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Billet de blog 23 mars 2015

POURQUOI LA "GAUCHE" N'EXISTE PLUS EN FRANCE...

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Pourquoi la « gauche » n’existe plus en France …

Gérard Grumberg, historien du Parti socialiste, politologue du CNRS,  interrogé sur France TV Infos, les chaînes publiques de télévision, à la suite du premier tour des départementales du 22 mars 2015,  a eu cette analyse : « La gauche paie, comme on pouvait s'y attendre, ses divisions. Mais si la gauche est divisée, c'est parce qu'elle n'existe plus. On ne peut plus désigner sous la même appellation des partis qui s'affrontent aux élections et ne souhaitent plus gouverner ensemble ».

Je suis profondément d’accord avec cette analyse. Et il faut revenir sur ce qui la fonde : la volonté de gouverner ensemble dans l’histoire politique des XIXe et XXe siècles pour terminer sur les objectifs d’une « gauche » du XXIe siècle.

 1. La gauche en France naît, non pas directement des appellations des Assemblées de la Révolution française (qui avaient des métaphores géographiques, comme la Montagne, la Plaine, le Marais, les Girondins) mais de la IIIe République parlementaire et de ses alliances. Il y a trois gauches, à l’origine, du point de vue des stratégies et des idées politiques :

-       une gauche révolutionnaire, communarde, qui ne veut pas de cette République de bourgeois et de notables et qui ne veut pas d’un gouvernement parlementaire ; on la retrouve chez les anarchistes, des anciens communards, les syndicalistes révolutionnaires ; tous ceux qui veulent détruire l’Etat bourgeois ;

-       une gauche réformiste, républicaine, laïque, qui veut utiliser les institutions de la IIIe République pour faire passer des réformes qui avaient été portées par la Commune de Paris comme l’enseignement public gratuit et laïc, la séparation de l’Eglise et de l’Etat ; on la retrouve chez les républicains du Parti radical-socialiste et chez les socialistes « possibilistes » ;

-       une gauche réformiste-révolutionnaire, qui veut obtenir des avancées sociales dans les institutions mais qui se fixe à terme l’objectif de dépasser le système économique capitaliste et ses institutions ; on la retrouve chez les socialistes « révolutionnaires ». Dans l’Internationale socialiste, les deux traditions de gauche vont coexister  (Lénine comme Rosa Luxembourg sont membres de l’Internationale socialiste) et Jaurès, dans la SFIO, née en 1905, va regrouper les réformistes et les réformistes-révolutionnaires dans le même parti.

L’important – et c’est en cela que l’analyse de Grumberg est profonde – est que les deux dernières gauches – la gauche réformiste et la gauche révolutionnaire réformiste sont prêtes à gouverner ensemble pour des avancées sociales et démocratiques dans les institutions de la IIIe République.

2. La Première guerre mondiale et la période de l’entre-deux-guerres vont bouleverser la donne, mais pas la tripartition des gauches en déplaçant le curseur, tout en maintenant la structure des partis :

-       le parti radical-socialiste va devenir un parti des classes moyennes, puis des classes dominantes, les partis de gauche représentant les classes populaires dominées et exploitées ; il va sortir progressivement du champ de la « gauche », se maintenant comme parti républicain laïc de notables locaux ;

-       la SFIO va devenir le parti de la gauche réformiste, remplaçant progressivement le parti radical-socialiste et représentant le salariat en expansion ; 

-       le Parti communiste français,  dans les années 1930, quand il va prôner le Front populaire, va devenir le parti de la gauche réformiste-révolutionnaire de la IIIe République, avec une caractéristique spécifique, son lien avec le capitalisme d’Etat de l’URSS et avec la bureaucratie d’Etat stalinienne ;

-       la gauche révolutionnaire subsistera émiettée entre courants anarchistes et trotskystes anti-bureaucratie stalinienne.

Le gouvernement Blum de Front populaire sera le gouvernement d’alliance entre la SFIO, le parti radical avec un soutien sans participation du PCF. Après la deuxième guerre mondiale, le PCF acceptera de participer au gouvernement dans le cadre des nouvelles institutions de la IVe République. Là encore, gauche réformiste et gauche réformiste-révolutionnaire ont participé aux institutions de la IIIe puis de la IVe République.

3. La formation de la Ve République en 1958 change la donne, par une poussée forte à droite, autour du parti bonapartiste gaulliste et un effondrement de la SFIO au début, puis en 1962, un changement constitutionnel important : l’élection du président de la République au suffrage universel, la présidentielle devenant l’élection-clé.

-       La gauche réformiste SFIO va tenter deux tactiques politiques pour la présidentielle : en 1965, elle fait « l’union de la gauche » autour de Mitterrand, soutenu, dès le premier tour, par la PCF, sachant qu’il n’a aucune chance d’être élu. Mitterrand met de Gaulle en ballotage et la formule s’avère payante ; en 1969, la SFIO essaye d’aller seul à la présidentielle contre le PCF, dans un tandem modéré Defferre-Mendès et la formule s’avère désastreuse avec 5 % contre 21 % au candidat du PCF, Jacques Duclos, présenté comme « candidat de l’union de la gauche » et d’un programme commun. La gauche réformiste décide en 1971 de changer de nom, devenant PS, de prendre la tactique gagnante, l’union de la gauche autour de Mitterrand.

-       La gauche réformiste révolutionnaire reste représentée par le PCF, qui subit les crises successives de la bureaucratie stalinienne de l’URSS et de ses interventions militaires dans son glacis ou ses dépendances : 1968 en Tchécoslovaquie, 1979 en Afghanistan ; sans parler du coup d’Etat du général Jaruzelski contre le mouvement ouvrier de Solidarnosc en 1981 Pologne. Un parti issu de la crise de la SFIO se forme comme courant réformiste-révolutionnaire en 1958 : le PSU. D’abord tenté de remplacer une SFIO dont il voit  la ruine, il se renforce lors du mouvement révolutionnaire de mai-juin 1968.  

-       La gauche révolutionnaire se renforce à la suite de mai-juin 1968. Les trotskystes s’appuient sur le caractère timoré du PCF, qui refuse en 68 de faire tomber de Gaulle par la grève générale (il tombera un an plus tard par une convergence de la gauche et de la droite libérale orléaniste) et qui s’oppose aux nouveaux mouvements sociaux (des jeunes des femmes, de l’environnement). Les maoïstes s’appuient sur le contre-exemple de la Chine par rapport à la Russie. Les écologistes apparaissent comme des "révolutionnaires" dans un domaine presque totalement ignoré par l’ancienne gauche, tous courants confondus : l’environnement naturel.

4. Ce ne sont pas les changements institutionnels qui vont modifier la situation des gauches en France mais les changements sociaux, liés aux changements économiques.

Au milieu des années 1970, le cycle de croissance économique fordiste, basé sur la production de masse, la consommation de masse et les garanties de l’Etat-providence prend fin. La phase industrielle carbonifère et pétrolière du capitalisme est aussi remise en cause.

Ces deux éléments – présentés ici de façon très résumée – vont entraîner de bouleversements sociaux considérables que l’on va appeler néo-libéralisme dans les années 80, globalisation financière dans les années 90, et constitution d’un espace global Internet dans les années 2000. Un nouveau cycle de croissance économique lié à Internet redémarre dans les milieux des années 1990 aux USA d’abord et dans le monde, devenu plus ouvert aux échanges avec l’intégration du capitalisme d’Etat chinois et russe dans le marché mondial.

-       La gauche réformiste PS en France et en Europe se convertit au néo-libéralisme. Pour le PS français, le tournant date de 1983 avec l’acceptation de la rigueur au nom de la construction de l’Europe. Progressivement, la gauche réformiste française met en place avec la droite européenne et les autres partis sociaux-démocrates européens, le grand marché européen (1993), les convergences économiques (Serpent Monétaire européen puis euro en 2002), les traités de l’UE, instaurant une oligarchie européenne non contrôlée démocratiquement. Son modèle est le parti démocrate des USA, parti d’alternance, pouvant gouverner avec le parti républicain ; ou le SPD allemand, pouvant gouverner dans de grandes coalitions avec la droite CDU-CSU. Son idée est de démanteler l’Etat providence national pour construire une Etat moderne européen. Elle a reporté ses projets de réformisme institutionnel au niveau européen, mais se heurte aux intérêts divergents des Etats-nations de l’UE.  Pour le moment, elle accompagne la restructuration du capitalisme européen, au profit des secteurs les plus modernes, les plus high tech, les plus compétitifs dans la mondialisation néo-libérale sous l’égide des USA. Elle se heurte alors de front aux intérêts de son électorat dans les classes populaires, dans les classes moyennes traditionnelles, ayant perdu la plupart de ses appuis syndicaux (notamment parmi les enseignants, représentés par la FSU et les fonctionnaires représentés par FO). Elle a le soutien des syndicalistes chrétiens modernistes (CFDT) et cherche à dépasser les clivages de classes en devenant un parti « attrape-tout  ouvert » comme le parti démocrate des USA.

-       La gauche réformiste-révolutionnaire est en pleine recomposition. Ses principales composantes sont issues de batailles internes au PS (le Parti de Gauche), de ce qui reste du PCF (2% à la dernière présidentielle), des militants issus du PSU ou du trotskysme non sectarisé (LCR). Elles se retrouvent dans le cartel appelé « Front de Gauche ». Dans la situation actuelle, pour se développer, elle ne peut que s’opposer à la gauche réformiste qui mène, dans les institutions de l’UE, une politique contraire aux intérêts des classes populaires et en partie des classes moyennes (celles qui vivent de leur travail).  Elle ne peut pas gouverner avec la gauche réformiste à la fois pour des raisons institutionnelles et sociales. Elle peut s’adjoindre en alliance, l’apport des écologistes de gauche, ce courant politique étant éclaté entre des écologistes de droite (qui pensent que l’écologie est compatible avec le capitalisme moderne incarné par la droite ou la gauche réformiste) et des écologistes ni-droite ni-gauche (qui pensent que l’écologie est un nouveau paradigme dépassant au nom de « la vie sur notre planète » les clivages sociaux).

-       La gauche révolutionnaire est toujours présente avec une composante écologiste nouvelle, chez les anarchistes, chez les décroissants par exemple, ou dans les groupes trotskystes.

5. Comment avancer, si l’on se place du point de vue de l’intérêt des classes populaires, dans cette situation politique à l’échelle française et européenne ?

Nous nous placerons dans la perspective la gauche réformiste-révolutionnaire, car nous pensons comme Gramsci qu’en Europe de l’Ouest, il faut combiner guerre de positions (c’est-à-dire présence dans les institutions démocratiques) et guerre de mouvements (luttes des mouvements sociaux émancipateurs).

Mais nous ajouterons que, dans nos sociétés informationnelles complexes, il faut articuler mais distinguer le niveau économique (la lutte économique des syndicats par exemple), le niveau culturel (les luttes dans l’éducation, la recherche, les arts) et le niveau politique, ce dernier ayant une certaine autonomie et reflétant, dans ses institutions  les rapports de forces entre les classes sociales, les mouvements sociaux.

1°) D’un point de vue institutionnel, il y a un verrou : l’UE technocratique, oligarchique, anti-démocratique. Tant que le verrou oligarchique de l’UE n’a pas sauté par une Europe confédérale démocratique, la seule légitimité populaire d’un point de vue de gauche est la légitimité nationale. C’est ce que nous montre l’expérience grecque en cours. Le PS est au milieu du gué de la gauche : s’il continue comme cela, il va passer totalement du côté de l’oligarchie technocratique européenne et de la bourgeoisie des multinationales. Ce ne sont que les institutions démocratiques nationales qui le relie encore aux classes populaires par le vote et son implantation dans quelques associations (parents d’élèves par exemple). Il est en train de rompre les amarres, au niveau municipal en 2014, départemental en 2015, demain au niveau régional. La gauche citoyenne, écologiste et sociale (autre nom de la gauche réformiste-révolutionnaire) doit à la fois défendre la démocratie locale au niveau national (et l’augmenter) et proposer une démocratie européenne contre les bourgeois, les bureaucrates, les technocrates (la « caste » dit Podemos, qui y inclut à juste titre des représentants de la gauche réformiste).

2°) D’un point de vue écologique, il y a des problèmes nouveaux du global (effet de serre) au local (la pollution locale de l’air). Il faut les traiter à leur niveau, démocratiquement par un accord international sous l’égide de l’ONU pour le climat à des mesures régionales ou locales d’institutions démocratiques avec droit d’initiative des citoyens. La pratique et les conceptions nouvelles des écologistes, politiques ou associatifs, de l’économie ou de la philosophie écologique sont indispensables pour défendre les biens communs de notre patrimoine naturel et penser le monde aujourd’hui.

3°) D’un point de vue socio-économique, nous sommes dans un nouveau cycle avec l’espace Internet qui réorganise l’économie et la société.L’accès de toutes et tous  à cet espace, l’utilisation de cet espace pour un développement de notre patrimoine culturel, la satisfaction des besoins fondamentaux de toutes et  tous doit être recherchée en garantissant des droits sociaux donnant à chacune et chacun des capacités d’agir dans la société.

La nouvelle perspective en résumé, pour la gauche réformiste-révolutionnaire, celle qui veut vraiment ouvrir la voie à une société post-capitaliste est dans la situation actuelle :  une société plus démocratique, plus responsable pour l’écologie, basée sur des biens communs et des droits sociaux,  pour donner plus de capacités d’agir à toutes et à tous. Démocratie d’initiative citoyenne, Responsabilité écologique, Solidarité entre travailleurs, Autonomie de toutes et de tous doivent être les valeurs à mettre en avant dans le  débat démocratique. La formule d’une nouvelle société post-capitaliste, à mettre en œuvre dès maintenant comme utopie concrète pourrait être : «   A chacun selon ses besoins pour développer librement ses capacités dans les limites de notre planète ».

 Cela rappellera certainement certaines choses à quelques-uns. Le problème est de toucher le plus grand nombre

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