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Billet de blog 24 juin 2021

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Matsuev-sur-Oise

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Denis Matsuev - photo Jacques Chuilon - n°1

Auvers sur Oise. On pense à Vincent van Gogh, au célèbre tableau de l’église torturée. C’est précisément là qu’aura lieu le concert.

Quand on doit voir le soir Denis Matsuev on y pense et s’y prépare dès le matin. J’avais programmé d’arriver très en avance : heureusement, parce que sur le trajet mon taxi a renversé une moto. Rien de grave, rassurez-vous, mais j’ai pris une heure et demie de retard pour le constat.

Arrivé, je me précipite faire un tour de repérage, et de l’extérieur, j’entends le maestro qui s’exerce, teste le piano et l’acoustique sur un bout de Chopin qui se glisse dans un autre de Schubert : une sorte d’improvisation. La veille il donnait un concert à Moscou avec un programme totalement différent.

Soudain il sort. J’allais dire que le géant "traverse" la porte  ̶  vous ne pouvez pas imaginer l’énergie qu’il dégage  ̶  se dirige dans la cour attenante et de loin je le vois réaliser un selfie, celui qui sera diffusé sur Youtube.

J’avais demandé au cerbère si la jauge annoncée d’une moitié de salle serait tenue et si donc la numérotation des places allait être respectée. Il m’assure que les ordres seront exécutés. En fait je m’apercevrai très vite que toutes les places seront prises. L’église est bourrée.

Le projet semble-t-il était de solliciter Denis Matsuev, dans un récital exceptionnel, de reprendre le programme qu’il avait exécuté pour le même Festival qui fête ses 40 ans, quand il y joua en 1999 à ses débuts de carrière. Il venait de remporter le Concours International Tchaïkovsky à Moscou l’année précédente.

Le colosse entre sur l’estrade et s’assied au piano. Sans attendre il attaque la sonate de Haydn. On pourrait croire que celle-ci ne figure en ouverture que pour offrir au pianiste l’occasion de se mettre en doigts, mais Denis en caractérise le style dans les trois mouvements bien typés. Il va s’avérer que le programme est très bien conçu pour mettre en valeur l’esthétique de chacune des œuvres et que Matsuev offre non seulement le plus beau timbre de piano qu’on puisse entendre, mais qu’il sait le varier à volonté.

Dans la 4e Ballade opus 52, œuvre majeure composée en 1842 à Nohant, Denis offre une palette dynamique stupéfiante. Jamais je n’ai entendu Chopin de cette façon, dans son climat bleuté, avec ses emportements et ses tendres moments. Il y a ce balancé si délicat, si chopinien, ce rubato indispensable et si bien dosé.

Aussitôt vient la Méphisto Valse. Liszt joue avec l’histoire de Faust. Voilà que souffle un vent de folie parfois macabre et parfois mélancolique. Attachez vos ceintures. Évidemment nous sommes au-delà de la virtuosité et l’on peut sentir dans cette interprétation tout ce qui différencie Chopin de Liszt.

Il règne dans cette église un climat de concentration qui répond à l’intensité hors norme imposé par l’artiste. Chacun sait qu’il assiste à un moment privilégié et peut-être même qu’on ne mérite pas un tel évènement.

Denis Matsuev - photo Jacques Chuilon - n°2

La deuxième partie commence avec Rachmaninov : Etudes Tableaux opus 39, n°II, n°VI, n°IX. Ce sont des joyaux que Denis possède au plus profond de l’âme.

Puis vient de Tchaïkovsky, la Méditation, restituée avec une grande profondeur.

Et pour clore le concert, la sonate n°7 de Prokofiev. Bien qu’écrite en 1942, cette œuvre me fait toujours penser au film de Fritz Lang Métropolis de 1927. L’exécution de Matsuev en est magistrale, mais nul ne pouvait en douter.

Fasciné, le public applaudit à tout rompre et Denis revient pour accorder ses bis. Il y en aura cinq dont je ne commenterai que deux. Le premier : la vocalise de Rachmaninov. Un moment délicat dont les volutes s’élèveront sous les voûtes. Il y aura aussi la Valse Chopin opus 64 n°2, c’est le tournoiement d’un siècle qui s’enfuit inexorablement dans une élégance que le pianiste restitue parfaitement. Quand Matsuev entame l’arrangement du Peer Gynt de Grieg par Grigory Ginzburg, tout le monde sait qu’il s’agit de l’ultime bis de la soirée. Le public s’en retourne chez lui rêveur dans la nuit étoilée.

Le public venant l’écouter adore Denis (je me demande quel pianiste est autant aimé) et c’est pourquoi il se permet de l’appeler par son prénom, malgré tout le respect qu’il lui porte. Il ne vient pas seulement pour entendre de la musique bien jouée, mais pour la présence charismatique de l’artiste, pour une aventure extraordinaire. Il est difficile de décrire à ceux qui ne le connaîtraient pas (y-en-a-t-il ?) l’art propagé par Denis Matsuev. Une forme de transcendance… Il ressuscite la musique. C’est un peu comme (et je mesure mes mots) le Jugement Dernier de Michel-Ange : monumental et raffiné. Il faut affûter son écoute car chaque subtilité passe mais sans s’appesantir.

Il est dommage qu’un disque ou un DVD ne soit pas tiré de cette soirée comme ce fut le cas en 1999, non pour les comparer, car Denis Matsuev peut jouer cent fois une œuvre, toujours différent, toujours excitant, toujours incomparable, mais pour avoir ce témoignage en plus, préservé de l’oubli. Récemment chez Deutsche Grammophon Denis Matsuev publiait un enregistrement du premier concerto de Shostakovich avec le concerto pour piano et cordes d’Alfred Schnittke et les variations sur un thème de Paganini de Witold Lutoslawski. Une merveille ! mais qui n’a pas connu la diffusion méritée à cause de la pandémie.

Denis peut désormais sillonner le monde et chacun compter les jours en attendant qu’il soit de passage.

Jacques Chuilon

Juin 2021

Denis Matsuev - photo Jacques Chuilon - n°3

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