadeau inappréciable, phénoménal. Par moments des sourires de connivence avec Spivakov nous font ressentir à quel point nous vivons là un moment unique. On voit de temps à autre, sous le clavier les doigts s’agiter, battre et ventiler l’éther, comme un athlète se prépare par des mouvements d’assouplissement à une performance. Fascinant de pouvoir assister à ce moment de vérité.

Un deuxième mouvement délicat et méditatif, plonge l’audience dans un rêve singulier, intemporel, puis soudain le dernier mouvement l’entraîne dans une course folle, une farandole endiablée qui déclenche son euphorie. Denis se lève avant même le dernier accord d’orchestre pour aller vers le chef, et cela nous révèle un de ses secrets. Denis vit sur une autre horloge biologique. Il ressent le temps par anticipation et avec une acuité surhumaine. Avec lui nous vivons cette épure, la quintessence de la musique et celle de l’existence.

Les applaudissements montent comme une vague, d’un public encore interloqué par ce qu’il vient de vivre, et qui ne peut trouver à l’instant toutes les ressources pour témoigner sa gratitude. Beethoven comme cela, c’est inouï. En attendant, c’est l’entracte. Les grands piliers surmontés de leurs ogives coiffées d’un plafond de bois, enjambent le public qui cherche à se dégourdir avant la deuxième partie. Un coup d’œil circulaire me fait entrevoir à mi-hauteur la ceinture de tableaux inspirés par l’Ancien et le Nouveau Testament. S’il fallait en ajouter avec Denis, ce serait Saint Georges terrassant le monstre Steinway, ou Saint Christophe secourant les vacanciers du terrible ennui estival.

 

L’acoustique un peu généreuse de l’église ne profite pas à Gershwin autant qu’à Beethoven. On l’aurait aimée un peu plus matte, mais tant pis. Si le magnifique orchestre voit quelques-uns de ses fortissimos noyés dans la résonnance gothique, les traits de pianos quand il est seul, prennent un relief superlatif avec cette capacité de Matsuev d’articuler, de faire chanter tout ce qui lui est confié. Les points d’orgue jazz font la délectation du public. Personnellement j’aime tout particulièrement le deuxième qui prend la forme d’une ballade… Et voilà, c’est fini. Même allongée, la Rhapsody n’est pas longue. Denis ne consentira qu’à un seul bis : “Dans l’antre du roi de la montagne” de Grieg arrangé par Ginzburg, augmenté d’une intro jazz qui permet à Andrey Ivanov contrebasse et David Tkebuchava percussions, qui se sont illustrés dans les ajouts à la “Rhapsody in blue”, d’y participer. Denis doit savoir que les français viennent d’apprendre à l’entracte leur victoire contre les belges à Saint Pétersbourg, et qu’il doit leur tarder d’extérioriser leur joie par les rues et par les chemins. Lui qui a ouvert cette Coupe du Monde de Football en Russie ꟷ avec le fabuleux concert de la Place Rouge débutant par le premier mouvement du premier concerto de Tchaïkovsky ꟷ sait de quoi il retourne… La nuit sera blanche pour beaucoup…

 

Je vois se couler à pas de loup Evgeny Evtyukhov immortalisant avec talent les derniers saluts, bardé de son matériel fiché d’énormes télés de safari avec lequel il obtient une si belle profondeur de champ. Le lendemain, retour à Paris, mais le 27 me verra brandissant joyeusement mon billet, mon sésame, à la Roque d’Anthéron ! Et le 17 septembre, vous savez quoi ? Il y aura le récital au Théâtre des Champs Elysées. Encore de belles journées en perspective !

 

Jacques Chuilon

Paris, Juillet 2018

...les photos sont de Jacques Chuilon

Denis Matsuev le 10 juillet 2018 Denis Matsuev le 10 juillet 2018

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