DENIS MATSUEV TRIOMPHE EN OR A BEIJING

Denis Matsuev et la Musique Denis Matsuev et la Musique

Une performance signée Denis Matsuev, s’anticipe avec effervescence. Je parle bien pour l’auditeur. Sachant déjà depuis un petit temps que medici.tv allait retransmettre en direct le concert de Beijing, j’avais réservé cet espace dans mon emploi du temps : le vendredi 24 novembre à 12 heures 30 se trouvait dûment consigné dans mon agenda cerclé de rouge. Mangé légèrement et vite. A l’heure dite j’avais le casque sur les oreilles et regardai sur mon écran l’intérieur de la salle balayée par la caméra, comme on fait les cents pas, impatient d’un rendez-vous, tandis que le public s’installait en bourdonnant. Malheur à qui aurait sonné à ma porte ou risqué de téléphoner à cet instant. Denis fait son entrée, rayonnant. Maurice Chevalier (1888-1972) ꟷj’ajoute les dates au cas où l’un de mes lecteurs aurait oublié cette grande figure du siècle dernierꟷ était acclamé dès sa présentation sur scène, avant même d’avoir apostrophé le premier rang, gouaillé le début d’un refrain, tant sa présence assurait au public un moment d’exception. Nous sommes dans une situation similaire. Denis avance vers le piano et déjà nous sommes avec lui, sûrs de vivre de précieuses minutes gorgées d’énergie vitale pour toujours gravées dans notre mémoire. Valéry Gergiev entre aussitôt derrière, souriant et concentré : ils forment le tandem enchanté.

Le dernier concerto de Rachmaninov reste un enfant mal aimé du public qui explore des terres vierges et présente un kaléidoscope aux arêtes parfois tranchantes évoquant l’intrusion de la modernité. Une atmosphère de scherzo fait soudain basculer le décor, ouvrant de fertiles vallées bordées de ronces et d’abîmes vertigineux. Un présent arraché en lambeaux piétine un miroir à facettes qui recèle encore d’anciens mirages. Rachmaninov est alors très en avance sur l’esthétique de son temps.

Je ne vais pas retracer l’histoire chaotique d’une œuvre élaborée sur plusieurs années, avec des “repentirs” (comme disent les peintres), ni rabâcher les mauvaises critiques lors de la création le 18 mars 1927 sous la direction de Leopold Stokowski qui incitèrent à une révision ne voyant le jour qu’en 1941. Si l’on considère que les esquisses avaient débuté avant la Révolution d’Octobre, la composition de cet ultime concerto aura survolé plusieurs conflits dont l’horreur ne pouvait qu’ébranler son créateur.

Mais l’auditeur qui vient là sans être informé ꟷc’est son droitꟷ se trouve confronté à un phénomène sonore dans sa complexité : l’œuvre d’art dans son immédiateté. Il s’intéressera peut-être plus tard à des questions de musicologie, si et seulement si, l’œuvre lui a laissé une grande impression. Il ne veut pas d’explications fastidieuses qui prétendent lui ouvrir les portes de la musique et entravent sa liberté d’appréciation. Si le morceau vaut quelque chose, alors il doit pouvoir se présenter seul. Après ce tête-à-tête, le mélomane cherchera plus d’informations s’il lui plaît.

Denis Matsuev, dans ce concerto n°4 en sol mineur opus 40, génère avec ses doigts une beauté sonore indescriptible. Il varie le timbre, le fluidifie, l’éructe, l’épaissit à volonté. Sa puissante sensualité transporte l’auditoire et lui fait vivre l’éloquence de chaque articulation. L’intensité phénoménale de l’incarnation (si le mot m’est permis) enclenche un dialogue serré avec le Münchner Philharmoniker magnifié par Valéry Gergiev. Ils n’ont pas besoin de se regarder pour se comprendre tant leurs esprits communiquent. D’ailleurs, Denis gardera les yeux fermés la plupart du temps. Nous assistons à la communication télépathique telle que voudraient en étudier les scientifiques en laboratoire. Ils n’ont qu’à venir au concert ! Le public retient son souffle comme lors d’un championnat, capté, captivé, capturé.

Denis Matsuev, passage croisé Denis Matsuev, passage croisé

Certainement un jour j’aurai bien envie de questionner Denis sur les secrets qu’il détient. D’abord, celui d’envoûter son public. Comment crée-t-il cette empathie ? Cette aura solaire, comme le dit Fanny Ardant, d’où vient-elle ? Puise-t-il cette force irradiante dans son enfance ?

Sa façon d’aborder une œuvre et de l’interpréter, c’est-à-dire de la posséder pour mieux la restituer chatoyante et sémillante, appelle aussi des éclaircissements. Or devant toute allusion à ce mystère, le voilà pareil au sphinx de Giseh (avec le nez en plus mais avec les mêmes pattes grandioses) lancer dans l’azur de la conversation, le boomerang étincelant du mot  “jazz”, sans dévoiler ce qu’il englobe. Faut-il y voir un équivalent moderne du rubato ? Ce terme et la notion même ne sont plus de nos jours en odeur de sainteté, bien qu’ils aient régné plusieurs siècles sur la musique. Denis insuffle une vie prodigieuse à ce qu’il joue : ressent-il, par une ultra sensibilité, le battement de la milliseconde pour moduler sa phrase avec subtilité ? Se meut-il quand il est au clavier, dans un temps presque arrêté ? Comment parvient-il à cet état supranaturel ? Vit-il une décorporation ? Il est probable que la musique tourne dans sa tête la journée qui précède le concert, mais aussi qu’il entende en lui la phrase juste avant le déploiement de ses phalanges… Je ne doute pas que jouer par cœur, comme il le fait la plupart du temps, ne libère en lui son expression. Quoi qu’il en soit, cette musique ressuscitée des profondeurs exalte l’auditeur qui connaît ainsi dans un généreux partage, la jubilation créative.

Le concerto dure 27 minutes qui passent comme un éclair sans que l’attention décroche un battement d’aile. J’ai présenté le concerto comme difficile d’accès ? Ceux qui ont vécu cette expérience de rafting musical ne seront pas de mon avis. Nulle œuvre ne leur aura parue plus enthousiasmante qu’au travers de cette exécution. Vous souhaiteriez que je mentionne l’appellation de “virtuosité” ? Denis le séraphique, ravive la musique sans que rien ne le bride. Sa pensée dans sa pureté, crée le paysage auditif sans la moindre distorsion. Virtuosité ? C’est un mot pour les autres. Nous avons dépassé le concept. Il semble que le piano ait été inventé pour que Denis Matsuev en joue.

Voilà. Le concerto vient de s’achever. Denis peut être fier de ce qu’il vient d’accomplir. Il se lève sous les hourras de la foule, rejoint Gergiev qui s’est montré extraordinaire (on n’en attendait pas moins de lui). Ils sortent de scène. Bis ou pas bis ? Denis revient souriant. Il s’assied. Ce sera le dernier mouvement de la septième sonate de Prokofiev, le redoutable “Précipitato. J’ai déjà dû écrire dans un précédent compte rendu, que Matsuev ne l’avait jamais aussi bien joué que cette fois-là. Je n’hésiterai pas à le redire pour ce concert. Véritablement stupéfiant, démentiel.

Le public hurle de frénésie. Denis bondit de son tabouret et sortant, tout sourire, montre au premier violon ses doigts magiques en feu par l’épreuve qu’il leur a imposée. On suppose que c’était là “le” bis unique et final, que Denis allait revenir pour des saluts mais que, raisonnable, on ne devait rien exiger plus. Effectivement il revient, repart, il revient encore et puis ressort toujours sous les applaudissements décuplés, mais quand enfin le revoilà, sa main gauche caresse le bord du piano… Aurait-il “récupéré” ? Son œil coquin brille. Il regarde le fond de la salle jusqu’au fond des yeux, et s’assied. Aussitôt l’assourdissant vacarme se volatilise par un sortilège. Que nous prépare-t-il ? On présume qu’il va choisir un morceau moins difficile afin de ne pas solliciter la machine au-delà du possible… Un accord se prolonge… Qu’est-ce ? “Dans l’antre du roi de la montagne, arrangement du Peer Gynt de Grieg par Ginzburg. Là encore Denis dépasse les limites de l’imaginaire et l’on ressent à quel point cet archange peut libérer de forces dionysiaques. Cela commence lentement puis peu à peu s’amplifie jusqu’au cataclysme et Denis prend un malin plaisir à cette énergie dévastatrice...

On sort de ce concert, euphorique, exaucé, je dirai même exhaussé. Denis dit en interview que dans ce monde moderne si stressant, le concert se doit d’être une oasis.  Avec lui, c’est plus que cela : le paradis, ou plutôt, l’Olympe. Dans notre monde en crise, l’Art occupe une place particulière. Pris en otage, il ne vaut pour les uns que s’il critique la société et n’a de fonction pour d’autres que de loisir insignifiant. Mais il a peut-être un autre but dont incontestablement Denis Matsuev s’est fait le champion, celui de faire accéder la conscience à un autre état qui régénère la personnalité, dynamise ses capacités, et lui donne accès au sublime, notion bien souvent incompréhensible à des intellectuels. Denis Matsuev, qui défend avec conviction l’esprit sportif, avec ce que cela implique de dépassement de soi, peut se dire qu’il a remporté le défi. La médaille d’or lui revient de  droit.

Vous me direz que je n’ai pas beaucoup parlé de la deuxième partie : la symphonie n°6 en si mineur opus 74 de Tchaïkovski. En effet. Je me le reproche déjà, car Valéry Gergiev a été exemplaire avec une puissante intériorité, on doit même dire admirable.

Il reste à attendre la prochaine occasion…

Jacques Chuilon

Paris, novembre 2017.

PS : Je viens d’être censuré par Facebook pour avoir placé sur ma page, une photo de L’Âge d’airain, statue réalisée par Auguste Rodin (1840-1917) en 1876, dont les répliques figurent pourtant dans tous les plus grands musées du monde et cela m’attriste de voir notre monde aussi piètre et pudibond. Certainement ce concert aura dissipé ma colère et je reprends un peu courage à défaut d’espoir dans ce monde moderne.

 

Denis Matsuev : les mains divines Denis Matsuev : les mains divines

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.