LA VÉNUS AUX ACCESSOIRES

Aphrodite de Capoue Aphrodite de Capoue

Une récréation ? Un petit écart dans notre quête vers la cnidienne qui pourrait nous ouvrir les écoutilles pour une meilleure appréhension des chausse-trapes qui émaillent notre route. Un écart ? Une énigme.

1-statuette d'Aphrodite au socle 1-statuette d'Aphrodite au socle

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tout d’abord une statuette. Ce drapé, ces bras qui manquent réveillent quelques souvenirs nébuleux … Un étrange socle trône à l’arrière-plan, mais pour quel usage ? Apparemment sa place influe sur le mouvement du corps…

2-Aphrodite au bouclier 2-Aphrodite au bouclier

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une autre statuette lui ressemble avec les mêmes jambes enveloppées dont l’une pliée, le même torse nu. Un déhanché plus prononcé, pour compenser le bouclier, celui d’Arès-Mars à n’en pas douter, relié par un grossier tenon à la statue…

3-Aphrodite de Capoue 3-Aphrodite de Capoue

Voici maintenant l’Aphrodite de Capoue. Le regard aigu de Gilles Basse va s’interroger sur ce qu’elle tient entre ses doigts et je vais le décevoir à coup sûr à lui répondre étourdiment : "Rien, pourquoi ?". Rien, c’est-à-dire un grain de matière, qui compte pour du beurre, de quoi éviter la brisure à la moindre secousse. Avec un peu de peinture on n’y verrait que du feu. Les bras ont été restaurés, peut-être même recréés, mais le résultat plutôt réussi présente un beau mouvement général. A propos d’expression admirative, cette étoffe qui entrave les jambes est une invention géniale qui oppose deux textures, celle du linge et de la peau. Chastement érotique, elle paraît tout de légèreté alors qu’elle assure la robustesse de la statue et lui permet certaines audaces… Et puisque notre regard descend jusqu’à ses pieds, il constate une emboîture ou l’absence d’un élément pas très grand, sur lequel pouvait agir la déesse. On peut l’imaginer sermonner son fils Eros …

4-Vénus de Milo 4-Vénus de Milo

Aphrodite de Capoue et Vénus de Milo : juxtaposition inévitable. Bien sûr les deux visages et les corps diffèrent sensiblement. J’entends déjà les commentaires : "l’Aphrodite de Capoue est assez gironde. Je préfèrerais l’avoir dans mon lit que l’autre qui n’a pas de bras".

Vous êtes fascinés par un leurre les amis, comme Pâris en son temps, vous rendez un jugement avec d’autres critères que ceux requis. Vous la trouvez belle parce qu’elle fait naître à un endroit précis des émotions qu’il vous faudra soulager… Oh, je ne vous juge pas, ne craignez rien. L’art sert aussi à cela, à aiguiser les sens qui fouillent l’horizon en quête d’une moitié. Aussi, ai-je dit, mais pas seulement. Pendant le temps de retrouver vos esprits, j’irai pour ma part goûter le charme de l’Antinoüs Braschi qu’Hadrien s’était fait sculpter pour son plaisir personnel et exclusif et qui se tanne au Vatican. Ne vous méprenez pas. Je reconnais la beauté artistique de la Vénus de Capoue, la qualité du modelé, l’efficacité du rythme, mais la statue du Louvre atteint un autre sommet. La pose est la même et pourtant la Vénus de Milo paraît moins bidimensionnelle, plus monumentale car prise dans une magnifique hélice. A la jonction des trois torsions, miraculeusement l’espace augmente, se dilate dans un développement temporel du mouvement. Nous vivons le moment où la déesse vient à se tourner dans l’éther suspendu. Les hanches et le cou paraissent démesurés, mais confèrent à la Vénus un port majestueux, une audace divine et sublime. Elle paraît une trirème s’élançant sur les flots pour conquérir des mondes ignorés. Le Louvre devrait la présenter, si ce n’est de profil, du moins de trois quarts aux visiteurs, plutôt que de face comme il le fait. Un coup d’œil sur la base fait déjà naître un doute.

5-La Vénus de Milo exposée au Louvre 5-La Vénus de Milo exposée au Louvre

 

6-Victoire de Brescia 6-Victoire de Brescia

 

Maintenant, pour enrichir notre interrogation, jetons un coup d’œil sur la Victoire de Brescia. Elle fut découverte en 1826, soit six années seulement après la Vénus de Milo. Ailée, vêtue, avec surtout ses bras intacts, la statue de bronze paraît de haute qualité, mais pas aussi merveilleuse que la Vénus de Milo, dois-je le redire. Sa main gauche tourne dans l’autre sens que celle de l’Aphrodite de Capoue pour maintenir… mais quoi donc ?

 

 

7-Victoire de la Colonne Trajane 7-Victoire de la Colonne Trajane

Puisque nous passons d’un modèle à un autre pour évaluer leurs similitudes et leurs disparités afin de pouvoir imaginer comment remplir les lacunes, nous ne pouvions éviter de la mettre en regard cette ronde-bosse avec le bas-relief de la colonne Trajane qui montre la Victoire écrire sur le bouclier de Mars le nom glorieux des héros, le pied foulant le casque guerrier. Le bouclier repose sur un socle comparable à celui de notre première statuette et non sur la cuisse de la figure allégorique. Cet ajout suppose un modèle de marbre, puisqu’en bronze ce plot massif n’aurait pas sa raison d’être. Il y aurait eu donc une autre version que celle de Brescia…

8-Victoire de Brescia reconstitution 8-Victoire de Brescia reconstitution

Une photo ancienne montre un essai de reconstitution assez convaincant où le disque de métal vient s’insérer soutenu par le relevé de la jambe. Nul piédestal ici.

Avons-nous trouvé la solution pour notre Vénus de Milo ? Même en profitant d’une confusion entre Vénus et Victoire, rien n’est moins sûr.

9-Vénus et Cupidon 9-Vénus et Cupidon

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il existe une autre variante où Vénus (donc sans les ailes de la Victoire) laisse Cupidon lui porter les bras tendus le bouclier à sa hauteur pour écrire plus commodément. Ecrire ? Soulignons qu’il s’agit d’une Vénus drapée, mais couronnée comme celle de Capoue.

10-Cupidon au Louvre 10-Cupidon au Louvre

 

 

 

Un amour ailé dans la même attitude existe au Louvre, qui pourrait avoir pu s’intégrer dans un groupe.

11-Monnaie de Corinthe 11-Monnaie de Corinthe

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je n’ai pas trouvé d’exemple sculpté où Vénus admire son reflet dans l’éclat du bouclier comme certains auteurs l’ont avancé. Sur une monnaie on la voit en effet devant le bouclier que lui passe l’amour, mais bien malin qui détermine si elle se mire ou si elle déchiffre. De toute façon la copie n’est pas fidèle, inversée, avec un Cupidon qui passe et lâche ce qu’il devrait soutenir (du moins dans le marbre), mais nous ne pouvons négliger que dans cette combinaison Vénus paraît revenir à son état d’origine, le torse-nu.

 

 

Enfin il existe une autre combinaison : Vénus et Mars. Elle offre beaucoup d’avantages. La main droite vient dans une caresse effleurer le torse de Mars, et le bras gauche trouve opportunément à se poser sur l’épaule du dieu. Dans la version où Vénus écrivait sur le bouclier, il paraissait normal que son visage et son regard se portent vers le bas (c’est le cas de l’Aphrodite de Capoue et de la Victoire de Brescia), mais dans la solution qui la voit retenir le départ de Mars, le dialogue entre eux s’impose. Ils s’affrontent au même niveau, or c’est le cas de la Vénus de Milo qui regarde à l’horizontale d’un partenaire de même taille voire plus grand. On voit par le trou qui pénètre l’épaule que le bras gauche avait déjà été raccordé et ce ne peut être qu’au moment de la taille. Est-ce parce qu’il était solidaire du bloc de marbre constitué par la statue de Mars ? La statue que nous voyons dans son incomplétude a d’ailleurs été constituée de plusieurs morceaux habilement emboîtés par le sculpteur. L’agencement le plus apparent se voyait dans la photo 4 au niveau de la hanche, dissimulé par les plis.

12-Vénus de Milo encastrement de l'épaule 12-Vénus de Milo encastrement de l'épaule

 

 

13-Quatre Vénus et Mars 13-Quatre Vénus et Mars

Beaucoup de variantes présentent le groupe de Mars et Vénus au point que l’on doive se demander quelle œuvre célèbre en était la référence. J’en ai retenu quatre et je vous demanderai de pardonner la mauvaise qualité de certains clichés.

Dans le premier groupe en haut et gauche on appréciera le ridicule d’avoir ajouté postérieurement cette feuille de vigne en string. Vénus a les jambes couvertes par le drapé. Malgré l’improbable de la situation, j’attire votre attention sur un point notoirement artistique : le sculpteur n’a pas cru nécessaire d’employer la main droite vénusienne pour en retenir l’écoulement. Cela doit nous avertir que tout geste n’a pas forcément de justification, de sens et ne cherche pas la redondance.

Le groupe en haut et droite se trouve à la galerie Borghèse. Il offre un Cupidon et un gros étai entre les deux protagonistes. Les deux Mars portent le casque, mais l’épée reste dans le fourreau chez le premier alors qu’elle se voit dégainée dans l’autre qui porte en plus un bouclier.

Plutôt des questions que des réponses…

Le thème de ce groupe servira bientôt aux empereurs romains comme une emblème de leur règne entre guerre et paix. Les visages d’Hadrien, Lucius Verus, Marc-Aurèle, effaceront les anciens traits d’un Mars idéal. La pudeur qui sied aux impératrices imposa de couvrir leur poitrine. Je vous entends réprimer (…ou pas) : "Mais elles sont moches !" Que répondre à cela ? Eh oui ! Que voulez-vous ? Préférez-vous des Dieux ou des hommes ? Marc-Aurèle en Mars à gauche et bas porte une lance alors qu’Hadrien-Mars pense à saisir son épée.

14-Vénus et Mars Rome 14-Vénus et Mars Rome

Retrouvé dans les thermes de Dioclétien une cinquième version mérite l’attention car on y voit la détérioration des plis sur la jambe de Vénus que Mars frôlait du bras. Or, sur la Vénus de Milo, le même endroit sur la cuisse paraît inexplicablement usé. Cette copie (alors que nul ne dirait que la Vénus de Milo puisse en être une) nous permet de méditer sur un incident cocasse. Berlusconi exaspéré de passer devant un Mars émasculé, flanqué d’une Vénus manchote, fit réaliser les parties manquantes. Dès qu’il eut perdu le pouvoir, cette restauration en résine fut retirée car elle ne correspondait pas à l’éthique des historiens de l’art : trop réussie. On ne pouvait la distinguer du matériau original. Péché mortel pour les conservateurs (de musée) qui ne souhaitent pas mettre en valeur la beauté des œuvres d’art, mais les présenter dans un parcours didactique où le passé ne vient jamais interpeler le présent.

15-Restauration romaine de Vénus et Mars 15-Restauration romaine de Vénus et Mars

Ce cliché des parties incriminées témoigne de ce qui s’imposait par son évidence. Il faut admettre qu’il n’y avait guère de marge pour la fantaisie.

16-Intaille antique 16-Intaille antique

 

J’ajoute à la liste des Vénus et Mars une intaille antique. Travaillée en creux pour un cachet, elle apparaît par une illusion optique comme un bas-relief. Certes l’artiste a pris quelques libertés avec les jambes de Vénus, tout en préservant la gauche pliée, mais il est curieux de constater qu’ici Cupidon ne soutient pas de bouclier, mais tend les armes à Mars dans la même attitude...

 

On le voit l’art grec nous offre un puzzle mais que ses contemporains employaient comme un mécano. Les motifs sont repris, retouchés, agencés, combinés. Certaines solutions plastiques améliorent un thème déjà traité. Il est difficile pour une chatte d’y retrouver ses petits.

Gilles Basse a-t-il apprécié la randonnée, me suis-je exonéré de ses remontrances ?

 

Jacques Chuilon

Novembre 2018

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