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Billet de blog 10 août 2008

on ne convainc jamais personne

De la discussion entre amis au débat public et de la querelle de ménage à la démonstration philosophique, les sociétés n’ont jamais cessé d’être animées de controverses, où chacun tente de prouver qu’il a raison en recourant aux arguments les plus divers. Or, presque toujours, les efforts déployés à tous les étages du discours social pour convaincre autrui n’aboutissent à rien.

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De la discussion entre amis au débat public et de la querelle de ménage à la démonstration philosophique, les sociétés n’ont jamais cessé d’être animées de controverses, où chacun tente de prouver qu’il a raison en recourant aux arguments les plus divers. Or, presque toujours, les efforts déployés à tous les étages du discours social pour convaincre autrui n’aboutissent à rien. Certes, les partenaires au débat font étalage de leurs convictions (déjà connues le plus souvent) mais personne, sauf exception, n’arrive vraiment à emporter l’adhésion de l’adversaire, du moins par des moyens rationnels. Spécialiste des discours sociaux et professeur à l’université McGill de Montréal, Marc Angenot consacre un fort et beau livre à cette idée que l’on ne convainc jamais personne et que l’espèce humaine, depuis la cité grecque, s’enferme dans d’inépuisables Dialogues de sourds. De quoi Angenot nous convainc largement ce qui, on l’avouera, ne manque pas de sel. Et ce qui porte de surcroît un coup rude à l’idéologie communicationnelle de notre époque, y compris à sa version la plus noble, telle la théorie d’Habermas prônant les vertus du débat public.

Pour Marc Angenot, toute la question nous ramène à la bonne vieille rhétorique de l’argumentation et aux ressources qu’on lui prête. À cet égard, l’auteur prend d’emblée un parti clair : il ne se situera pas du côté d’Aristote, qui croyait mordicus que logique, dialectique et rhétorique réunies gouvernaient un art de bien penser et de bien dire ; il optera pour le sophiste Protagoras, que Platon et Aristote condamnaient résolument : « À l’instar de Protagoras, écrit Angenot, la rhétorique ne croit pas à une vérité absolue qu’il faille trouver et proclamer ; elle cherche et procure à qui en a l’usage des arguments convaincants sur tous les sujets » (p. 43). Ainsi s’annonce à travers le vieux sophiste la figure toute moderne d’un sociologue-sage (Angenot lui-même ?) qui, considérant deux discours opposés, les tient pour deux « antilogies » et, sans arbitrer, se contente d’établir la part relative de vérité de chacun. Ainsi se dessine une rhétorique neuve qui, sachant qu’elle se trouve à tout coup devant des logiques inconciliables et impuissantes à fonder une vérité stable, soutient qu’il est illusoire de croire que les agents sociaux débattent pour véritablement persuader. Quiconque argumente, estime Angenot, songe avant tout à se justifier et à s’assurer une position dans l’espace polémique que lui propose le champ social. Ce qui revient à dire qu’il n’y a pas lutte réelle entre un vrai et un faux mais entre deux interprétations parmi d’autres de telle situation ou, plus largement, de ce qu’est le monde.

En fonction de quoi, en bon prof qu’il est mais avec beaucoup d’humour, l’auteur de Dialogues de sourds choisit de passer bon nombre des procédés logico-rhétoriques auxquels l’être humain a eu recours au long des siècles. Jeu de massacre en un sens puisqu’il fait apparaître que maintes techniques qui passent pour offrir des garanties donnent impunément dans la mauvaise foi. Ainsi Angenot de montrer successivement que les grands concepts dont se réclame tout débat sont des « idéaltypes intemporels » complètement figés (pensons à celui de démocratie), que les raisonnements par analogie ne prouvent rien et que les « grands récits » usent et abusent d’une « preuve par l’avenir » dépourvue de tout fondement. Mais qu’est-ce à dire ? Que, dans l’ensemble, l’être humain pense mal ? Ou bien que, rhétoriquement parlant, bien penser n’a pas de sens ? Si, comme le veut Angenot, de grandes formules enregistrées par la tradition ne sont en fin de compte que des sophismes (tel le pari de Pascal), il n’est pas d’issue possible pour une rhétorique « juste ».

L’auteur ferraille encore contre les illusions qu’il voit à l’œuvre dans les grandes idéologies de gauche comme de droite, qui toutes accusent l’adversaire de donner dans l’irrationalité. Mais l’illusion est partout et les philosophies en prennent également ici pour leur grade. C’est que leurs démonstrations se fondent sur l’idée d’une raison transcendante, à même d’arbitrer le dilemme du vrai et du faux. Or, « logomachies solipsistes » (p. 298), elles tendent à s’enfermer dans des raisonnements circulaires qui ne valent gère mieux que le «Toto n’aim’ pas les épinards / Et c’est heureux pour Toto car/ S’il les aimait, il en mang’rait / Or i peut pas les supporter. » (p. 200), rappelé ici plaisamment. Occasion de faire la part de l’humour angenotien, par lequel l’ouvrage se recommande encore, manifestant par en dessous une verve ravageuse assez réjouissante.

Pour Angenot en fin de compte, les explications du monde de tout acabit sont paranoïaques à quelque de gré, au sens où elles ne résistent pas à la tentation de surinterpréter. C’est que, s’appliquant à un monde qui n’est jamais entièrement rationnel, elles versent à tout coup dans une explication compensatoire en rationalisant à outrance. Après quoi, revenant à un type plus commun de discours, Angenot se demande ce qui peut s’opposer victorieusement à la doxa, cette immense opinion dominante qui nivelle tout sur son passage et gruge les populations. D’une part, il retient les pensées dissidentes, telles ces multiples et rêveuses doctrines socialisantes du XIXe siècle qu’il connaît si bien, pour en montrer certes la déraison mais leur accorder néanmoins le mérite de faire pièce aux tromperies du doxique. De l’autre, il prend en compte les théories critiques (Adorno, Bourdieu…), qu’il pense à même de fonder une science sociale consciente de ses limites et véritablement dialectique ou dialogique.

Dans sa conclusion, l’auteur revient à ce point pour lui essentiel selon lequel il n’est pas de conception unifiée et stable de la raison (sauf en mathématique ou en logique pure). C’est bien npourquoi chacun va accusant l’adversaire d’irrationalité, comme on l’a vu. En conséquence, la rhétorique comme science des discours doit cesser de penser l’argumentable dans l’absolu. Au mieux, elle se situera sur le terrain historique et, partant de l’étude des « dialogues de sourds » qui ont scandé les époques, s’en tiendra à caractériser les logiques divergentes qui sous-tendent les idéologies. Et Marc Angenot de parler d’une raison problématisée et d’une rhétorique antilogique, auxquelles les disciplines sociales ont à se consacrer. Mais n’est-ce pas là privilégier une position savante qui renvoie le grand nombre à ses errements au nom d’un relativisme désespérant, dans lequel l’auteur se défend pourtant de donner ? Rassurons-nous : sur ce point comme sur d’autres, Marc Angenot a du répondant.

Oui, Dialogues de sourds est une somme, éblouissante de savoir, d’intelligence et de verve. On s’y promène avec l’auteur dans les avenues d’une vaste culture comme dans les chemins de traverse d’une critique toujours malicieuse. Si ses 400 pages vous font peur, n’hésitez pas à les lire en discontinu, sans manquer l’étourdissante conclusion de l’ouvrage, qui va droit à l’essentiel.

Marc Angenot, Dialogues de sourds, Traité de rhétorique antilogique. Paris, Mille et une nuits, 2008. Prix : 22 €.

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