DENIS MATSUEV : LE DISQUE ABSOLU

Denis Matsuev dans les étoiles Denis Matsuev dans les étoiles

On regarde la pochette les yeux ronds, bouche bée : Matsuev, Gergiev, Mariinsky. La triade mythique. Le deuxième de Rachmaninov ! C’est un peu comme La Dentellière de Vermeer ou l’Hermès de Praxitèle : l’objet de tous les désirs. Et pour compléter le tout et qui n’est pas rien : le deuxième de Prokofiev !

 

J’aurais voulu dire que je place fébrilement la petite galette numérisée dans le tiroir de mon lecteur comme dans un coffre à bijoux précieux, déjà réjoui de saisir entre mes mains le livret, mais ce n’est pas le cas. J’ai dû télécharger les plages et regarder la pochette sur mon écran : elle est belle avec son iris… de ces iris qui exhalent un parfum sucré, enivrant…

 

J’entends le début du deuxième concerto de Rachmaninov (1873-1943), je frissonne aux premiers accords et je pense à l’un des plus beaux poèmes de la langue française : La vie antérieure. Le titre du sonnet prend un sens infléchi quand on sait que Rachmaninov en ce début de XXème siècle eut recours à un hypnotiseur, le neurologue russe Nicolas Dahl (1860-1939) qui suivait l’enseignement du français Jean-Martin Charcot (1825-1893). Son rôle il est vrai se borna à peu de choses : uniquement suggérer au compositeur-patient que tous les blocages allaient s’évanouir et qu’il aurait toute facilité à réaliser son œuvre. Cette incantation « tout ira bien », je connais un grand, mais vraiment très grand pianiste qui la pratique avec le plus grand bonheur si l’on en juge par ce disque et par mille autres concerts. En remerciement pour cette auréole protectrice, le bon docteur eut la joie de se voir dédicacé ce deuxième concerto. Nul doute, disais-je que ce voyage intérieur aux sources des inhibitions favorisa l’introspection et l’envol des papillons-souvenirs comparables aux visions qu’infuse Charles Baudelaire (1821-1867) à ses premiers vers.

 

« J'ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux

… »

 

C’est évidemment la pulsion, le sempiternel balancement de la prosodie, et ce glas qui ouvre le premier mouvement qui pour moi associent les deux œuvres dans leur caractère grandiose et fascinant. Puis, quand démarre le thème, que les digues rompent et que déferlent les assauts impitoyables sur l’Atlantide, le quatrain suivant s’illumine

 

« Les houles, en roulant les images des cieux,
Mêlaient d'une façon solennelle et mystique
Les tout-puissants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux. »

Vous me direz que ces vers ont déjà été mis en musique en 1884 par Henri Duparc (1848-1933) et que vous n’attendiez pas que je vous parle de poésie à l’occasion d’une sortie de fichiers en streaming, que par ailleurs il s’agit d’un poète on ne peut plus français, pour évoquer un musicien on ne peut plus russe. Certes, mais l’Art ne parle-t-il pas l’universel humain ? Ce rapprochement nous montre qu’un français peut se reconnaître dans l’art russe, que les émotions sont perméables et que la poésie baigne cette nouveauté. Une atmosphère très particulière, une beauté singulière imprègne cet enregistrement du début à la fin. Le Mariinsky plus somptueux que jamais réalise les mystères insondables de Valery Gergiev : les cors mélancoliques et les flûtes plaintives, les violons tissés de tendresse... Rares sont aujourd’hui les orchestres qui réalisent une telle fusion des timbres, une telle qualité des pupitres, une telle fluidité. Sous la baguette d’un Gergiev que l’on sent investi au plus profond de lui-même, l’orchestre virevolte autour du piano. Sans limite, voilà ce que l’on ressent. L’alliance ou plutôt l’alliage entre le chef et le soliste forme un kaléidoscope gigantesque et ramifié.

 

Denis Matsuev, l’enchanteur, l’alchimiste, opère de ses doigts magiques la transmutation des sons, il en coule tantôt des perles, en surgit tantôt des béliers. Son souffle puissant dévale sans entrave l’étendue du clavier, raffine tel motif et suspend tel autre dans une beauté sonore dont lui seul connaît la formule, en détient le nombre d’or. Quelle sensibilité, quelle puissance et quelle vérité dans l’expression ! On voudrait souligner avec quelle intelligence Denis Matsuev sait articuler les motifs les plus complexes et faire sortir ce qui permet de les comprendre, mais  s’arrêter à une telle analyse pourrait laisser supposer quelque chose d’appliqué, alors que son geste s’impose avec évidence. A ce niveau, on ne parle plus de virtuosité, mais de flux musical. Denis Matsuev “est” Sergueï Rachmaninov. Nous, les auditeurs nous retrouvons libérés des pesanteurs terrestres pour entrer dans un autre monde, un monde merveilleux.

 

Le deuxième concerto de Rachmaninov, vous croyez le connaître par telle version sur le piédestal de la référence : vous le découvrirez comme vous ne l’avez jamais entendu… et d’ailleurs, à l’occasion par les mêmes interprètes. Chacun de ces deux monstres sacrés possède une capacité d’invention extraordinaire. Ils peuvent présenter la même œuvre avec le plus grand respect du compositeur, sous un éclairage différent pour en faire découvrir d’autres facettes, d’autres trésors, d’autres grandeurs.

 

Je n’ai jamais pu sauter dans la machine à explorer le temps d’H G Wells (1866-1946), ni voyager dans un satellite en orbite autour de la terre, mais avec ce disque j’ai accompli tout cela dans ma tête. Dans l’exosphère où l’on se retrouve, plus rien n’existe d’impossible. Le temps fluctue avec une élasticité infinie, et l’on voit l’espace paré des couleurs féériques dont Léon Bakst (1866-1924) ponctuait ses magnifiques décors pour Les Ballets Russes. Tout est là : le passé, le futur… avec le bleu de la nostalgie qui s’effiloche par grains, par nappes. On entrevoit les photos pictorialistes du baron Adolf Gayne de Meyer (1868-1946) et je ne sais pas pourquoi, par moments des images de La Belle et la Bête de Jean Cocteau (1889-1963) me traversent l’esprit, par la profondeur de l’acoustique et par la magnificence de l’orchestre, avec ses pierreries qui scintillent dans le noir. Il y a ces espaces suggérés, abyssaux et Denis qui nous fait ressentir par moments une intensité de solitude lunaire avant que la cavalcade ne nous emporte à nouveau. Une respiration majestueuse palpite, que l’on ne trouve guère de nos jours dans la froideur du concert classique. C’est Gustave Doré, c’est Rembrandt, les croisières sur le Nil et les palais de Saint-Pétersbourg. On vit le paradoxe d’entendre une version à la fois complétement différente de ce qu’on aurait pu imaginer mais en même temps exactement celle qu’on n’osait espérer.

 

Attention. Ce disque présente un philtre prodigieux, d’un charme puissant et de plus, addictif. Tout le monde ne peut s’y exposer. Vous risquez  le “Syndrome de Florence”. Qu’est-ce encore que cela, me direz-vous ?! Ne vous fâchez pas cher lecteur si vous avez oublié ce phénomène. L’auteur des célèbres romans Le Rouge et le Noir et La chartreuse de Parme ꟷj’ai nommé Henri Beyle dit Stendhal (1783-1842), grand amateur d’Art et de Musique (notamment de Cimarosa)ꟷ visitait Florence et se jetait avec enthousiasme d’un musée vers une église, d’une loggia vers un tombeau, quand le plaisir esthétique démultiplié par les nombreux génies auxquels il avait été confronté successivement, le fit atteindre l’extrême de l’extase, proche de l’évanouissement : une sorte d’insolation artistique. Tant de splendeur et de perfection… il lui fallait reprendre son souffle, faire une pause afin d’assimiler progressivement la concentration de ce nectar divin. Voici ce qu’est le “Syndrome de Florence” ou “Syndrome de Stendhal” auquel vous vous exposez… mais c’est aussi le bonheur total. Je ne saurai donc trop recommander au néophyte de faire une pause entre les mouvements. Quant au téméraire, au gourmand, au goinfre qui se jetterait sur le disque entier, qui voudrait avaler le Rachmaninov et le Prokofiev d’une seule traite, il le ferait à ses risques et périls. On le retrouverait courir à moitié-nu dans les rues pris d’un délire esthétique et chantant à tue-tête approximativement ce qu’il vient d’entendre, ivre de Musique. Mais pour tout être humain normalement constitué on pourra compter ensuite une écoute par jour : voilà de quoi passer l’hiver qui s’annonce rude…

 

Ai-je dit que Denis doit communiquer spirituellement avec Rachmaninov et qu’il n’a pas besoin de table tournante pour cela, ni de s’enfoncer dans les effluves d’une voix de praticien fraîchement diplômé de médecine. Il utilise sans nul doute le même canal pour entrer en contact avec Prokofiev.

 

Il faut avoir écouté ce deuxième concerto de Prokofiev en concert par Denis Matsuev… ꟷd’ailleurs il faut toujours écouter Denis Matsuev en concertꟷ… je voulais dire qu’on pourrait redouter que l’austérité des conditions d’enregistrement ne nuise à la spontanéité, à l’énergie décuplée qu’il faut pour accomplir cette œuvre. Rassurez-vous, dans ce disque, le jaillissement s’opère intact. Je vous parlais plus haut des Ballets Russes… on sait que Diaghilev entendit jouer Prokofiev et fut tellement impressionné par ce deuxième concerto qu’il lui demanda de composer pour ses danseurs. D’autre part on sait aussi que Prokofiev rencontra Ravel et Poulenc, les affinités entre leurs concertos pourraient faire l’objet d’une étude fort intéressante, même s’il est acquis d’emblée que les concertos de Prokofiev posent des problèmes techniques bien supérieurs au pianiste. Vous ne m’avez pas entendu penser combien j’aimerais écouter Denis Matsuev jouer le concerto en Sol de Ravel et celui en Do dièse mineur de Poulenc, évidemment assortis chacun de celui pour la main gauche et de l’autre pour deux pianos [!]. Mais personne ne peut dire à Denis ce qu’il doit jouer car il possède le parfait instinct de ce qu’il veut donner au public et l’on est trop heureux de ce qu’il nous offre en abondance.

 

Le deuxième concerto de Prokofiev : dangereux ! Les soldats de plombs se dispersent dans une jungle inextricable peuplée d’émeraudes. Ah ! La cadence du premier mouvement par Denis Matsuev ! Quel miracle ! Une pluie de notes, une subtilité de phrasé… Mais au milieu de cette œuvre tentaculaire, on voit aussi s’enfuir les bribes du Metropolis de Fritz Lang (1890-1976) et des Temps Modernes de Chaplin (1889-1977) ꟷl’un et l’autre en gestationꟷ des files d’esclaves de la modernité, la lumière orageuse des forges de Vulcain, une marche au supplice, une orchidée, un grand éclat de rire sardonique, un espoir pesant, pressant… Je n’en dirai pas plus. Vous chercherez par vous-même. D’ailleurs, vous me direz que je n’ai guère détaillé l’architecture des deux œuvres majeures présentées ici. Vous avez raison, c’est que l’enthousiasme de l’écoute submerge ma pensée. Il faut pourtant faire des réserves pour exercer un rôle de critique. Et bien justement j’en ai une : je ne peux me contenter du fichier dématérialisé. Il me faut l’objet en dur, avec une photo sur papier, quelque chose dans mes mains que je place ensuite sur un socle en marbre… Je le rachèterai dès que je pourrai, dès que je le verrai sur les rayons d’un disquaire. En conclusion : ce disque ? Un chef d’œuvre à oscariser.

Jacques Chuilon

Paris, octobre 2017

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