Valery Gergiev ou penser la musique aujourd'hui

Les éditions Actes Sud viennent de faire paraître un livre d’entretiens de Bertrand Dermoncourt avec Valery Gergiev, sous le titre succinct « Rencontre » dont je viens d’achever la lecture. Il me semble opportun d’en brosser un rapide compte-rendu.

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Dimanche 11 mars 2018 après avoir suivi la retransmission en direct à la télévision du spectacle en hommage à Marius Petipa (1818-1910) au Mariinsky, je songeai qu’il était bien rare qu’un chef dirigeant un ballet ne cherche pas à tirer la couverture à lui, même s’il éclipse par le brillant du sonore, l’éclat visuel de la chorégraphie et la performance des danseurs. Valery Gergiev avait au contraire dosé ses effets et pris soin de ménager un équilibre parfait, une symbiose naturelle entre la fosse et la scène d’où l’impression de réussite sereine, d’achèvement que l’on éprouvait avec les applaudissements.

Justement les éditions Actes Sud venaient de faire paraître un livre d’entretiens de Bertrand Dermoncourt avec Valery Gergiev, sous le titre succinct « Rencontre » dont je venais d’achever la lecture. Il me sembla opportun d’en brosser un rapide compte-rendu. Mais parler de cet ouvrage, que je dois d’emblée qualifier de passionnant, ne peut se faire sans en situer le propos dans notre actualité qui elle s’explique notamment en jetant un œil rétrospectif sur les tendances musicales apparues et disparues depuis quelques lustres.

Chaque époque apporte sa révolution artistique, bien qu’elle ne se manifeste pas nécessairement dans les divers arts de façon synchronisée. On pourrait croire qu’elle ne concerne que la création, mais non. Chaque époque entreprend aussi de reconstruire son passé afin de justifier sa filiation. A son tour elle met à l’honneur certaines figures à ses yeux négligées pour jeter aux oubliettes quelques idoles vénérées.  Gergiev se montre particulièrement conscient que nous vivons une phase charnière et l’acuité de son analyse touche les divers secteurs qui interviennent dans les arts. 

_ Défendez-vous une esthétique contemporaine particulière ?

_ Non, ce serait mettre un frein à l’imagination des compositeurs. Mais je suis heureux de constater que plus personne ne compose comme Pierre Boulez. Cette période assez stérile de l’histoire de la musique est terminée heureusement. Ceci dit, c’était un grand chef d’orchestre… (p163)

Boulez méprisait Shostakovich parmi d’autres compositeurs où l’on ne s’étonnera pas de voir figurer Rachmaninov mais aussi, pour tirer au hasard un nom du chapeau : Schubert. Ne croyez pas qu’il ait été farouchement nationaliste et xénophobe. Sa vindicte frappa et même particulièrement, les compositeurs français : il n’aimait pas Rameau ni Massenet, ni Saint-Saëns, ni Poulenc ni celui-ci, ni celui-là etc… Excusez-moi de ne pas entamer une liste interminable. Les erreurs d’appréciation du fondateur de l’IRCAM, disons le mot, ses “énormités”, ses anathèmes qui révèlent son manque de clairvoyance, ne peuvent que laisser perplexe sur son appréhension, sur son appréciation, ou plus simplement sur son amour de la musique.

Aujourd’hui tout a changé comme le souligne Valery Gergiev : une nouvelle ère prend sa place en occident avec l’occasion de réviser, de restaurer notre passé. Chostakovitch devient un jalon incontestable et majeur de la musique moderne, auquel une nouvelle génération de compositeurs va se référer, se confronter. Il faut dire que Gergiev a bien œuvré pour cette exhumation, par ses concerts, CDs et DVDs.

Bertrand Dermoncourt fait longuement parler son vis-à-vis sur Mahler qui offre avec ses symphonies un terrain de chasse privilégié pour un chef et pour un orchestre, et qui présente un exemple type d’un compositeur longtemps dédaigné qui, par le changement de goût du public, a fini par être couronné “grand compositeur”. Là, peut-être faudrait-il faire un clin d’œil ou rendre un coup de chapeau à Visconti et son film ‘Mort à Venise’ de 1971. Dans ce film les spectateurs voyaient tout le déclin d’une époque : ils y voyaient surtout la leur, la nôtre.

Les années 70 connaissaient un sensible désenchantement. Le soubresaut de mai 68 n’avait pas suffi à infléchir l’avenir, qui pouvait l’ignorer ? La jeunesse du baby boom qui n’avait pas connu la guerre mais qui aspirait pour son avenir à la paix, à la fraternité, reprochait à ses parents et grands-parents d’être responsables d’un désastre planétaire. Voulant se tisser un art à son image, elle alla farfouiller dans la bibliothèque du grenier pour y trouver des partitions poussiéreuses. Les excès dramatiques et la compétition acharnée des grandes voix : très peu pour elle. En conséquence, “le grand répertoire romantique” lui faisait horreur. Le foyer géographique de cette insurrection, qui s’appropria la musique du Moyen-âge, puis de la Renaissance et rapidement celle du XVIIIe siècle, ne pouvait pas naître du côté de la méditerranée à l’évidence, il s’épanouit entre la Hollande, la Belgique et l’Angleterre. Toute cette aventure démarra chichement, mais peu à peu l’oiseau fit son nid, en France particulièrement… Pourtant il faut bien l’avouer, depuis plus d’une décennie maintenant, ce qui est devenu une entreprise commerciale avec pignon sur rue s’est mis à radoter. On lui avait pardonné ses bricolages de jeunesse mais aujourd’hui ses impostures embarrassent.

Désormais tous les mélomanes attendent un nouveau souffle. D’où pourrait-il venir et dans quel répertoire ? Peut-être la France ou l’Italie allaient-elles donner une nouvelle impulsion ?  Il y eut bien une redécouverte éphémère des roulades au sourire impertinent de Rossini dans les années 80 avec ‘Le Voyage à Reims’, mais elle ne généra pas un vrai retour au bel canto romantique. Quelle maison d’opéra monte aujourd’hui ‘La Donna del Lago’, l’une des plus belles créations du cygne de Pesaro ? Et ‘Maria di Rohan’ de Donizetti, et ‘Bianca e Fernando’ de Bellini … ? Et s’il fallait chercher ailleurs ?

En effet il est impossible de ne pas remarquer depuis quelques années les noms russes qui s’affichent en grandes lettres. Elles viennent de s’éteindre malheureusement pour Hvorostovsky, mais elles scintillent de tous leurs feux pour Vadim Repin, Anna Netrebko, Ildar Abdrazakov, Grigory Sokolov, Daniil Trifonov, sans oublier l’impérial Denis Matsuev, pour ne citer que les premiers qui viennent immédiatement à l’esprit. Ce ne sont là que des noms d’interprètes, me direz-vous. Oui mais qui viennent aussi avec des œuvres de Tchaïkovsky, Rimsky-Korsakov, Moussorgsky, Rachmaninov, Prokofiev, Shostakovich qui n’étaient pas tellement présentes jusque-là. Pléthore de chefs russes irriguent la vie musicale à travers le monde : Valery Gergiev, mais aussi Yuri Temirkanov, Vladimir Spivakov, Alexander Sladkovsky et d’autres encore comme Tugan Sokhiev aujourd’hui à Toulouse. Est-ce vraiment un hasard si l’un de nos plus grands espoirs français du piano, Lucas Debargue, a eu pour professeur Rena Cherechevskaïa et si le démarrage de sa carrière est dû au concours international Tchaïkovsky de 2015 ? Il suffit de regarder Mezzo pour s’apercevoir d’un changement de pôle d’attraction, d’un déplacement de géographie esthétique…

Les meilleurs orchestres aujourd’hui nous viennent de Russie, mais il faut organiser des tournées souvent harassantes et cette diffusion de la musique vient avec une autre façon de concevoir l’art et son rapport avec le public.

Avec le Mariinsky, nous avons joué dans plus de cent villes différentes de Russie. Les salles ne sont pas toutes les meilleures du monde, mais cela ne nous empêche pas de jouer au plus haut niveau des programmes exigeants, incluant la musique de Chtchedrine ou Dutilleux. Matsouïev [1] possède cette même philosophie. J’y vois une différence fondamentale avec certains de  ses collègues occidentaux dont la carrière est entièrement régie par la logique des agents. Je ne les critique pas, mais il ne faut pas que l’argent décide de tout. Autrement tout le monde jouerait dans les quelques salles qui payent le mieux. Or le public, partout dans le monde, est en droit d’entendre les meilleurs artistes. Matsouïev et Trifonov n’ont pas honte de parcourir leur pays de long en large. Lucas Debargue et Seon-Jin Cho, après s’être distingués au Concours Tchaïkovski et à celui de Varsovie, ont exploré toutes sortes d’expériences avec moi, dans les endroits les plus insolites, et toujours avec plaisir. C’est fondamental. (p121-122)

Il faut faire attention au marketing. Il doit toujours être au service de la musique et non l’inverse. A la fin, j’ai peur que cette course à l’argent ne réduise le répertoire à une peau de chagrin, quelques titres phares pour les touristes. Ce serait une honte. (p88)

 

Pour Gergiev, diriger impose de multiples responsabilités dans lesquelles figure son partage avec le public :

Quand vous êtes chef, il est nécessaire de prendre des risques, et il faut que le concert que vous donnez soit plein d’inconnu, même pour les musiciens de l’orchestre qui sont avec vous sur la scène. Non pas par envie de leur rendre la vie impossible, mais parce que les choses préparées à cent pour cent, des symphonies répétées trente ou quarante fois, peuvent rendre les choses ennuyeuses. Et ce sentiment d’ennui, le public le perçoit très bien. (p172)

… Ce qui est fondamental, ce n’est pas tant que le chef indique quand jouer, mais comment jouer. (P171)

… Je considère que le pouvoir de l’opéra n’est pas essentiellement théâtral. Ni didactique ou historique, d’ailleurs. Il est avant tout émotionnel. (p179-180)

Il ne faut jamais oublier que la mise en scène n’a pas qu’une incidence sur ce que l’on voit, mais aussi sur ce que l’on entend. (p184)

On voit clairement qu’un nouvel esprit se développe. Mais la puissance de travail de Gergiev surprend. Peut-être a-t-il un secret ?

_ La direction d’orchestre semble parfois tenir à peu de choses. Pensez-vous avoir un “truc” ?

_ Oui, ma gestique est floue et j’embrouille plus les orchestres que les autres chefs. Comme ils sont embrouillés, ils font plus d’effort pour s’y retrouver, et cela augmente l’attention.

_ Vous plaisantez ?

_ A moitié seulement ! (p166)

Il ajoute même un peu plus loin :

Si l’orchestre demande au chef de l’aider à chaque entrée, c’est signe que l’orchestre n’est pas très bon. (p168)

Quand on lui demande les principes qui lui viennent à l’esprit et qui commandent son action, le premier qui lui vient :

Tu rendras le public heureux. Ainsi tu seras toi-même satisfait. (p165) 

La phrase devrait être méditée quand l’idéologie actuelle ignore le plaisir esthétique dans l’art que l’on présente plutôt comme l’objet d’une réflexion, moins une expérience sensible que le prétexte d’un savoir. On peut s’amuser à mettre dans la bouche d’un autre chef cet aphorisme pour voir s’il y serait crédible. La notion de beauté a même disparu du discours artistique. Aussi quand Valery Gergiev la cite comme une composante des compositions de Chostakovitch, son interrogateur lâche, stupéfait : « De la beauté ? » (p135). On voit d’ailleurs que ces deux-là ne sont pas exactement sur la même longueur d’onde avec cet échange :

_ Quel est le rôle de l’artiste dans nos sociétés ?

_ Il est de rappeler que nous vivons dans un monde souvent très beau et qui peut parfois devenir laid, par notre faute.(p97)

La musique passe aujourd’hui par l’enregistrement, mais là encore, le chef doit reconsidérer une esthétique périmée :

Dès 1989 nous avons pu réaliser de gros projets avec Philips, ce qui était formidable à l’époque. Mais j’ai toujours trouvé que le son de ces disques était trop trafiqué : Philips aimait enregistrer en multi-micros et mixer ensuite le son afin d’obtenir un résultat proche de celui de la salle. Je préfère une méthode plus simple qui consiste à capter directement, sans mixage, une acoustique naturelle. La nouvelle salle nous le permet. (p70)

 

On s’interroge aujourd’hui sur la façon d’attirer vers la musique dite classique une nouvelle génération et pour ce faire on envisage des solutions aussi niaises que d’autoriser les ados à regarder leur smartphone pendant le concert, voire à téléphoner à leurs potes, devant des instrumentistes vêtus à la façon rock pour mieux les inscrire dans le présent. L’orchestre devrait même s’accorder avant d’entrer (stupidité acoustique) et le concert devrait intégrer une ‘mise en espace’ pour distraire ce nouvel auditoire considéré par les réformateurs comme inculte, incapable de se concentrer sur ce qu’il entend. Cette nouvelle arrivée d’artistes russe ne semble guère avoir besoin de toutes ces simagrées pour déclencher l’enthousiasme et peut-être devrait-on s’interroger rétroactivement sur la version édulcorée de la musique classique (pour se flatter d’être irréprochable) qui s’est installée ces dernières années avec des interprètes aseptisés. Ne craignez rien, je ne vais pas les nommer.

Une vision de la culture qui étonne par son altruisme et sa philanthropie suscite une question qui reçoit une réponse laconique :

_ Peut-on dire qu’en plus d’être un musicien et un bâtisseur, vous êtes à votre manière, un politicien ?

_ Non, en aucun cas. (p94)

 

Dans ce dialogue où Gergiev raconte aussi les débuts et l’évolution de sa carrière, on peut s’étonner qu’on lui pose certaines questions. J’en ai rassemblé un petit florilège :

_ La musique classique a-t-elle encore un avenir ? (p78)

_ Dans le répertoire russe, n’y a-t-il pas un poids trop important de la tradition ? (p82)

_ L’opéra est-il un art du XXIe siècle ? (p86)

_ Pourquoi entendons-nous souvent dire de Tchaïkovski qu’il est “vulgaire” ? (p143)

_ Est-il important d’éviter la routine ? (p167)

Une dernière pour la route :

_ Etes-vous sensible aux questions de style ? (p180)

Pour maladroites qu’elles paraissent, il faut croire que ces interrogations devaient être nécessaires à dissiper quelques ombres.

Un livre indispensable donc, pour une remise à niveau, une remise en cause de toute une idéologie qui périclite avec tout un art académique et conceptuel. Je suis loin d’avoir abordé tous les thèmes qui sont traités dans ces 211 pages qui se parcourent d’une traite. Attention les montagnes russes ne sont pas pour les constitutions trop fragiles. Il en est qui bougonneront, qui tempêteront, qui enrageront le long de ces lignes foisonnantes d’idées novatrices. D’autres y trouveront un rayon de soleil et d’espoir.

 

Jacques Chuilon

Paris, mars 2018

[1] Actes Sud adopte dans ce livre une graphie qui n’est pas courante, comme Matsouïev au lieu de Matsuev, Chtchedrine pour Shchedrin, voire Tchaïkovski à la place de Tchaïkovky.

 

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