PROUST, LE CONCERT RETROUVÉ DÉSORMAIS GRAVÉ

Théotime Langlois de Swarte  Tanguy de Williencourt Théotime Langlois de Swarte Tanguy de Williencourt
En 1881, Clément Ader invente le théâtrophone. Marcel Proust ne manquera pas de s’y abonner, ce qui lui permet d’entendre chez lui, dans sa chambre insonorisée par des plaques de liège, calfeutré dans son lit mais au téléphone, une retransmission sonore d’un spectacle qui se déroule en même temps. Blagueur, modeste, quasi flagorneur, il écrit à son intime Reynaldo Hahn :

 

"Il est vrai que comme les étrangers ne sont pas choqués de Mallarmé parce qu'ils ne savent pas le français, des hérésies musicales qui peuvent vous crisper, passant inaperçues pour moi, hélas particulièrement dans le théâtrophone, où à un moment je trouvais la rumeur agréable mais pourtant un peu amorphe quand je me suis aperçu que c'était l'entracte ! Et à propos de Pelléas je ne veux pas faire grâce à mon Binchniguls de quelques considérations de ma transcendantale incompétence mais je suis trop fatigué et ce sera pour une autre fois."

(Lettre à Reynaldo Hahn, mardi soir 21 février 1911)

 

Nul n’ignore que l’auteur de La Recherche a placé dans son œuvre divers portraits emblématiques d’artistes : le peintre Elstir, l’écrivain Bergotte, le musicien Vinteuil. Le romancier mélange des éléments de caractère ou d’anecdotes empruntés à des artistes de son temps qu’il a l’occasion pour la plupart de rencontrer. Sans entamer de liste exhaustive on peut reconnaître un peu de Whistler de Vuillard et d’Helleu chez le premier, d’Anatole France, et d’Alphonse Daudet chez le deuxième, de Fauré, de Franck pour le troisième.

 

Le 1er juillet 1907  Marcel Proust voulut organiser dans un salon privé du Ritz un concert au programme varié. Il s’agissait de remercier le directeur du Figaro mais aussi de rendre hommage à Gabriel Fauré, tout en permettant au romancier d’entendre à nouveau des œuvres qui l’inspiraient dans La Recherche encore en gestation (publiée de 1913 à 1927).

Un CD vient de paraître en souvenir de l’évènement qui s’ouvre avec une des plus belles mélodies de Reynaldo Hahn transcrite au violon. Ici, pas n’importe quel violon : un Stradivarius du Musée de la Musique, le "Davidoff", dont on apprend qu’il fut joué par un Fritz Kreisler de 12 ans le 4 août 1887. Plus tard le violoniste superlatif penchera pour Guarnerius jusqu’à en posséder plusieurs.

Le piano mérite aussi notre attention un Erard de 1891 lui-aussi au Musée de la Musique. L’accord à 435hz enveloppe d’un peu de chaleur la restitution sonore de ces instruments qui sonnent magnifiquement sous la sollicitation de Théotime Langlois de Swarte et Tanguy de Williencourt.

 

À Chloris (arrangement)-Reynaldo Hahn

Des Abends (Au soir)-Robert Schumann

Prélude opus 28 n°15 -Frédéric Chopin

Sonate pour violon et piano n°1 en la majeur opus13-Gabriel Fauré

Berceuse pour violon et piano opus 16-Gabriel Fauré

Les barricades mystérieuses-François Couperin

Après un rêve (arrangement)-Gabriel Fauré

Nocturne n°6 opus 63-Gabriel Fauré

Isoldens Liebestod (Mort et transfiguration d’Yseult) Transcription de Franz Liszt

L’heure exquise (arrangement)-Reynaldo Hahn

 

Un programme rare et raffiné que l’on pourrait croire exécuté par Dechambre et Morel dans les salons de Mme Verdurin où chacun se sentirait Charlus en extase. Quel voyage dans le temps et l’espace ! Quelle ouverture pour nos sens ! Puisqu’aujourd’hui la question de la culture se pose avec tant d’acuité, il me semble que ce disque devrait trouver place dans toutes les discothèques. Un grand merci à Théotime Langlois de Swarte et Tanguy de Willencourt.

 

Jacques Chuilon

mars 2021

 

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