FRANÇOIS DUMONT AU TOP

François Dumont à la Salle Gaveau le 12 octobre 2018, photo Jacques Chuilon François Dumont à la Salle Gaveau le 12 octobre 2018, photo Jacques Chuilon

Se rendre à un récital de François Dumont ressemble à s’apprêter pour dîner chez un chef étoilé. Sur le chemin tous vos sens commencent à papiller en perspective. La salle Gaveau offre déjà ses volutes raffinées. L’art de recevoir.

S’installer, regarder à gauche, à droite, voir le public affluer jusqu’à la dernière minute, tout en jetant un œil sur le beau programme, voilà le premier des plaisirs. Notre hôte nous a concocté le menu le plus savoureux avec pour entrée, un “Prélude et Fugue en La mineur BWV 543” (sur le CD Arrtalinna Vol 2) de Bach assaisonné avec brio par les mains expertes de Liszt. Rien de tel pour aiguiser une attention. On se sent toujours un peu plus intelligent après avoir écouté Jean-Sébastien Bach comme le matin, après la douche, aspergé de Jean-Marie Farina. François Dumont entre dans l’arène, un bref salut et le voilà qui commence et nous voilà embarqués. Il impose aussitôt le discours architecturé de cette musique avec une intensité merveilleuse. Les cascades puissantes de l’orgue pleuvent par moments et nous inondent par leur vrombissement et l’on peut suivre à son toucher, l’indépendance de son phrasé, l’entrecroisement des lignes qui tressent la composition. La fugue nous prend par surprise et nous entraîne et nous déploie avec ses entrelacs et son dessus-dessous, sorte de ruban de Möbius, imprévu. Ferruccio Busoni (1866-1924) traverse un moment mon esprit, mais le voilà qui s’enfuit sans un mot pour qu’entre Achille-Claude. Oui, Debussy.

Une lumière nacrée, moirée, picote le jade des “Pagodes” qui tintinnabulent sur un kakémono.“La soirée dans Grenade” atteint un sommet dans le dosage des fluctuations, les contrastes de timbre. Il y passe à mes yeux quelques tableaux de Joaquin Sorolla (1863-1923) maître du rayonnement lumineux, certainement le grand peintre ibérique de cette époque. Après la chaleur langoureuse de l’Espagne, ses alanguissements fortuits et momentanés, infiltrés de précipitations furtives, le public ne peut s’empêcher de transgresser la règle d’or et d’oser applaudir, mais ses mimines cessent aussitôt : voici les gouttes bien venues des “Jardins sous la pluie”.

« Ô bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un cœur qui s'ennuie,
Ô le chant de la pluie ! …»

Ces vers sur l’averse de Paul Verlaine inspirèrent déjà Debussy auparavant pour une de ses mélodies dans les “Ariettes Oubliées”. En cet été 2018 qui s’étire et s’éternise, et plutôt que de m’étonner de cette automne qui déraisonne, j’imagine fendre les cordes pour mieux voir ces enfants qui jouent au cerceau ou à la balle comme dans un tableau de Félix Vallotton (1865-1925), “Le coin du parc avec enfant jouant au ballon” du musée d’Orsay par exemple. Vous préféreriez peut-être un Renoir ? C’est possible aussi, pourquoi pas ? La froideur des poupées de porcelaine peut nourrir une sourde angoisse, mais combien les vives phalanges de François Dumont nous libèrent de toute contingence matérielle, combien elles nous projettent dans l’irréel bondissant de la musique, loin, bien loin de la trivialité quotidienne !

Félix Vallotton "Le coin du parc avec enfant jouant au ballon" au Musée d'Orsay Félix Vallotton "Le coin du parc avec enfant jouant au ballon" au Musée d'Orsay

Liszt qui s’immisçait dans Bach, se retrouve avec ses “Jeux d’eau à la Villa d’Este”.  On pourrait placer en regard “Les Cascatelles de Tivoli” par Hubert Robert ? Qu’en dîtes-vous ? … Vous trouvez que les fontaines jaillissantes sont un prétexte à l’abstraction d’arpèges qui parcourent le clavier dans une virtuosité qui s’épanouit sans complexe ?

Voilà maintenant la fourrure et le satin : l’intérieur après l’extérieur : “La Vallée d’Obermann” extraite aussi des “Années de Pèlerinage”, malgré son prétexte, offre moins le coup d’œil sur les grandes étendues escarpées que sur les tourments intérieurs. Je laisse Caspar Friedrich (1774-1840) au placard, pourtant nombre de ses tableaux auraient agréablement illustré ce morceau. La vallée contemplée devient le refuge de la méditation, profonde et riche sous les doigts inspirés de François Dumont qui n’en néglige pas la grandeur quand elle le demande.

Les modes changent et je ne crois pas que la retenue si prisée la génération passée, longtemps valorisées par des pédagogues rébarbatifs, soit de mise aujourd’hui. Si le classique veut survivre il lui faut retrouver ses vraies couleurs et sa vitalité d’origine. Chez François Dumont la respiration naturelle affranchit l’écoute et la gamme dynamique étendue, le volume sonore ample et généreux nourrit la salle comme il se doit, comme l’attend un public venu au concert et non pas écouter un substitut de sa chaîne haute-fidélité.

 

Moussorgsky composa “Les tableaux d’une exposition” après la mort prématurée de son ami Viktor Hartmann (1834-1873) architecte de profession, inspiré par ses aquarelles. Conçue pour le piano cette suite fut orchestrée, pas toujours intégralement d’abord, par trois chefs et compositeurs, avant que Ravel ne réalise sa version en 1922. L’habitude aujourd’hui de l’entendre à l’orchestre nous fait revenir aux sources avec bonheur par un tel interprète.

Les images qui nous restent de Viktor Hartmann, la plupart ayant été dispersées, ne sont pas au niveau de la musique, oserais-je le dire, mais on peut leur substituer dans l’imaginaire, des décors de scène conçus par des grands noms de l’époque : Léon Bakst (1866-1924), évidemment, mais aussi Alexandre Benois (1870-1960), Ivan Bilibine (1876-1942), Alexandre Golovine (1863-1930) ou Valentin Serov (1865-1911) sans oublier Nikolaï Roerich (1874-1947). Voilà de quoi composer une belle exposition pour les seize numéros de l’œuvre, si l’on peut émailler notre écoute des correspondances esthétiques picturales, dans cette succession de numéros. Malgré la variété, un thème principal reste gravé dans la mémoire, que je ne peux m’empêcher de mettre en regard par ses affinités avec celui de la “Gavotte et Six Doubles” de Rameau et celui des “Variations Golberg”. Je vous choque ? J’en suis fort aise. Une œuvre n’est vivante que si elle provoque la confrontation : elle ne doit pas s’écouler au travers d’un robinet d’eau tiède.

 

Le public applaudit à tout rompre alors que je me demande comment, parti pour des analogies avec la haute cuisine, je me retrouve avoir parcouru au hasard, une galerie de peinture… à l’huile, mais quand même. François Dumont revient, repart et revient, sous les bravos. Il va céder à nous mitonner un bis dont il a le secret. Oui ! Hourrah ! Sarabande et Gavotte avec la Musette, extraites de la “Suite Anglaise n°3” BWV 808 (enregistrée sur le CD Artalinna Bach Vol 2) Magnifique !  Bach nous ouvrait le concert, il peut le clore à moins que… Chopin ! “Grande valse brillante Opus 18”. A elle seule, tout un monde : une escapade, une randonnée. Superbe ! On ne peut pas le laisser partir comme cela, et laisser croire que cela suffit, qu’on en a assez. En même temps il ne faudrait pas mener le pianiste à l’épuisement. Le dosage est subtil… Debussy. “Golliwog’s Cake-Walk” extrait de “Children Corner”. De l’impertinence et du cocasse, là ce n’est plus un tableau qui vient à l’esprit mais un film muet, pour clore dans cette fête musicale au sommet.

J’enfile ma veste et noue mon écharpe au milieu du public faisant de même et je songe que la France n’a pas connu de pianiste de telles qualités de virtuosité transcendante alliées à celle de musicien raffiné, les deux commandées par une personnalité marquée, depuis Robert Lortat (1885-1938). Qui dit mieux ?  Vous monsieur ? Oui vous, avec le galurin sur le côté… depuis Raoul Pugno (1852-1914) ? En effet… La petite dame, au fond ? Plus fort qu’on vous entende : Francis Planté (1839-1934) ? Je l’avais oublié celui-là ! Vous jeune homme au premier rang, vous trouvez qu’on néglige Alfred Cortot (1877-1962) et  Samson François (1924-1970). Vous êtes bien érudit pour votre âge. Ah, bien ! Des cours de musicologie à la Sorbonne : ça ne peut pas faire de mal ! Alors, Jacques Février (1900-1979) n’intéresse personne, une fois, deux fois, trois fois… Dommage !

Quoi qu’il en soit, inutile de chicaner, vous voyez à quel niveau vient se poser la question, alors un triomphe à Paris pour François Dumont qui vient de fêter ses 33 ans. Hip, hip, hip !!!

 

Jacques Chuilon

Paris, octobre 2018

François Dumont le 12 octobre 2018 à la Salle Gaveau, photo Jacques Chuilon François Dumont le 12 octobre 2018 à la Salle Gaveau, photo Jacques Chuilon

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