Réflexions à partir des propositions de Varoufakis

 

Les propositions de l’ancien ministre des finances grec, Yannis Varoufakis, lors d’un débat en septembre 2015 sur Médiapart, sont très éclairantes pour aborder la sortie de l’ordo-libéralisme austéritaire en Europe. Elles montrent aussi certaines limites dont il faut discuter, personne n’ayant une solution toute faite.

Les possibilités de monnaies euro complémentaires

Varoufakis insiste, à juste titre à notre avis, sur la possibilité pour un Etat national et sa banque centrale (si elle est sous contrôle d’un gouvernement anti-austérité) de créer une monnaie numérique comme moyen de paiement complémentaire,  même en restant dans la zone euro.  Cette possibilité était valable pour la Grèce, quand la BCE a fait fermer les banques, en leur coupant leurs liquidités. Mais elle serait aussi valable pour des pays ayant des difficultés à financer leurs dettes publiques sur le marché sans soutien de la BCE, comme le Portugal, l’Espagne, l’Italie, voire la France.

En effet, la Banque Centrale nationale peut décider d’émettre des euros, uniquement dans les frontières de l’Etat-nation, garantis par les ressources fiscales de l’Etat, en paiement d’un certain nombre d’obligations sociales : par exemple, des prestations sociales étatiques comme le RSA, des allocations chômage, une partie des retraites de la Fonction publique. Ces obligations sociales nationales pourraient être créditées sur un compte bancaire, si le titulaire en a un, ou sur un compte postal dans le cas français ; ou chargées  sur un téléphone portable (moyen de communication très répandu), le téléphone étant utilisé comme moyen de paiement, comme les cartes bancaires wifi, avec un code de sécurité personnel.

 Ces euros nationaux, équivalent des euros BCE, auraient une particularité : ils ne seraient utilisables que dans les frontières de l’Etat-nation en question. Contrôlés dans leur émission et leur circulation à l’échelle nationale, ils ne pourraient pas disparaître dans les paradis fiscaux.

Ces mesures pourraient se combiner avec un contrôle des mouvements financiers pour les euros BCE afin que ces derniers restent dans la zone euro et n’aillent pas dans des paradis fiscaux.

En particulier,  les euros BCE des paradis fiscaux pourraient être incités à revenir, moyennant une pénalité raisonnable simple (par exemple une taxe de  15 % proposée pour un temps limité) afin de s’investir dans le pays ou circuler dans l’euro-zone. Les autres euros non-déclarés pourraient être taxés plus lourdement (50 % ou plus) et les dissimulateurs poursuivis pénalement. C’est la philosophie de la circulaire de Bernard Cazeneuve de 2013, concernant le rapatriement des capitaux français non déclarés à l’étranger, qui a permis à l’Etat français de récupérer plusieurs milliards d’euros.

Suivant une autre proposition de Varoufakis, la Banque Européenne d’Investissement (BEI) émettrait des euro-obligations garanties par les Etats de la zone euro pour développer un « New Deal Vert ». Cette proposition demande une majorité au sein de la BEI, majorité qui n’est pas acquise pour le moment. Mais, cette proposition peut être valable à l’échelle nationale : des obligations nationales en euro pour des investissements à l’échelle nationale, faisant appel à l’épargne nationale.

Le fondement politique des propositions de Varoufakis

Ces deux mesures (Varoufakis en propose d’autres concernant les banques en faillite ou la gestion de la dette publique à l’échelle européenne) s’inscrivent dans une démarche politiquement assumée : infléchir les institutions européennes, les traités, le fonctionnement de la zone euro, dans le cadre existant, sans aller  pour le moment vers un Etat européen, pour « stabiliser la zone euro » et « sortir de la crise » de cette zone.

Varoufakis estime, suivant les enseignements de Keynes, que la crise économique de l’UE-zone euro est plus grave que celle des USA, du fait de l’absence d’institutions étatiques de type fédéraliste dans l’UE, qui puissent mener à la fois une politique monétaire et une politique budgétaire amortissant la crise. Il veut tisser des liens entre acteurs de l’UE sur une ligne d’infléchissement de l’austérité, afin de rendre les dettes publiques soutenables en les mutualisant, de relancer l’investissement par des euro-obligations, de lutter contre la pauvreté avec des eurochèques. Il cherche un lien économique direct entre les européens et certaines institutions économiques européennes pour construire un espace public européen de solidarité. En même temps, si des mesures à l’échelle européenne ne sont pas applicables, il propose de les mettre en œuvre à l’échelle nationale.

 Intérêt et limites de ces propositions  

L’intérêt des propositions de Varoufakis est de rester dans un cadre européen, d’essayer de continuer à construire l’Europe d’un point de vue politique, économique et social, en utilisant si possible les institutions existantes. Ces propositions tiennent compte du degré important d’intégration économique européenne, du fait de l’ancienneté du marché unique européen (1993), de l’euro comme monnaie commune d’une partie de l’UE (2002),  en plus de l’existence d’institutions économiques européennes (BCE, BEI).

D’un point de vue stratégique, ces propositions s’inscrivent dans une « guerre de positions »  à la Gramsci, où il s’agit de prendre pied dans des institutions pour les utiliser dans un sens plus social et plus solidaire, voire plus écologique.

Cependant, les institutions économiques européennes sont dominées par des « bureaucrates » (Varoufakis le reconnaît dans son interview à Médiapart), en fait une oligarchie représentative des oligarchies des divers Etats européens. Cette oligarchie travaille main dans la main avec les bourgeoisies des différents Etats-nations européens, dans le cadre du système financier mondial. Comment pourrait-elle changer d’orientation ? Ce serait possible sur pression des mobilisations populaires et électorales dans la mesure où cette oligarchie dépend en partie d’élections. Mais, cela suppose donc que la priorité ne peut être donnée à des positions dans les institutions européennes, mais à des mouvements sociaux anti-austérité à l’échelle européenne, se traduisant par des changements électoraux. Cela, Varoufakis, occupé par les négociations du gouvernement Syriza avec les institutions, n’a pas pu l’organiser. Et le gouvernement Syriza ne l’a pas fait vraiment, sauf dans le cas du référendum de juin 2015, tout de suite renié dans ses résultats par le mémorandum signé par Tsipras le 13 juillet suivant.

Ce qui manque donc aux propositions de Varoufakis, qui se réclame de Marx, c’est une analyse dynamique des classes sociales en présence. Les institutions de type étatique, comme celles de l’UE, ne sont pas neutres. Elles ont certes une autonomie mais elles sont ancrées dans une configuration de classes sociales, avec des classes dominantes (les bourgeoisies nationales des différents pays de l’UE, dans un cadre mondial avec une domination de la bourgeoisie états-unienne) et des classes dominées (les classes populaires, les classes moyennes salariées, les classes petites-bourgeoises). Ces institutions peuvent être bousculées, voire transformées par des mouvements populaires majoritaires : mouvements et positions, si l’on se réfère à Gramsci. Mais d’abord mouvements sociaux.

Pour un nouveau printemps démocratique des peuples d’Europe

On pourrait objecter qu’il est utopique de penser à des mouvements sociaux à l’échelle européenne. L’histoire des deux derniers siècles nous montre le contraire : 1848-1851 ;  1917-1923 ; 1934-1938 ; 1944-1947 ; 1968-1975 ; 1989-1991. Toutes ces périodes historiques furent marquées par des mouvements sociaux populaires à l’échelle de plusieurs Etats européens, avec des avancées et des reculs, mais à chaque fois des changements très importants, le dernier en date étant la chute du Mur de Berlin en Europe.

 La régression sociale et politique de la fin des années 1990 et du début des années 2000, avec le verrouillage oligarchique de l’UE, n’est pas éternelle. La venue du gouvernement Syriza a porté un espoir en janvier 2015, certes déçu en juillet par Tsipras et ses amis proches. Mais l’histoire n’est pas close pour les mobilisations sociales populaires, ni en Grèce, ni dans le reste de l’Europe, en particulier en Espagne et en France, mais aussi en Grande-Bretagne et en Allemagne.

La question posée est celle du thème unificateur des ces mobilisations sociales populaires européennes. A notre avis, en fonction de la période précédente, le thème doit être, en Europe, à la fois l’austérité liée à la dette des Etats et la démocratie d’initiative citoyenne.

Les deux thèmes sont liés. Le plus important est celui de la démocratie à l’initiative des citoyens contre l’oligarchie, à la fois comme finalité (la démocratie est une invention européenne, et en particulier grecque pour vivre ensemble dans nos sociétés complexes) et comme moyen. La démocratie est un moyen d’auditer l’austérité justifiée économiquement par les dominants au nom des dettes publiques en posant les bonnes questions : d’où vient cette dette ? Qui en est responsable ? Qui sont les créanciers et les débiteurs ? Que faut-il payer ? Quelle politique économique est-il possible de faire ?

En Grèce, la commission parlementaire pour l’audit de la dette avait travaillé sous la direction d’Eric Toussaint, économiste belge, et a fourni des résultats très intéressants. La dette grecque (177 % du PIB actuel) a explosé à partir de la crise de 2007-2008 (comme dans de nombreux pays de l’UE). Elle est liée à la corruption des oligarques locaux, en cheville avec les oligarques de l’UE, pour de nombreux projets inutiles ou surévalués. Elle est aussi liée, comme en France, à des déductions fiscales néo-libérales, diminuant les recettes publiques et introduisant une baisse du PIB, par des effets récessifs. Elle est donc non seulement insoutenable (la Grèce ne pourra pas la payer dans l’état actuel) mais en bonne partie illégitime. Car on fait payer aux classes populaires et moyennes les gabegies des oligarques et des bourgeois locaux, avec un système bancaire tenu à bout de bras par la BCE.

Une avancée démocratique en Grèce consisterait donc à remettre en cause démocratiquement le pouvoir de l’oligarchie locale : pouvoir par les banques qu’il faudrait contrôler démocratiquement à la fois par les travailleurs, les clients et le gouvernement élu ; pouvoir par la corruption d’une partie de l’oligarchie étatique, qu’il faudrait remettre à sa place en construisant un Etat démocratique plus transparent et moins coûteux ; pouvoir par les médias, qu’il faudrait séparer du pouvoir économique pour qu’ils appartiennent à leurs rédacteurs ; pouvoir par la dette, due aujourd’hui à la BCE et au FMI, qu’il faut remettre en cause, en refusant de la payer tant qu’elle étrangle le développement économique et social.

Dans chaque pays de l’UE, il faudrait faire un travail de réflexion et de propositions sur les thèmes de l’austérité pour les salariés, de la dette publique et de la démocratie d’initiative citoyenne. C’est dans ce sens que nous pourrons préparer le nouveau printemps démocratique des peuples d’Europe.

 

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