DENIS MATSUEV GÉNIALISSIME À PARIS

Denis Matsuev le 17 septembre 2018 à Paris Denis Matsuev le 17 septembre 2018 à Paris

Le 17 septembre flottait une ambiance festive sur la capitale : un été radieux se prolonge indéfiniment. Ce n’est pas l’été indien, mais certainement l’été indu, l’indolent été tellement agréable. Ce soir-là, Denis Matsuev en récital ouvrait la saison 2018-2019 du Théâtre des Champs-Élysées. Il n’était encore que 7 heures du soir, mais l’air s’était progressivement chargé d’étincelles et d’espérance. Un public varié mais élégant se pressait vers la façade en marbre blanc : du vieux musicologue au jeune enthousiaste. J’espère appartenir aux deux. À la corbeille on remarque les parents du prodige qui nous honorent de leur présence et c’est de bon augure. Un coup d’œil sur le programme : Denis l’a modifié au dernier moment. L’“Appassionata” vient de passer à la trappe, remplacée par les “Variations sur un thème de Corelli” signées Rachmaninov. Le thème de Corelli n’est pas inconnu puisqu’il porte un autre nom, celui des Folies d’Espagne, que tant de compositeurs ont exploité. Alessandro Scarlatti et C.P.E. Bach composèrent à mon avis les variations les plus réussies. Je regrette la sonate de Beethoven, mais je suis très excité par la perspective d’entendre pour la première fois Denis dans ce joyau. On sait que Matsuev incarne et révèle mieux que personne Rachmaninov et que chaque phrase trouvera son juste poids sous ses doigts. Pour certains pianistes et non des moindres, l’auditoire vient essentiellement pour le programme... Quand Matsuev est à l’affiche, nous sommes là pour Denis : il joue ce qu’il veut.

Denis Matsuev au Théâtre des Champs-Elysées le 17 septembre 2018 Denis Matsuev au Théâtre des Champs-Elysées le 17 septembre 2018

La Sonate de Beethoven opus 2 n°3 débute et d’emblée un effet de magique se produit. La justesse de ton, la splendeur du piano ꟷ seul Denis obtient cette sonorité somptueuse envoûtante et reconnaissable entre toutes ꟷ la variété des timbres qui exalte les effets polyphoniques et l’intelligence du phrasé musical ꟷ cette façon de rendre sensible l’articulation de la composition ꟷ … le public est soufflé, d’autant qu’il ne s’y attendait pas, d’une sonate qui n’est pas la plus connue de Beethoven. Denis joue, la musique s’épanouit. Ai-je dit quelque chose de semblable ? C’est mon avis et je ne suis pas le seul à le partager. Il existe une affinité particulière entre Beethoven et Matsuev. De nos jours rares sont les musiciens qui peuvent endosser la profondeur expressive d’un compositeur grandiose comme Beethoven que l’on entend malheureusement couramment dénaturé, édulcoré. Denis, ô miracle, nous en restaure toutes les dimensions, toute la vérité.

Il s’avère ensuite que cette sonate fut le choix parfait pour introduire l’Opus 42 de Rachmaninov. Denis entre à nouveau devant un public déjà conquis pour énoncer le fameux thème de La Folia qui parcourt aussitôt la salle comme un frisson pénétré par la nostalgie néoclassique. Denis obtiendra dans cette œuvre un recueillement du public extraordinaire. Jusque-là je n’avais pas prêté beaucoup d’attention à ces variations peut-être parce que j’adorais celles sur un thème de Paganini composées trois ans plus tard et que Denis a souvent jouées. Les Corelli furent composées à Clairefontaine, en France, l’année 1931. C’est un beau cadeau que nous offre Denis.

Rachmaninov écrivait à Nicolas Medtner (1880-1951) le 21 décembre 1931 : « Je les ai jouées une quinzaine de fois, mais jamais dans leur continuité. Je me suis guidé sur les toux du public. S'ils toussaient de plus en plus, je sautais la variation suivante. S'ils cessaient de tousser, je jouais normalement. A un concert, je ne me souviens plus lequel - c'était dans une petite ville -, ils toussaient tellement que je n'ai pu jouer que 10 variations (sur les 20). J'ai atteint mon record à New York, où j'en ai joué 18. »

On espère qu’il a joué la numéro XV qui évoque le climat d’une “Gnossienne” d’Eric Satie, à moins que ce ne soit “Maman les p’tits bateaux qui vont sur l’eau” (d’ailleurs cité par le même Eric Satie dans “Sur un vaisseau”) C’est le balancé hypnotique des barques amarrées sur le quai de bois, la rêverie qui s’enfuit le long de la rivière… ce sont les nuages de l’Ile-de-France que Rachmaninov a si bien captés. On pressent que la délicatesse de Matsuev y trouvera un terrain de choix et cette guirlande fut digne de toute expectative. Le poème d’Apollinaire (1880-1918) ꟷ contemporain de Rachmaninov mais qui mourut un peu plus tôt des suites de blessures à la grande guerre ꟷ me revint en mémoire et je ne peux résister à vous citer ses vers dont l’esprit caustique et mélancolique s’apparente à celui du compositeur russe :

« LA GRENOUILLÈRE

Au bord de l'île on voit
Les canots vides qui s'entre-cognent,
Et maintenant
Ni le dimanche, ni les jours de la semaine,
Ni les peintres ni Maupassant ne se promènent
Bras nus sur leurs canots avec des femmes à grosses poitrines
Et bêtes comme chou.
Petits bateaux vous me faites bien de la peine
Au bord de l'île. »

 

Le poème fut mis en musique en 1938 par Francis Poulenc et je vous invite à écouter la version qu’il a gravée avec Pierre Bernac. Vous la trouverez sur YouTube et vous reconnaîtrez la couverture rouge de la BnF.

Denis Matsuev joue Rachmaninov à Paris Denis Matsuev joue Rachmaninov à Paris

Je ne détaillerai pas comment les autres variations contrastées s’enchaînent ꟷ évoquant parfois les rythmes nouveaux des Etats-Unis, mais parfois d’autres époques, d’autres rêves, parfois virtuoses, sombres ou lumineuses ꟷ pour dire seulement que cette interprétation fut une magnifique découverte. En tout cas le public parisien n’a pas toussé : nous avons donc pu entendre l’œuvre dans son intégralité. Un bien beau cadeau vraiment. Merci Denis.

Il faut encore préciser que ces variations sont dédiées à Fritz Kreisler (1875-1962) le violoniste au Guarnerius le plus jazz, le plus irrésistible que la terre ait porté, avec lequel Rachmaninov a réalisé de nombreux enregistrements. Il arrangera d’ailleurs pour le piano seul, deux œuvres de Kreisler “Liebesfreud” et “Liebesleid” qu’il enregistrera même et notamment avec le procédé Ampico. Pour ceux que la musicologie intéresse, Rachmaninov avait aussi précédemment composé en 1903 (cela faisait déjà un bail), des variations sur le thème du Prélude n°20 de Frédéric Chopin, dédiées au grand pédagogue du piano Théodore Leschetizki (1830-1915).

 

Des hourras concluent cette première partie. Je vois quelques personnes approcher de la rampe et donner à la star des cadeaux, des bouquets. Je me demande si cette tradition russe va s’établir à Paris et surtout comment ces gens font pour entrer dans la salle avec ces paquets et trouver le chemin jusqu’à la scène si rapidement au moment opportun.

Le public sort en apesanteur après cette première partie. Il est évident pour tous que nous avons le privilège d’entendre un génie, pas seulement un génie du piano, mais un génie musical. Chacun aux anges, par superstition hésite à babiller un mot risquant de briser le charme qui va s’étendre encore sur la deuxième partie.

Denis Matsuev va jouer un bis Denis Matsuev va jouer un bis

Fin de l’entracte. L’auditoire peu à peu revient le cœur battant mais sagement à sa place. Un spectateur à l’entrée du pianiste réclame qu’on éteigne les téléphones. Je ne crois pas avoir entendu jusque-là de sonnerie inopportune, mais je ne doute pas que certains profitent d’un salut pour hasarder un cliché afin de l’exhiber à leurs amis : « j’étais là, j’y étais, ouiii, c’est vrai ! Vous ne me croyez pas ? La preuve, la voilà : regardez. C’était fantastique ! J’avais réussi à me procurer des places et ça n’a pas été une sinécure. Le parcours du combattant… Si, je vous dis ! Il faut mériter son fauteuil, mais ça valait le coup. La prochaine fois tu devras t’y prendre plus tôt. Oui, je te dirai, compte sur moi, c’est ça, à plus tard…Bizz ! » On aimerait tant que ces moments éphémères soient fixés à jamais, pour les revivre plus tard… Denis déjà au clavier approuve d’un sourire complice l’apostrophe que le spectateur a lancée, mais sans souci ni sévérité particulière : il sait le public à ses pieds. Le calme revient immédiatement comme si l’on posait le couvercle sur la boîte à bruit. Personne ne veut perdre une goutte de ce qui va suivre. Quelques incantations de mains comme une prière à ses humbles servantes, et la “Grande Sonate Opus 37 en Sol majeur” de Tchaïkovsky peut démarrer. Il s’agit d’une majestueuse architecture composée il y a 140 ans. Denis Matsuev fera surgir un palais monumental et resplendissant. La richesse et la finesse de sa recréation stupéfie. Sa puissance de visionnaire et celle de ses doigts, n’ont plus à être rappelées. Je n’en dirai pas plus pour cultiver chez mon lecteur un peu de frustration. Ceux qui étaient là n’ont pas regretté, mais pas du tout… voilà, voilà, voilà. Bisque, bisque, rage !

 

Après une succession de rappels dans une ovation torrentielle et tonitruante, avant de commencer un premier bis, Denis semble vouloir s’ôter un soupçon. Sans hésiter il touche une note ꟷ une seule note ꟷ et manifeste par une mimique d’abord interrogative, une certaine considération. Denis Matsuev possède l’oreille absolue. Il a détecté qu’un de ses admirateurs lui crie bravo sur un sol aigu. Chercher si haut dans la voix, sa zone de confort n’est pas habituel. Il s’agit peut-être de surpasser le tohu-bohu incroyable. Son adorateur une seconde éberlué, gardera pour toujours le souvenir délicieux d’avoir été repéré par son idole, d’avoir occupé un bref instant l’attention du divin Denis. Je ne raconte cela que pour essayer de brosser l’esquisse d’une ambiance en délire, et nous ne sommes encore qu’au premier des 5 bis. Avec la “Rêverie” Opus 15 n°7 extraite des “Scènes d’Enfants” de Schumann, Denis teste par son jeu subtil et fluide la capacité d’écoute de la salle, sa faculté de contrôler encore l’hystérie qui monte en elle. Satisfait il octroie ensuite la “Méditation” de Tchaïkovsky Opus 72 n°5. Magnifique ! Elle ouvre la porte à l’“Etude” Opus 76 n°2 Sibelius, un des bis de prédilection du grand artiste. Inattendue, l’“Etude” Opus 8 n°12 de Scriabine que Denis Matsuev joue toujours avec une intensité transcendante, bouleverse complètement l’atmosphère. Enfin, et chacun comprend immédiatement que ce sera le dernier, voici le “Precipitato” de la sonate n° 7 Opus 83 de Prokofiev.

 

Des allers-retours pour des saluts à n’en plus finir. Denis souriant aura « tout donné », merveilleux comme toujours. Un public exalté. Nul n’oubliera ce moment parfait. Mais à propos… Denis revient au Théâtre des Champs-Élysées prochainement avec le Wiener Philharmoniker dirigé par Valery Gergiev dans le 2e concerto de Prokofiev. La vie est belle et vaut encore d’être vécue… jusque-là. Donc, à bientôt les amis !!!

 

Jacques Chuilon

Paris septembre 2018

(toutes les photos sont de Jacques Chuilon)

Denis Matsuev ovationné le 17 septembre 2018 à Paris Denis Matsuev ovationné le 17 septembre 2018 à Paris

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