Un clientélisme en rafale : éthique et intégrité - TERRITOIRES mai 2006

Après la première semaine du procès du système Dassault en correctionnel sur les achats de voix au cours des élections municipales de 2009 et 2010, je partage cet article de fond sur le "système" paru dans la revue Territoires en mai 2006. Pas une ligne n'est à en retirer 15 ans après à l'écoute des débats du procès. Jacques PIcard Conseiller municipal EELV de Corbeil-Essonnes

Corbeil-Essonnes

Un clientélisme en rafale : éthique et intégrité
Collectif - Journal TERRITOIRES mai 2006

Depuis 1995, date de son arrivée à la tête de la municipalité de Corbeil-Essonnes, à la fin de 36 ans de communisme municipal, Serge Dassault a mis en place un clientélisme généralisé et aujourd’hui quasi assumé en direction des jeunes et de fractions ciblées de la population.

« Oui je donne personnellement de l’argent à des personnes et des associations qui me sollicitent… » Conseil municipal du 27 février 2006 : répondant à la une nouvelle interpellation de son opposition sur la distribution de son argent personnel, S. Dassault assumait, sous les regards atterrés de sa majorité municipale, une pratique clientéliste de notoriété publique. J’ai annoncé en 1995, dit-il, que je renonçai, du fait de mes revenus personnels, aux indemnités de Maire qui me sont dues. Je les redistribue aux habitants de cette ville… Hors-donc, le Maire finalement touche ses indemnités. Le premier magistrat d’une ville de 40 000 habitants, chargé en principe de conduire les politiques publiques au nom de l’intérêt général, distribue à des obligés son argent « personnel ». Une belle âme réhabilitant les pratiques de la seigneurie.

Mais il faut replacer cet aveu dans un contexte local qui, de l’avis commun, laisse l’hypothèse d’une nouvelle alternance largement ouverte en 2008. Avec le débarquement simultané de l’adjoint la jeunesse[1] qui, par délégation, assumait cette politique depuis nombreuses années, l’aveu ressemble cet aveu ressemble à une remise au carré d’un secteur qui défraye régulièrement la chronique locale. On soulignera d’ailleurs la difficulté de ce papier[2] : peu de gens parlent ouvertement. La peur règne sur une ville sur laquelle règne, au dire du conseiller municipal Vert d’opposition qui s’est risqué assez loin dans la dénonciation du système, un « climat politico-maffieux ».

La quintessence de la politique du guichet

Un coup de pression…et tu pars en vacances. Je te paye la neige, mais tu restes calme.

L’histoire de cette lente et profonde dérive commence quelques semaines après l’alternance de 1995. Une droite dure, conservatrice, a pris les rennes dans cette ville. Elle n’a pas hésité à intégrer 3 membres du front national dans sa liste, débusqués quelques jours avant le dépôt des listes. La nouvelle équipe municipale compte des « compagnons » de longue date de la reconquête de la ville, proche de l’ancien SAC. De quoi promouvoir cet ordre et cette sécurité dont elle a largement abusé dans sa campagne ; et partir à la chasse à cet immigré clandestin bouc émissaire comme le proposent les textes de cette campagne hors norme.

Mais voilà, l’altruisme et la « compassion » d’un milliardaire, ne change pas la réalité sociale d’une ville ni la dureté de ses rapports sociaux. Dès sa première visite dans le bien connu (trop connu) quartier des Tarterêts, S. Dassault se fait caillasser par une petite bande de jeunes.

Dès cet instant se met en place un système infernal dans lequel les municipalités, de gauche et de droite, qui y ont mis le doigt, ont vu leur bras disparaître. Mais Corbeil-Essonnes a fait mieux par la superposition d’un système de distribution personnel du maire à un système institutionnel déjà poussé de guichet en direction des jeunes remuants.

De multiples faits, vérifiables, en illustrent le fonctionnement. C’est le passage régulier en mairie de groupe de jeunes, parfois tous justes adolescents, réclamant de voir l’adjoint à la jeunesse. La pression se fait directement dans son bureau ; quelques mouvements de tables et la demande est satisfaite. On retrouve là une des caractéristiques connues des politiques de guichet en direction des jeunes : l’homme pivot. Dans certaines villes, c’est via un ou deux personnages occultes, directement en lien avec le cabinet. Dans d’autres c’est un club de prévention qui joue ce rôle (on verra ci-après comment l’actuelle direction du club de Corbeil-Essonnes s’y est opposée).

Ici, sans le questionnement de la demande permis par le travail avec les jeunes des animateurs de l’administration municipale ou par des règles claires d’attribution opposables, c’est un élu qui, à plein temps, « dialogue » avec les jeunes ou plutôt reçoit la pression.

A de très nombreuses reprises également, le conseil municipal est sous la pression manifeste de jeunes s’installant ostensiblement dans le public. S’en suit un ballet de conciliabules menés par le cabinet du Maire en marge de la salle du conseil.

La dernière crise en date est exemplaire de la situation. Au départ, une négociation directe (sur quels critères, en vertu de quels choix politique ?… mystère) entre l’adjoint à la jeunesse et un groupe d’une douzaine de jeunes du quartier de Montconseil pour un départ au ski. Le club de prévention APSCE accepte, dubitatif, de réaliser un chantier avec ces jeunes sur le quartier. Leur travail de 35 heures est payé en chèques vacances à hauteur de 250 euros. A l’évidence, cette somme ne permet pas un départ au ski. Et voilà ce groupe, excité, menaçant (très), au conseil municipal, réclamant le complément.

Dès le lendemain, l’adjoint à la jeunesse débarque sans prévenir en réunion d’équipe du club de prévention dont il est toujours président (malgré les normes en vigueur du conseil général, principal financeur avec les postes d’éducateurs). Prenant la direction de la réunion, il somme le directeur de payer directement sur la carte bleu du club la location de deux Laguna et de fournir un éducateur en complément pour l’encadrement. Et voilà le groupe parti pour Avoriaz… merveilleuse efficacité de l’action publique !

Depuis cette affaire, la ville se débarrasse du directeur de ce club de prévention, professionnel reconnu, qui n’avait eu de cesse de protéger l’association des tentations de la ville d’en faire le bras séculier de l’action jeunesse municipale. La subvention annuelle a été baissée et l’annonce a été faite d’un « recadrage » des missions de la prévention…

S’il est une dernière illustration de ce rapport des jeunes à l’action publique, les élections municipales de 2001 ont permis de recueillir quelques témoignages lors d’un long entretien avec quelques jeunes à 22h au pied de la tour du quartier de l’Ermitage. « Alors, vous avez plus de 18 ans, vous votez ? Mais oui monsieur, nous on vote S. Dassault. Bien, pourquoi ? Mais enfin, parce qu’on veut partir en vacances…  grand éclat de rire, marque d’une remarquable lucidité ».

Une instrumentalisation des associations de jeunes : on verra dans ce domaine resurgir des expériences vieilles de 10 ou 15 ans : la création suscitée et contrôlée dans chaque quartier d’associations de jeunes par lesquelles passent les subventions pour activités et projets. Ces associations sont-elles source d’apprentissage de vie collective, de vie démocratique, de contact avec l’action publique ? on peut en douter. Ce qui est sûr, c’est que pour l’une d’entre elles, les services de la ville laissèrent passer des statuts dans lesquels figuraient deux co-présidents à vie ! Quant au Fond d’initiative Local, son comité de pilotage est purement composé de technicien et d’élus. Et ce n’est pas le récent évènement RAP payé à grand frais à une association des Tarterets au palais des sports au milieu duquel S. Dassault s’essaya au SLAM après une dure mise en cause de M. Sarkosy qui change profondément la donne.

Un fond idéologique à l’épreuve des faits :

Sur un fond d’échec patent de cette politique de cantonnement de la jeunesse, les discours carrés du Maire ont été un peu recadrés sur fond de « jeunesse qui gagne ». Il n’hésite pas cependant, accueillant Nicolas Sarkosy au milieu du GIGN occupant le quartier des Tarterêts transformé en Fort-Chabrol, à s’en faire le zélateur quotidien. Il n’est pas un discours[3] où ce sénateur maire, habitant régulier du rond-point des Champs Elysées, ne révèle sa vraie nature : stigmatisation récurrente des parents incompétents et irresponsables ; suggestion en réunion du CLSPD, devant le procureur de la république, d’enfermer les parents à la place de leurs enfants délinquants ; demande de suppression des allocations familiales ; familles polygames… Tous poncifs qui éclairent remarquablement cet aveu public : « je ne comprends pas les raisons profondes des évènements de novembre » et qui expliquent pourquoi la « veille éducative » a, dans cette ville, été mise en place deux ans après tout le monde.

Un clientélisme étendu :

Du soutien en capital à la création de micro entreprise (café, pizzeria…) au don de 30 000 euros (chiffre officieux) pour la construction de centre culturel islamique des Tarterêts et plus récemment un partenariat public-privé pour des travaux d’importance dans les deux cathédrales de la ville : S. Dassault a beaucoup donné et donne beaucoup de son argent personnel ; et encore ne connaît-on que la partie émergée de l’iceberg. On est loin on l’imagine d’une mobilisation de l’épargne de proximité. Mais ne surestime-t-on pas les capacités actuelles de la société à se révolter contre ces pratiques de confusion entre action publique et action privée d’un sénateur-maire milliardaire sur un même territoire ? On se rappellera que, sans faire d’immense vague, quelques instituteurs d’une école élémentaire de la ville acceptèrent, avant les élections de 1995, un chèque personnel de S. Dassault pour un projet de voyage.

 

Un système policier local en devenir et une trouble entreprise de sécurité :

Triplement de la police municipale armée depuis deux ans pour ses missions nocturnes, installation d’un système de vidéo surveillance pour un budget de 1 650 0000 euros (plus de 10 millions de francs), mise en place du CLSPD et de son comité restreint, le système de sécurité et de contrôle social se met en place. Il ne fait pas de doute que le croisement d’informations entre acteurs en sera la prochaine étape.

Mais un autre fantôme hante cette ville : celui d’une entreprise de sécurité disposant depuis 3 ans du marché de la ville (marché curieusement reconduit récemment après un premier appel d’offre déclaré sans suite, sans que les motifs d’intérêts général le justifiant soit nommés…) et objet d’une lourde procédure pour abus de bien sociaux autour, entre autres, d’embauches de complaisances. Des missions « occultes » de maintien d’un certain ordre seraient confiées à cette entreprise qui par ailleurs aurait participé elle même à la pression pour augmenter les missions données par la ville : telle est la mise en cause écrite et publique du Maire et de cette entreprise faite en conseil municipal par l’élu vert. Elle n’a pas eu de suites judiciaires mais des menaces ont été proférées. De même, la procédure de diffamation à l’encontre de l’hebdomadaire Marianne, qui s’était fait l’écho d’emplois fantôme de quelques jeunes adultes en mairie, s’est terminée par une transaction…

Il n’est pas sûr que le système installé à Corbeil-Essonnes soit in-fine, c’est-à-dire face à la sanction du scrutin, efficace. Trop voyant, trop cynique et finalement peu efficace ; une large part de la population gronde aujourd’hui. Le grand projet de ville des Tarterêts et ses démolitions a été émaillé de plusieurs épisodes de racket sur les entreprises. Le logement français, principal bailleur social du quartier, menacé, peine à rester sur place.

Mais la trace de ce système ne s’efface pas par enchantement. L’opposition municipale s’attend, en cas de victoire, à devoir subir pendant des mois un harcèlement à la fermeture des robinets du clientélisme, indispensable pour reconstruire une politique publique, aux volontés politiques claires, aux critères visibles et transparents. Plus grave peut-être encore est le développement d’un cynisme – déjà bien présent - envers l’action publique dans une part significative de la jeunesse déjà naturellement et avec raison, encline à se sentir méprisée, stigmatisée. Le sillon de S. Dassault dans les représentations collectives à Corbeil-Essonnes n’est pas effaçable par un simple labour.

[1] L’adjoint à la jeunesse s’est vu, sans explication officielle, retirer sa délégation puis a été démissionné… Il a été recasé comme salarié au sein du GIP de gestion du Grand Projet de Ville, au dispositif de veille éducative… Comment le silence est acheté.

[2] Par souci de cohérence mais aussi de protection des sources, nous ne nommerons aucune personne dans ce texte.

[3] Discours du 11 novembre 05 au monument aux morts

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