Cimetière de Wissous lundi matin : la condition humaine

 

Cimetière de Wissous

Lundi 5 janvier 2015 – 12h15

La condition humaine

Le ciel est si triste qu’un canard s’y pendrait… l’air est froid et humide. A 150 m dans ce confins de l’aéroport, toutes les 3 minutes, dans un long bruit assourdissant, les avions atterrissent et freinent, réacteurs en contre poussée. Déjà, quelques signes : paraboles, caméras et appareils photos en batterie, journalistes au calepin en bataille.

C’est ici qu’une très jeune enfant, la jeune Maria Francesca Ruset, née en France le 14 octobre et décédée dans la nuit du 25 au 26 décembre 2014, va être inhumée. Pour être plus précis, je devrais dire une très jeune enfant « Roms » pour décrire la situation. Rom : tout est dit. La lie de la société, le ban, la menace. Sa famille – présente en France depuis 8 ans - habite un bidonville à Champlan. Le maire de cette ville a tenté d’empêcher son enterrement dans le cimetière communal. C’est donc dans la ville d’à côté, Wissous, que cet enterrement est organisé ce matin. C'est là que j'ai décidé d'être présent, comme élu, avec mon écharpe tricolore.

Le Maire de Champlan a un nom : Christian Leclerc. La presse de ce matin retrace bien, malgré ses dénégations et sa réécriture de « dysfonctionnements qu’il assume en tant que Maire… », ce qu’il s’est autorisé : fouler au pied la douleur d’une famille, continuer la relégation, la stigmatisation, jusqu’au non respect des morts. Dénuant jusqu’à ce point ultime à cette population la parcelle d’humanité.

Longue attente du corbillard. Les militants du soutien au quotidien des familles Roms sont là. Je sais qu’il assure le front au jour le jour de la solidarité, de la lutte contre les maires et l’état expulseurs. L’état dont l’unique politique est la diffraction de mois en mois des camps installés qui se reforment aussitôt ailleurs. J’ai le souvenir d’avoir vécu, pour le camp d’Ormoy, la pire manifestation de ma vie, appelée il y a deux ans par les maires des communes du sud de Corbeil-Essonnes. Un camp protégé par les gendarmes, les élus en soutien à peine physiquement respectés. Le président du collectif Rom Essonne au bord d’être battu. La lutte avec les mots, pied à pied…

Ces militants me remercient d’être là et m’assurent que c’est important. A vrai dire, seuls quelques élus ont fait le déplacement.

Que dire, qui suis-je pour être là avec mon écharpe tricolore, représentant un parti, des militants, fragment de chair et d’os d’une république qui n’aurait pas abdiqué de ses valeurs fondatrices. Témoin d’une nouvelle digue qui cède. A la presse, quelques mots sobre : parce que nous sommes humains, je viens témoigner de la compassion à la famille. Dire que la république ce n’est pas cela.

Dire que, trop c’est trop, une nouvelle étape a été franchie. Se demander quelles sont les abdications successives des autorités qui légitiment un maire (ayant reçu la légion d’honneur) a entrer à ce niveau d’un mécanisme d’exclusion : celui qui conduit à ne pas respecter le tabou de la mort d’un enfant.

Me reviennent le discours de Grenoble, l’identité nationale manipulée, un groupe humain stigmatisé. Me reviennent aussi les propos d’un premier ministre (qui se refait ce matin par un tweet une virginité à bon compte) qui classe les Roms en tant que groupe « inassimilables ».

Le corbillard arrive. Les cris de la mère déchirent l’air. Ils sont une trentaine, ces Roms. Ils sont identifiables : les habits de la pauvreté et du froid, la longue fatigue dans le regard de ceux pour qui le quotidien est survie. Les enfants pleurent à tour de rôle. « Viens jusqu’à la mise en terre » me disent les militants, il faut témoigner par ta présence.

Echarpe tricolore devant la douleur. Petit cercueil blanc posé dans la fosse. Roses dérisoires jetées sur le cercueil par la cinquantaine de personnes présentes. Dans un car délabré, les familles repartent

France 3 est là. Nous avons fait le choix de ne pas faire de « politique », disent-ils. Pas d’interview. C’est pourtant bien le cœur de la « vie de la cité » qui est en cause aujourd’hui.

Ce soir sur Champlan, le froid est glacial. C’est au chaud que j’écris.

Jacques Picard
Conseiller régional EELV d’Île-de-France
Corbeil-Essonnes

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