Denis Matsuev Denis Matsuev

La veille, j’étais passé voir l’exposition Chtchoukine à la fondation Louis Vuitton. Dans ce bâtiment aussi prétentieux qu’étriqué, le visiteur, qui a dû faire la queue dehors sous la pluie parce que rien n’a été prévu pour l’abriter, chemine difficilement de salle en salle. Les espaces riquiquis et biscornus donnent l’impression qu’on a rafistolé un hangar de chemin de fer pour y bricoler un loft de bobo. Il faut traverser un bric-à-brac de poutres chacune plus de travers que l’autre, pour voir cette immense collection, exceptionnelle par sa qualité, à cheval entre le XIXème et le XXème siècle, une période transitoire qui d’ailleurs n’ouvre pas sur ce que nous appelons l’Art Contemporain d’aujourd’hui. Bien des artistes français ont pu vivre des libéralités de ce collectionneur qui notamment sut choisir le plus hédoniste dans la production de Matisse et qui pressentit l’influence qu’aura Picasso. Il faudrait en parler longuement pour analyser un hiatus esthétique, mais ce n’est ni le lieu ni le moment. Vous m’excuserez, je vais choisir de me téléporter le lendemain soir devant la Philharmonie. Ce n’est pas que je sois ravi de cette entrée qui aurait pu mieux accueillir le public et je ne parle pas des pavés du parvis qui dissuaderont ces dames de porter des talons hauts. Leurs jambes et leurs chevilles leur diront merci ou casse-cou selon le cas. Devant le bâtiment chacun s’interroge s’il vaut mieux l’escalader par la face ouest ou la face nord, n’ayant pas prévu le bivouac. Il faut se lancer sans cordée : la Musique se mérite. Les couloirs qui ceinturent la salle ressemblent à un intestin et suggèrent le train fantôme des fêtes foraines. On cherchera vainement le grand foyer pour se retrouver à l’entracte, mais la salle est belle dans un moderne qui rappelle un peu les années soixante et surtout son acoustique mérite tous les éloges. Elle a coûté beaucoup plus cher que prévu. Soit, mais avec une telle acoustique… Elle n’était pas prête le jour de l’inauguration. Soit, mais avec une telle acoustique… Il faut se muer en explorateur pour trouver les vestiaires ou les toilettes. Soit, mais avec une telle acoustique, un tel plaisir sonore… tout est pardonné.

 

Entrons maintenant dans le vif du sujet : le concert du 21 novembre 2016. Trois concertos de Prokofiev. Le numéro un fut exécuté par George Li, américain de 21 ans, dans une interprétation délicate et aboutie suivie d’un bis bien mérité, parfaitement choisi pour mettre en valeur toute la musicalité d’un interprète devant qui s’ouvre une glorieuse carrière. Le numéro trois échut à Alexander Malofeev, russe de 15 ans, qui fit preuve d’une grande maturité, de brio et de belles subtilités. Il nous offrit un bis qui permit à ses qualités d’élégance et fluidité de s’épanouir plus particulièrement. Un garçon de cet âge, qui peut en remontrer à des pianistes plus âgés, plus aguerris, voilà qui s’appelle un prodige. Il a été récompensé cette année au nouveau concours international Grand Piano de Moscou. Nul doute que toutes les capitales des divers continents lui fassent des offres de plus en plus alléchantes.

 

Arrive Denis Matsuev, baigné de lumière, pour le deuxième concerto de Prokofiev. Dionysos incarné vient poser ses sacrées patoches sur le clavier, ses coussinets sur les touches. Le plus beau son de piano qu’on puisse entendre. La noblesse et l’humanité des premières phrases imprègnent déjà l’atmosphère. La vibration des ondes pénètre chaque individu pour le propulser dans le cosmos. Le fils de Sémélé vient de prendre le contrôle sur chacun de nous, envoûté. L’œuvre est redoutable par ses difficultés, mais le divo n’en a cure. Il emprunte à Orphée sa lyre et traverse la matière sonore pour en tirer le nectar, pour en raviver l’impact. La désespérance nous assaille jusqu’à la sérénité retrouvée au bout du premier mouvement dans l’effacement diffusé par Matsuev avec la plus sensible compassion. Il reste encore à varapper les trois mouvements suivants. Le flot sonore coule avec évidence, avec éloquence, sans que le quadrillage sinistre du solfège ne marque ses plis empesés. L’instrument se dissout dans la richesse des timbres les clochettes et les harpes résonnent et le cèdent parfois aux canons, au déchirement des arbres à l’effondrement des cimes la Musique des sphères nous parvient dans sa vérité intacte, terrible et fascinante, comme un souffle sur l’Olympe. Denis nous tient la main dans ce voyage harassant au terme duquel les auditeurs se retrouveront l’âme lavée des petits chagrins quotidiens, régénérés pour les jours à venir.

Il existe une telle empathie entre Matsuev et Gergiev qu’ils ont à peine besoin de se regarder pour se deviner. Sous un tonnerre d’applaudissements, le pianiste se lève, embrasse le chef, salue le premier violon et se dirige vers la sortie. La valse des rappels commence alors.  Enfin, Denis Matsuev vient prodiguer un bis : l’Humoresque de Shchedrin. Beaucoup d’esprit coquin. Vers la fin, on ne sait quel spectateur négligent à moins qu’il ne faille trouver un qualificatif moins aimable, reçoit un appel sur son portable. Matsuev l’entend tintinnabuler et, avec son humour espiègle déjà légendaire, incorpore à l’improviste la sonnerie Nokia dans la cadence. Public estomaqué. Rire. Triomphe. Deuxième bis : le Precipitato de la 7ème Sonate de Prokofiev dans la restitution la plus intense et la plus juste jamais produite.

Il ne faudrait pas croire que Matsuev ne s’illustre que dans la virtuosité débridée, l’injouable, l’inaccessible pour tout autre que lui. Il délivre par exemple Octobre de Tchaikovsky un morceau qui ne recèle aucune difficulté technique et qu’un pianiste débutant peut massacrer à loisir pour épater sa petite amie, mieux que personne, et avec lui se distille dans sa toute pureté, le spleen de l’idéal automne. Le temps perdu nous revient dans son balancement solitaire et dans sa poésie nostalgique. On sent murmurer à son oreille :

« Les feuilles mortes se ramassent à la pelle

Les souvenirs et les regrets aussi

Et le vent du nord les emporte

Dans la nuit froide de l'oubli… »

 

Vous me direz que Tchaikovsky ne pensait pas à Prévert ? Par la force des choses évidemment, je veux bien l’admettre. Il a mis en exergue de son morceau ces vers d’Alexis Konstantinovitch Tolstoï (cousin de Léon Tolstoï) mais les affinités ne semblent-elles pas évidentes ? :

« C'est l'automne, notre pauvre jardin s'effeuille,

Les feuilles jaunies volent dans le vent… »

 

Si Matsuev avait cédé à nous octroyer un troisième bis, la salle eut été prise d’un délire bachique. Il aurait fallu requérir d’urgence le service des pompiers, et Paris n’avait pas suffisamment d’ambulances pour évacuer vers les hôpitaux les plus proches, tous les possédés. Matsuev sort de scène sous les hurlements d’enthousiasme et de reconnaissance. Les cordes du piano sont en feu, mais nous aussi.

Je n’avais pas pu assister à New York, il y a un mois, au récital de Carnegie Hall un programme en tous points excitant qui débutait par la sonate n°31 de Beethoven mais un ami qui eut cette chance avait pu courir après le concert jusqu’à l’entrée des artistes, interpeler Matsuev pour lui demander de griffonner sur le programme une dédicace « for Jacques ». Bien que pressé de se détendre, certainement sous le coup du décalage horaire, attendu dans une réception pour festoyer, que sais-je ? l’illustre pianiste s’exécuta gentiment avant de s’engouffrer dans un taxi. Il est absurde d’imposer aux artistes épuisés par une performance, de se contraindre à sourire encore et toujours, et d’obliger une main éprouvée par la virtuosité de prendre un crayon pour dispenser un autographe. C’est un abus. C’est ridicule. J’ai honte, mais je conserve précieusement, pieusement cette relique et je la regarde avec tendresse de temps en temps. Cette fois-ci, impossible d’espérer accéder à l’entrée des artistes, située de l’autre côté du Styx, sur l’autoroute. On reconnaît une salle moderne.

 

L’entracte s’éternise et l’on ne peut que déplorer le comportement impatient d’un petit groupe de spectateurs qui n’ayant pu se distraire ou se soulager au bar, commencent à battre des mains pour hâter le retour de l’orchestre.

Quand les premières mesures de la Suite Roméo et Juliette ont retenti, chacun sentit qu’il s’agissait d’une démonstration, d’un manifeste. Voilà comme on doit jouer cette musique, voilà comme il faut en être digne. Un moment inoubliable qui plonge ce qui nous est servi couramment par-ci par-là, dans le ridicule.  Une palette sonore inégalée. Une subtilité dans le phrasé, une sûreté dans les attaques. Un ton, un style. Magnifique. Le Mariinsky se montre grandiose et Gergiev aux commandes atteint au sublime. Vous me direz que pour mériter tous les superlatifs, cet orchestre présente une œuvre qu’il connaît bien et vous aurez parfaitement raison. Et justement ! Le problème des orchestres ici ne serait-il pas de jouer des compositeurs qu’ils ne connaissent pas, qu’ils se contentent de déchiffrer en deux coups de cuillère à pot, et qu’ils se flattent même de cette superficialité d’approche ?

L’auditoire, sous le choc, éclate en ovation. Gergiev, salue, sort et puis revient, salue, sort et puis revient. Il est cruel de le forcer à un tel va-et-vient car tout le monde a vu nettement que Gergiev souffrait de la jambe (de la hanche ?). Stoïque, il a dirigé comme jamais, comme toujours, mais le cérémonial obligé des saluts lui coûte. Enfin il va donner un bis. On se dit qu’il va reprendre un numéro de la Suite, probablement le premier, pour conclure en beauté. A moins qu’il ne choisisse un autre Prokofiev : la marche emblématique de L’Amour des Trois Oranges : tout le monde aime ça… Et soudain, s’élèvent comme par magie les vapeurs du Prélude à l’Après-midi d’un Faune. Stupeur. Chronos interrompt le cours du temps. Le public sent les larmes lui monter aux yeux. Dans la langueur d’une Arcadie qui nous hante, scintillait la splendeur du rideau que Bakst avait brossé pour que Nijinsky vive ce tableau idyllique. A noter qu’une exposition de ce grand artiste, « Léon Bakst : des ballets russes à la Haute Couture », vient d’ouvrir au Musée de l’Opéra. Un rubato parfait. Chaque pupitre irréprochable. Jamais ces dernières années nous n’avions vécu toute la sensualité que Gergiev tire des pages que Mallarmé insuffla chez Debussy.

« Sylvain d’haleine première

Si la flûte a réussi,

Ouis toute la lumière

Qu’y soufflera Debussy »

Voici la récompense du poète au compositeur. Gergiev en mérite autant pour ce cadeau inestimable que nous apportait le meilleur orchestre du monde. Chaque auditeur en comprenait le message. Gergiev mérite la Légion d’Honneur. Il l’a déjà ? Officier ? Il est grand temps qu’il accède au grade supérieur de Grand-Croix. Le prochain président doit trouver le temps dès les premiers jours de son mandat. Matsuev a été nommé  ambassadeur de bonne volonté à l’UNESCO ? Ils ont dû se tromper. Il faut le classer au patrimoine mondial, comme dieu vivant. A ce propos, j’aimerais bien qu’il enregistre sous la direction de Gergiev les cinq concertos de Prokofiev, accompagnés de quelques pièces pour piano solo : notamment Visions Fugitives Un DVD ? Encore mieux. Du côté des Arts, on voit bien que tout plaide pour le rapprochement de nos deux pays et l’on peut même noter avec la collection Chtchoukine, que si la France, le siècle précédent donnait le La dans le domaine pictural, aujourd’hui, la Russie nous indique la voie à suivre dans le domaine musical. Les français ne sont pas sourds, ils comprendront la leçon. J’espère qu’il ne leur faudra pas trop de temps pour se réveiller.

Mes amis me demandent : « alors, c’était comment, le concert à la Philharmonie ? » Je réponds : « phénoménal ! » et parfois : « fantastique ! ». Pour certains, je laisse tomber : « fabuleux ! » Je ne devrais pas raconter tout cela qui alimente la ruée vers les guichets. Bientôt je ne parviendrai plus à trouver un billet pour un récital de Matsuev et je serai bien malheureux. Mais en attendant, je vis au paradis, paradis d’où j’ai pu vivre ce concert qui restera gravé pour toujours dans ma mémoire, aussi longtemps que les trois Parques le permettront…

 

Jacques Chuilon

Paris, novembre 2016

Valery Gergiev Valery Gergiev

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