Prendre la nation France au sérieux

Le nationalisme français est un élément du succès électoral du Front National. La gauche a délaissé ce terrain. Est-il possible d'avoir un autre discours sur la nation France aujourd'hui que celui du FN, avec d'autres propositions. Nous pensons que oui.

Prendre la nation France au sérieux

avec un autre discours que le FN

 Jacques Milan

 Et si la percée du Front National, parti d’extrême  droite, n’était pas due seulement au chômage qui dure, à la corruption des partis politiques au pouvoir, mais à la question de la nation France et à l’échec, comme nation de substitution, de l’Europe, comme entité politique autonome ?

 La crise de la nation France

 Regardons les chiffres : le Pen décolle aux élections européennes de 1984.

 Ecoutons les mots : le lepénistes se définissent comme nationaux et patriotes. Aux dernières élections européennes, si on défendait la France, on devait voter Bleu Marine, c’est-à-dire Marine Le Pen.

 Analysons les partis politiques de gouvernement : le PS comme LR ont rompu avec l’idée que la France est une grande nation.  Pour les uns comme pour les autres, c’est la République qui est grande et le FN ne serait pas républicain. Mais c’est une erreur : le FN, héritier de la vieille extrême droite royaliste, puis fasciste collaborationniste sous Pétain, puis colonialiste est devenu – avec le temps – républicain, se réclamant de Valmy et de la Révolution française jusqu’en 1792.

Le problème avec le FN n’est pas la République, mais la démocratie. Le FN est partisan de chefs et de la dictature de fait d’un chef : Jean-Marie Le Pen hier, Marine Le Pen aujourd’hui. Un chef de clan familial en plus.

Et si la montée du FN – phénomène malgré tout très français à un niveau aussi élevé – était liée à la crise de l’ancien nationalisme français (sa dernière version étant le gaullisme, qui est un bonapartisme nationaliste) et à l’appropriation du nationalisme français par le FN, en y rajoutant, crise économique et guerres au Moyen-Orient aidant, discours xénophobes et antimusulmans ?

 Car le gaullisme s’est dissous dans l’européisme, à la Mitterrand-Chirac-Sarkozy : une Europe grand marché européen, où la France est censée être grande par l’euro dans la collaboration étroite avec la République Fédérale d’Allemagne.

Mais cet euro franco-allemand s’est révélé un marché de dupes pour la France et les pays d’Europe du Sud. L’euro est une monnaie incomplète, car non adossée à un Etat européen. C’est une monnaie de marché, pour permettre au grand frère US de bien pénétrer le marché européen ; et aux industriels allemands d’imposer leur hégémonie économique en Europe, au nom de la rigueur budgétaire et d’un euro fort. Tandis que les pays d’Europe du Sud, moins compétitifs industriellement, sont laminés économiquement et forcés à subir une stagnation économique et un chômage de masse sans fin.

Renouveler le discours sur la nation France

 Alors, il faut à la fois sortir de cette européisme pro-USA et renouveler la force de la nation France dans un monde globalisé, internetisé, relié par milles fils économiques, sociaux, politiques, culturels.

Quelle est la force de la nation France, si l’on prend le mot nation, non comme un gros mot, mais comme une façon de faire lien, de vivre ensemble entre « Français » ?

 Contrairement à ce qu’affirme le FN, la nation France n’est pas un peuple unifié : la France est, dès la formation de l’Etat royal français au Xe siècle, un mélange de peuples d’Europe du Nord et du Sud qui parlaient des langues différentes mais essentiellement latines (sauf les Basques et les Bretons, donc les ancêtres des Le Pen). Avant, ce sont des mythes : soit forgés par l’Eglise catholique (la France commencerait au baptême de Clovis) pour établir une lignée royale ; soit forgée par la IIIe République (la France commencerait avec Vercingétorix le Gaulois) pour établir une base territoriale légitime à la bourgeoisie française.

La nation France c’est donc un Etat qui a dix siècles ; c’est une langue parlée par des Français, qui s’est codifiée et qui évolue sans cesse ;  c’est une façon d’être ensemble sur des territoires qui ont, du fait de la continuité de l’Etat, une longue vie politique.  C’est un mélange permanent de culture (par la langue) et de politique (par l’Etat).

 Qui devrait être Français aujourd’hui ?

Alors qui est Français, aujourd’hui à l’époque d’Internet ? Mais tous ceux qui parlent le français (donc toute la francophonie) et qui ont des liens politiques territorialisés avec l’Etat français.

Tous les étrangers francophones résidents permanents sur le territoire de l’Etat français devraient être français.

Tous les citoyens des Etats de la Francophonie, devraient être accueillis à bras ouverts en France.  A commencer par ceux des Etats du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest. Les liens avec ces Etats devraient être renforcés, du point de vue économique, social, éducatif et même par des bi-nationalités.

 Evidemment, sur le continent américain, nos amis québécois, antillais, guyanais sont les bienvenus sur le territoire de l’Etat français ; de même que nos amis francophones des anciens comptoirs français de l’Inde ; et tous les Francophones de Polynésie. Certains ont d’ailleurs la nationalité française, dans le DOM et les TOM. Et bien-sûr, au Moyen-Orient, nos amis libanais et tous les Syriens francophones devraient être bien accueillis en France.

 La nation France à l’heure d’Internet doit être accueillante, ouverte, car c’est par les coopérations culturelles que le développement économique se fera, pas par le repli sur l’Hexagone et le traitement des étrangers en parias.

 Et la nation France dans l’Union Européenne ?

La France est une grande nation, dont l’Etat a dix siècles. Elle ne cherche aucune hégémonie dans le monde, car ses tentatives d’hégémonie ont fait faillite en Europe (guerres napoléoniennes) et hors d’Europe (guerres coloniales). Elle cherche une influence culturelle, attendue d’ailleurs comme contribution de cette nation à la communauté des Nations-Unies : par la reconnaissance de sa langue, par ses apports aux sciences sociales et politiques, en plus des sciences naturelles, par ses juristes qui sont issus, avec d’autres, de la tradition du droit romain ; par ses philosophes, qui ont côtoyé, avec d’autres, la philosophie grecque, mais aussi juive, arabe, asiatique.

La nation France peut apporter des éléments culturels au système politique des Nations Unies pour construire une gouvernance globale, sur certaines questions : climat, migrations, cultures partagées par exemple.

 Elle peut les apporter dans le cadre renouvelé de l’Union européenne. Soit cette Union européenne (UE) devient une vraie union politique, sous la forme d’une Confédération d’Etats-nations avec un budget indépendant basé sur une fiscalité autonome, permettant la gestion d’une monnaie unique comme l’euro. Soit, cette UE oligarchique, incontrôlée, est démantelée, pour revenir à des accords nationaux bilatéraux, et donc à la transformation de l’euro en monnaie de compte commune, mais avec une gestion nationale et démocratique par chaque Etat-nation de sa monnaie. Pour la France, en plus de l’euro, monnaie commune, circulerait un eurofranc, émis au début à parité, mais géré par la Banque de France, sous contrôle du gouvernement et du Parlement.

Dans les deux cas, la nation France doit retrouver son autonomie économique, nécessaire pour développer une transition écologique et atteindre le plein emploi, quitte à protéger certaines industries locales. Ce qui passe par des programmes locaux, des initiatives régionales et locales, appuyées par l’Etat national, favorisant les emplois dans les énergies renouvelables, les transports écologiques, l’agriculture biologique, l’éco-construction, le recyclage, le développement des low tech tout en utilisant les high tech mondialisés.

Bref, la nation France, dans le cadre européen et mondial, doit retrouver des marges d’actions politiques, sociales et économiques démocratiques ; et savoir où se trouve sa grandeur, pour apporter sa contribution spécifique au développement des nations de notre planète.

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