Interrègnes

Etant de ceux pour qui la notion d'idéologie dominante a du sens, je ne peux m'empêcher de penser depuis quelques temps aux parallèles qui peuvent être faits entre la période 1977-1983 et celle que nous vivons depuis 2007 ou 2008, ou peut-être un peu plus tard, selon le moment où l'on situe le début de la crise terminale, non pas du modèle néolibéral mais de quelque chose de plus clairement délimité, d'un mode de définition des contenus des politiques à mener adossé à un ensemble précis d'idées et de justifications.
Etant de ceux pour qui la notion d'idéologie dominante a du sens, je ne peux m'empêcher de penser depuis quelques temps aux parallèles qui peuvent être faits entre la période 1977-1983 et celle que nous vivons depuis 2007 ou 2008, ou peut-être un peu plus tard, selon le moment où l'on situe le début de la crise terminale, non pas du modèle néolibéral mais de quelque chose de plus clairement délimité, d'un mode de définition des contenus des politiques à mener adossé à un ensemble précis d'idées et de justifications.

Mon idée ici est de revenir de façon courte et donc nécessairement simplificatrice sur les idéologies dominantes qui se sont récemment succédées, avant d'avancer quelques éléments plaidant pour une forme de parallélisme entre cette histoire et celle des musiques dites « populaires » ou plutôt d'un sous-ensemble assez particulier de celles-ci.

Les pays dominants de l'économie mondiale, correspondant en gros aux membres de l'OCDE, ont mis en œuvre entre la fin de la Deuxième Guerre Mondiale et 1977 des politiques relevant de ce que les économistes régulationnistes ont appelé « fordisme », et dont l'objectif central était de maximiser le taux de croissance des économies dans un cadre essentiellement national. La quasi-élimination du chômage et le développement de la consommation du salariat de masse caractérisèrent aussi cette période. L'idéologie dominante célébrait le progrès technique mais aussi sa mise en œuvre par des élites technocratiques dans le cadre des Etats-nations, qui étaient aussi le cadre de la légitimation démocratique.

Divers évènement sont couramment évoqués pour marquer la fin de ce régime ; il est de mise, en particulier, de noter la quasi-concomitance des arrivées au pouvoir de Margaret Thatcher (1979) et Ronald Reagan (1980). C'est donner selon moi trop d'importance aux phénomènes d'alternance politique, en l'occurrence aux passages de la « gauche » à la « droite ». En réalité chaque idéologie dominante a sa variante « de gauche » et sa variante « de droite », mais ce qui compte le plus est son contenu intrinsèque : quand ce dernier change, c'est l'axe autour duquel se définissent « gauche » et « droite » qui se déplace. D'une certaine façon la « droite » de 1975 était nettement à gauche de la « gauche » de 1990 : les changements majeurs dans la façon dont l'économie est globalement régulée et dirigée sont aussi, et concomitamment, des changements de l'idéologie dominante, donc des déplacements du champ politique tout entier.

Plus significatif, donc que les avènements de Thatcher et Reagan me paraît l'acceptation en 1976 par le gouvernement britannique (à l'époque, travailliste) d'un plan de restructuration élaboré par le FMI. C'était la condition mise par les Etats-Unis et l'Allemagne Fédérale pour continuer à soutenir la livre, et le contenu de ce plan était défini pour satisfaire aux attentes des acteurs du marché des devises, en particulier en se donnant comme priorité la lutte contre l'inflation. Cela semblait le seul moyen, dans le cadre des changes flexibles, d'empêcher un effondrement de la livre. Un certain nombre d'auteurs soutiennent, non sans arguments, que le tournant décisif est la décision américaine de 1971 de laisser flotter le dollar et de mettre fin ainsi au système de Bretton Woods. L'évènement de 1976 me paraît plus décisif, dans la mesure où c'est la première manifestation claire de soumission d'un gouvernement aux préférences des marchés financiers. On peut y voir une conséquence logique de la décision de 1971, mais il n'est pas sûr que cette conséquence ait été délibérément recherchée, il n'est pas clair que Nixon souhaitait à l'époque remettre aux mains de mécanismes de marché quasi-incontrôlables la définition des axes structurants des politiques économiques.

Dans le cas de la France, la référence la plus courante, probablement, est celle du « tournant de la rigueur » de 1983. Il me semble plutôt que le véritable tournant a été effectué dans la période 1976-1978, via diverses mesures prises par le gouvernement de Raymond Barre, et qui tranchaient avec l'héritage keynésien (plan de rigueur, libération des prix, création des SICAV...). De ce point de vue la période 1981-1983 apparaît non comme une parenthèse « de gauche » mais comme une brève tentative de retour à l'idéologie dominante d'avant 1976.

Comment, en quelques mots, caractériser celle qui s'est établie pour de bon vers 1983, et qui sombre actuellement dans la plus grande confusion, tout en s'exacerbant et en se faisant voir d'une façon de plus en plus obscène ? La priorité n'est plus la croissance dans un cadre national, c'est la satisfaction des intérêts du capital financier internationalisé.

Ce qui ne change pas, c'est le caractère technocratique des élites : c'est toujours le règne de « ceux qui savent », qui ont donc spontanément tendance à considérer leurs contradicteurs non pas comme des adversaires politiques ou idéologiques mais comme des personnages stupides ou ignorants, ou les deux.

Ce qui change, et tout de même assez radicalement, c'est la politique mise en œuvre : la rupture est d'abord passée par le brutal rétablissement de taux d'intérêt réels positifs (ils étaient le plus souvent négatifs dans les années 70), ce qui relève, pour les rentiers, de la nécessité vitale. Les spectaculaires hausses de taux décidées à l'époque par le président de la Fed Paul Volcker (un démocrate, nommé par Carter) sont l'exemple frappant des mesures prises dans ce but : lutter contre l'inflation est en effet la priorité numéro 1, assez logiquement, pour les investisseurs. Le progrès technique, la croissance, ne sont plus les priorités réelles : s'il en faut pour « satisfaire les marchés », on en fera, sinon, on s'en passera. Ensuite, une fois l'inflation maîtrisée, le cœur des politiques effectivement mises en œuvre vise à étendre sans cesse l'univers des opportunités de placement financier en déréglementant, privatisant et libérant totalement la circulation des flux de capitaux. Un exemple français du démarrage de ces politiques est l'ensemble de mesures conçues entre 1984 et 1986 par Jean-Charles Naouri, alors directeur de cabinet du ministre de l'Economie Pierre Bérégovoy, pour « moderniser » et « décloisonner » les marchés financiers.

Dans une recherche que j'avais consacrée en 1994 au discours d'Alain Minc en tant qu'analyseur de l'idéologie dominante, j'avais relevé systématiquement ce qui le différenciait de l'idéologie dominante des technocrates des années 60 et 70 telle qu'elle avait été décrite en 1976 dans un article de Pierre Bourdieu et Luc Boltanski, d'ailleurs republié en 2008 sous la forme d'un livre (« La production de l'idéologie dominante », co-édition Démopolis / Raison d'Agir). J'avais résumé et caractérisé la différence en utilisant la typologie des modes de justification élaborée par Luc Boltanski et Laurent Thévenot dans « De la justification » (Gallimard, 1991) comme grille de lecture de discours idéologique, en parlant du passage d'un compromis « civique-industriel » à un compromis « industriel-marchand »[1]. On peut dire cela autrement en disant qu'en termes de figure dominante légitime on passe de l' « économiste-ingénieur » mettant sa compétence au service de la croissance de l'économie nationale à l' « investisseur-ingénieur » mettant sa compétence au service des placements financiers.[2]

L'idée que ce modèle est entré dans une phase de crise terminale est peut-être plus largement partagée qu'on ne le pense, quoique pas toujours sous cette forme : Paul Jorion, par exemple, voit dans la période actuelle le début de la fin du capitalisme, donc la fin d'un cycle beaucoup plus long. Si on s'en tient à la comparaison entre la période 1977-1983 et la période actuelle, on peut en tout cas remarquer au moins une différence importante : la transition précédente entre deux idéologies dominantes s'est passée, somme toute, de façon assez rapide et ordonnée. La raison en est assez facile à trouver : face au corpus keynésien, il existait déjà un corpus friedmanien, raffiné et formalisé à la Chicago Business School en particulier, qui était en quelque sorte prêt à servir ; une armature intellectuelle de rechange, en somme, était déjà là. Elle avait aussi comme avantage que les dominants avaient la possibilité de s'y convertir sans dommage pour eux, bien au contraire. Rien de comparable dans la période actuelle : la déliquescence et l'inefficacité de cette pensée dominante sont devenues vraiment difficiles à cacher, mais les élites s'y raccrochent avec l'énergie du désespoir pour ce qui est des politiques effectivement mises en œuvre ; même si elles n'y croient (peut-être) plus, elles continuent quand même de penser qu'il n'y a rien d'autre en magasin.

Tentons une explication. Je persiste à croire hautement improbable le retour à l'idéologie dominante d'avant. En revanche il y a des choses inédites en germe, poussées en particulier par une progression du niveau éducatif telle qu'elle remet en cause la possibilité d'une domination de type technocratique. Cela signifierait, dans les termes de Boltanski et Thévenot, la fin de la référence au monde « industriel », qui justifie ce type de domination, au profit de la référence au monde « civique », qui implique un redéploiement plus exigeant de la démocratie, sous des formes nouvelles. L'idée de passage d'un compromis « industriel-marchand » à un compromis « civique-marchand » donnerait une cohérence à beaucoup de phénomènes observables, et en même temps fait voir et comprendre la difficulté qu'ont les élites actuelles à effectuer ce passage, tant il est clair que, à la différence de la transition précédente, elles auraient quelque chose à y perdre, à tout le moins une façon de concevoir le pouvoir[3].

Le cœur du nouveau compromis consisterait probablement dans une appropriation démocratique de la fonction de valorisation aujourd'hui mise en œuvre par les marchés financiers, une fonction qu'il faudrait au préalable séparer des autres fonctions remplies par ces marchés. Pour le dire d'une autre façon, il s'agit de faire en sorte que la valorisation, qui est la fonction de « jugement » des marchés, ne soit plus faite uniquement par les investisseurs, fussent-ils « socialement responsables », qu'elle soit contrôlée d'une façon ou d'une autre par la collectivité, qui doit s'assurer en particulier du fait que les « investis », c'est-à-dire ceux (Etats, entreprises, et au final, peu ou prou, nous tous) qui sont l'objet de ce « jugement » le soient sur la base de critères non seulement explicites et publics mais aussi et surtout délibérés en commun. Cela suppose bien sûr une architecture institutionnelle qui reste à inventer, mais c'est cette invention qui est devant nous.

Bon, me direz-vous, mais vous nous aviez bien parlé de musique au début, non ? J'y viens.

Reparlons d'abord de cette fameuse période 1977-1983, de cet assez bref interrègne. Qu'invente-t-on à l'époque comme formes musicales populaires ? Eh bien, d'abord, deux choses bien identifiées : le punk et le disco. D'un côté une négativité brutale et pure, de l'autre un hédonisme consumériste porté à un degré inédit d'irréalité. Deux courants tout de même bien différents du rock de la période précédente, qui avait gardé quelque chose de « progressiste », d'axé vers une « libération » etc. Je sais, tout cela peut paraître vague, et assez douteuse cette façon de lier styles musicaux et idéologies, mais après tout nous ne sommes que sur un blog, ce n'est pas très grave...

Donc, après le « progrès » du temps de la croissance forte, nous voyons naître et rencontrer un certain succès à la fois le nihilisme d' « Anarchy in the UK » et le « virtualisme » de « I feel love », avec sa rythmique plus vraiment humaine. Quelle fut la postérité de ces deux courants ?

Pour ce qui est de la vague disco, on peut en suivre les ramifications jusqu'à la « dancefloor music » plus contemporaine : le développement de la techno et de la house dans les années 80 a surtout fait naître de nouvelles formes de divertissement consumériste, à côté de formes plus classiques de musique pop ou rock « commerciale », celle dont parle avec une pédanterie d'une drôlerie irrésistible le héros d'American Psycho de Bret Easton Ellis.

Le punk, lui, a très vite laissé la place à quelque chose d'assez multiforme (et qui n'a pas rencontré, loin de là, le même succès) qu'on a appelé faute de mieux « postpunk ». De quoi s'agit-il ? Eh bien, ce qui reste du progrès technique quand on enlève le progrès, c'est juste la technique. On a détruit le sens, on n'en construit pas de nouveau, et en attendant on ne sait quoi les machines tournent pour tourner, en boucles répétitives, sans fin. Une très belle représentation de cela, c'est ce que j'ai vu vers la fin d'un concert de Kraftwerk : pendant le morceau « Numbers », les membres du groupe quittent la scène, les machines restent et la musique continue, belle façon de signifier qu'elle n'a pas besoin d'eux.

Oui, bien sûr, Kraftwerk n'est pas du tout « postpunk », puisqu'ils existaient avant. Mais ce sont bien leurs rythmiques froides, qui font de la technique le sujet, qui font chanter les centrales électriques, les trains et les calculettes, que trouvent les héritiers de la vague punk et qui leur servirent souvent de point d'appui. C'était la « non-musique » dont les non-musiciens du punk avaient besoin. Non-musique au sens où est éliminé la mélodie comme référence possible d'une narration, d'un récit, d'une histoire qui a un sens. Quelques exemples : « Warm leatherette » de The Normal (1977), l'évolution qui mène des début de Joy Division au New Order des années 80, et puis, en France, la brève floraison de la bien nommée « coldwave ». Dans cette glaciation, il y eut aussi quelques groupes (D.A.F., Front 242, Nitzer Ebb) qui gardèrent du punk l'intensité, l'énergie vitale, une espèce de rage de survivre (et non de vivre) dont on trouve encore les traces dans la mouvance qu'on qualifie d'EBM (Electronic Body Music).

Bien sûr, les boucles répétitives, les machines, l'élimination du sens, on trouve aussi cela dans la techno, dans la « dancefloor music » précédemment évoquée. Il y a des filiations, d'ailleurs : les créateurs de ce courant, à Detroit, ont été influencés par Kraftwerk et aussi, plus directement, par des morceaux comme « Los ninos del parque » de Liaisons Dangereuses. Il y a des différences, tout de même, même si elles ne sont pas aisées à exprimer. Il y a dans la coldwave, par exemple, un curieux mélange de négativité, de poésie et d'énergie qu'on ne trouvera pas, ou qu'on ne trouvera que fugitivement dans la techno et ses dérivés.

Le postpunk dans ses différentes incarnations est, pour simplifier, mort vers le milieu des années 80. Il se trouve que, depuis le milieu des années 2000, ces « non-musiques » suscitent un regain d'intérêt. Les signes en sont multiples : Kraftwerk, qui n'avait pas sorti d'album depuis 1986, en sort un en 2003 et multiplie ensuite les tournées, l'exposition et l'album-compilation « Des jeunes gens modernes » qui, en 2008, fait retrouver la coldwave française, les retours sur scène de Gary Numan, de Front 242, de Throbbing Gristle et de quelques autres, les réminiscences visibles chez Miss Kittin & The Hacker depuis leur morceau « 1982 »... Bien sûr tout cela ne touche pas vraiment le grand public, mais ni plus ni moins que dans les années 1977-1983.

Ce qui me frappe, c'est qu'on retrouve aujourd'hui, non pas dans le grand public mais dans un public qu'il faudrait délimiter socio-historiquement, une sensibilité esthétique qui était celle de son équivalent dans les 1977-1983, c'est que, dans, l'interrègne entre idéologies dominantes que nous vivons aujourd'hui, resurgit une attente envers un univers sonore qui se manifestait déjà dans l'interrègne précédent, ce qui peut vouloir dire, osons cette conjecture, qu'elle n'est pas sans lien avec une situation socio-politique singulière et une position et/ou des attentes non moins singulières par rapport à cette situation.

Ce genre de rapprochement est, je le sais, hasardeux et approximatif, mais je n'entends personne le faire, et c'est pourquoi je me permets de l'exprimer.


[1] La typologie de Boltanski et Thévenot comprend 6 « cités » : marchande, inspirée, civique, industrielle, domestique, d'opinion.

[2] Le changement de sens, en français, du mot « investissement », est très symptomatique : après avoir désigné, dans la comptabilité nationale, la « formation brute de capital fixe », donc l'augmentation du capital productif, il a pris le sens, comme l'anglais « investment », de « placement financier ». C'est clairement le cas, à tout le moins, dans la littérature en sciences de gestion.

[3] C'est peut-être le moment de lire les réflexions de Gérard Mendel sur la question, lui qui savait opposer au pouvoir dans son acception la plus courante, qui est pouvoir sur les autres hommes, le pouvoir sur ses propres actes, sur ce que l'on fait.

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