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Billet de blog 22 mars 2018

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Pédophilie un silence de cathédrale Mercredi 21 mars, 20h55-FR3

Cette émission m'a rappelé quelques souvenirs...

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

COLONIE DE VACANCES

Un soir, à la gare, on rejoint un troupeau d’enfants. Il y a trois catégories d’âge. à huit ans on fait partie des petits. On a une valise de toile écossaise et un sac assorti que l’on porte en bandoulière. On est affecté à une équipe, elle a son fanion et sa devise, le chef crie « Blériot toujours plus… » Les gamins répondent, haut !  Et on ne sait pas qui est Blériot. On est en uniforme, la chemise est beige avec un insigne cousu sur l’épaule, le foulard est bleu ciel avec du rouge au bord, le short est  marron, et, sur la tête, on a enfoncé un béret de la même couleur que la chemise, il ne tient pas bien ce béret, il est trop. Enfin il y a le ceinturon, il est serré loin à un cran supplémentaire qu’il a fallu percer sept centimètres au-delà des trous normaux car on est fluet, il comporte une drôle de boucle pas commode à fermer ; deux anneaux métalliques pourvus de mousquetons relient le cuir, c’est fait pour accrocher le canif, le sifflet et le « dizainier ». De la colo on ne sait pas grand-chose, sauf que l’on fait maintenant partie des Cœurs Vaillants et que l’on appartient à la Légion des Aiglons. Les Cœurs Vaillants, il paraît que c’est un peu la même chose que les scouts. En moins dur et en moins itinérant, itinérant on ne sait pas trop ce que c’est. Les autres se connaissent parce que durant les trimestres d’école ils se retrouvent dans un patronage tous les dimanches pour des jeux ou des sorties, là, c’est leur colonie ; la plupart viennent tous les ans.  L’Aumônier-Directeur est un homme vif et affable, les parents resquillent afin de le saluer avec cette cordialité soumise que les fidèles manifestent aux curés sur les parvis, juste après la messe. Il est sympathique avec son impeccable raie, ses lunettes d’écaille et les sourires qu’il distribue à chacun.  Bien que petit, le torse moulé dans sa soutane, les épaules élargies par son blouson, facile et naturel, il en impose. Les mères sont sous le charme, les maris sont un peu jaloux mais conquis. Toute une hiérarchie seconde l’abbé René… L’air d’une grosse paysanne revenant de biner son potager, une paille de fer rouillée sur le crâne, des yeux de lapin blanc, des joues aussi fessues que vermillon et des mains constellées de taches orangées, voici l’abbé Francis, c’est le sous-directeur. Sa cour est moins nombreuse. Selon les âges il y a d’autres Légions, elles sont commandées par de jeunes adultes qu’on appelle dirigeants, eux aussi sont en short, c’est bizarre leurs jambes velues, certains portent de fines moustaches. Il y en a un, bien plus grand que les autres, presque chauve, et tout dégingandé dont la barbe dissimule les traits, et ça donne l’impression que sa chevelure a glissé jusqu’à son menton. Il paraît qu’il est séminariste. Quand on s’adresse aux dirigeants, il faut précéder leur prénom par « chef », pareil que père pour un prêtre. En ce moment ils coursent les enfants qui se sont échappés en quête d’une dernière embrassade, ou ceux qui sont allés dans une autre équipe retrouver des camarades. Trois contrôleurs s’impatientent, ils voudraient bien que cette confusion embarque illico ; l’abbé René prend la direction des opérations. Ça ne traîne pas.

***

C’est bien la colonie de vacances… La toilette faite, le petit déjeuner avalé, les chefs d’équipe sont convoqués pour l’affectation des services, le mot corvée est interdit. On appréhende le réfectoire parce qu’après avoir fait le serveur il faudra vider les restes de mangeaille dans les poubelles sous l’assaut d’escadrilles de mouches et de guêpes, plonger ses mains dans les eaux grasses, tordre des lavettes visqueuses. Ça terrifie autant que ça chavire. Les sanitaires c’est pire ; évidemment il n’y que les dirigeants qui nomment ces horreurs des sanitaires, les enfants disent les chiottes. Celles des étages, passe encore, mais dans la cour… Les mouches toujours, les éclaboussures, la pestilence exaspérée par la canicule, on finit pantelant, à genoux, le front appuyé contre un mur. Autrement, manier le balai dans les dortoirs, les salles et les couloirs, c’est presque un jeu, surtout dans les escaliers avec ce tas de poussière qui croît à chaque marche, arrivé en bas c’est impressionnant. Surpris par sa pensée, on se dit qu’il y a peut-être un rapport entre cet amas grisâtre et l’une de ces phrases étranges dont les heures de catéchisme vous estourbissent : tu retourneras en poussière…  La journée on ne s’ennuie pas. La fabrication d’une énorme montgolfière qui sera lancée le quinze août mobilise du monde, sans oublier la confection d’invraisemblables souvenirs que l’on rapportera aux parents. La sieste, on s’y morfond autant qu’à la messe et on envie les grands qui s’amusent dehors. Une fois par semaine il y a un jeu de piste, c’est une aventure avec des messages à déchiffrer, un trésor à découvrir et des embuscades ; les petits sont toujours capturés par les grands, cela donne un sentiment d’injustice. Les colons, on n’aime pas ce mot, font aussi des excursions ; dans les villes et les villages, tour à tour, les équipes visitent les églises. En Bretagne il y a de quoi. Les jours de plage, à Kerfany, la colonie pique-nique au milieu des pins, on ne sait pas si les autres ressentent la même chose, mais on a un peu honte d’être comme ça, en troupeau, surtout qu’une fois on a entendu la maman d’une gamine lui dire : « tu vois comme tu as de la chance à côté de ces orphelins »

***

Ce matin on s’est blessé sur un bout de fer perdu dans l’herbe près du stade, alors, assis sur la table, le talon posé sur la chaise, on regarde l’abbé René assainir la blessure, ça pique ; muni d’une aiguille courbe, en s’aidant  d’une petite pince qui rapproche les lèvres de la plaie, il recoud ; points de suture ça s’appelle. Il en a fait six. Ça coule encore, des boulettes de gaze emmaillotant du coton boivent le sang, après de jolies trajectoires elles vont au fond de la corbeille, pas une seule ne tombe à côté ; une telle adresse c’est impressionnant et rassurant. Une compresse, une autre et encore deux, on aide en les maintenant tandis que l’abbé entoure le haut du mollet avec la bande. Voilà, c’est fini ; on trouve le pansement magnifique, la jambe est plus grosse que le genou. En rangeant son attirail dans la mallette de secours l’abbé parle gentiment, il félicite parce que l’on a été courageux. Ça fait chaud dans le cœur ce compliment, et pourtant on sent du froid partout… L’odeur de l’éther, cette entaille, ce rouge, et puis c’est la première fois que l’on voit ce qui est au dedans de soi. On essaye de se raccrocher au bord de la table, les doigts sont raides, les bras sont mous, on chancelle, heureusement l’abbé a tout vu, on est rattrapé avant que la tête ne heurte les carreaux ; on ne pèse plus rien, on est bien dans cette force et on se laisse aller. Maintenant on est couché sur le lit. L’abbé délace les souliers, retire les socquettes, le short, la chemisette, on est encore fétu dans ses bras lorsqu’il ouvre les draps et on niche le front dans son cou en fermant les yeux.  On se calfeutre sous les couvertures, on les tire jusqu’au menton en prenant garde à ne pas se mettre les pieds à l’air, il ne doit plus rester dehors qu’un bout de visage. On dit merci Père, et on est sûr que l’on n’a jamais prononcé ces mots de cette façon-là, avec autant d’abandon, autant de confiance, autant de foi. Il blague un peu, offre un bonbon et s’en va en recommandant de ne pas bouger, après la veillée il viendra refaire le pansement et donnera des pilules contre la douleur, c’est une promesse qui mange déjà le temps. On va passer la nuit à l’infirmerie, c’est comme si on avait une chambre rien qu’à soi et en plus, derrière le rideau, il y a un lavabo et des toilettes. On pense aux autres, au réfectoire, aux dortoirs, aux chiottes ; pour un peu on sautillerait d’aise d’être tombé sur cette ferraille. Demain, si tout va bien, on aura le droit de bouger. Contre le mur où le lit est calé il y a une étagère avec une collection d’albums, plein de Tintin, on va relire celui que l’on préfère, le trésor de Rackham le rouge. Trois copains sont venus prendre des nouvelles. Ils ont apporté la trousse de toilette et le pyjama. À cause de la piqûre antitétanique il a fallu se contenter d’un potage et d’une pomme, c’est le dirigeant Francis qui a monté le plateau, il avait l’air embêté, on sait qu’il s’est fait engueuler car c’est interdit de laisser les enfants jouer derrière la tribune du terrain de foot ; en partant, il a recommandé de boire beaucoup et posé un grand pichet sur le tabouret servant de chevet. On a essayé de se lever, mais la jambe tirait et la tête tournait Brouhaha, c’est la fin du repas. Dans une précipitation criarde striée de sifflements les rangs se forment, pour signaler que tout le monde est là les chefs crient la première partie de la devise et les équipes répondent, la colo se rend au défilé folklorique du village. On fait des projets, quand il n’y aura plus personne on essaiera encore de se lever, on a envie de se promener dans les couloirs et d’avoir peur dans la bâtisse déserte. C’est toujours très impressionnant ces lieux lorsqu’il n’y a plus que du silence ; les yeux ronds, la peau en alerte on espère autant que l’on redoute quelque chose d’extraordinaire, le commencement d’une aventure, un phénomène surnaturel, une apparition. En compagnie des autres on joue les braves, on se moque de ceux que les fantômes ou les revenants terrorisent, mais seul… En plus le cimetière n’est pas loin...

 Poliment il a frappé à la porte puis il est entré en disant avec un bon sourire « les soins pour le grand blessé. » Malgré les compresses le sang imprègne la bande, malgré la couture les bords de l’entaille s’écartent, autour c’est jaune avec des nuances de violet, la douleur est plus pointue que tout à l’heure, et ça tire fort, mais on est assis.  Il y a, dans le nez et la gorge, le feu de l’éther ; sur la table de bois vernis, juste à côté de la soucoupe où luisent la pince et les ciseaux, la grosse bouteille brune de mercurochrome trône ; sur le front de l’abbé trois rides se sont creusées, dedans il y des gouttes de sueur, il s’applique drôlement, il ne fait pas trop mal et c’est fini. On a droit à une barre de chocolat, celui que parfois on reçoit avec l’épaisse tranche de pain au goûter, Lanvin la marque, l’emballage est bleu avec un bel avion. L’abbé dit qu’il faut se laver avant de dormir, et qu’il va aider. On se déshabille comme si on était chez le médecin ; un abbé, un docteur, c’est pareil, ça peut tout voir. On a l’impression d’avoir les pieds en caoutchouc alors on se tient aux épaulettes du blouson, le gant savonneux fait du bien, c’est doux et tiède, comme on aime. Le Père découvre que l’on est chatouilleux, il connaît les endroits qui font rire : la nuque, derrière les oreilles, sur les flancs, sous les bras, et puis le creux entre le cou et l’épaule, il appelle ça les salières, en y appuyant son doigt il dit les petites salières alors on rit, on rit ! On hoquette, on a besoin de reprendre son souffle, on est dans une espèce d’énervement qui fatigue, le gant glisse sur les cuisses et remonte vers l’aine, ça chatouille encore plus, trop. Une pause, et ça reprend. On essaie de se protéger par des gestes timides, de peur qu’ils ne passent pour de l’insolence, de l’indiscipline, ou pire… un encouragement. On halète, on fatigue. On se découvre méli-mélo d’énergie et de faiblesse.  On glousse, on a honte, on mime un air calme, on voudrait mettre du sérieux sur son visage, et, malgré soi, on rit, on rit en geignant. On sent monter des larmes, on s’étrangle et le rire se brise, se mue en sanglots ; malgré tout ça on esquive, on résiste, mais c’est au prix d’un effort qui asphyxie.  Maintenant c’est trop violent ce mélange de peur et de révolte serrant les tempes, on voudrait que tout s’arrête mais il ne comprend rien l’abbé ; on a des nœuds dans le ventre, et dans tout le corps, car il se met à mordiller l’oreille, sa bouche vient sur la joue, sa langue pénètre les lèvres. D’un seul coup on déteste, on se détourne et on se sert de ses mains afin de repousser ce visage qui ne sourit plus. Et on transpire froid. Et le cœur s’emballe. Et on respire de plus en plus mal. L’abbé s’est assis sur le lit, on a les hanches emprisonnées entre ses genoux, on ignore comment il a fait mais sa soutane est déboutonnée, dessous il y a un pantalon dont la fente est ouverte. Et on se retrouve avec quelque chose de lourd, de dur aussi, de mou aussi, de baveux aussi, ça poisse dans les mains ; impossible d’échapper car l’abbé tient les deux poignets, et il serre, et il a l’air méchant, alors on ferme les yeux ; entraîné par le basculement de ce corps si grand d’un seul coup, si noueux d’un seul coup, si autre… On est soulevé du sol, plaqué le nez dans le col, il y a des odeurs de peau, de tabac, de vin. Et maintenant l’abbé qui parle tout bas, mais c’est comme s’il criait ; il ricane, il grogne.  Noyée dans la salive une suite de mots avec des « tiens » qui reviennent tout le temps, il bégaye des « tiens », il éructe des « tiens », il jappe des « tiens » et plein d’autres mots sans suite, des mots qu’on ne sait pas. Il chevrote et c’est pire que s’il hurlait… Je te donne, sens comme je te donne, t’aimes ça petite salope, t’aimes ça ! Il éraille… Ah ! Tu vas profiter ma sale petite vicieuse, ah ! T’en veux, je vais t’en foutre moi… T’es une sacrée petite roulure, t’es une vermine de saloperie toi. Tiens ! Tiens et tiens ! On est rejeté sur le côté, on a le ventre, le torse et le visage gluants de lui. Juste à la fin sa main s’est refermée, le poing est resté en l’air et on a eu peur d’être tapé. Il est parti à grand pas en se rajustant, sans se retourner ; on s’est lavé honteusement en ayant peur que ça coule plus loin sur soi, que ça entre en soi ; on a été sur le point de vomir, mais c’est resté au fond. On a caché le gant de toilette dans la corbeille, sous les compresses qui commençaient à foncer. 

***

Il y a eu d’autres soins et puis les confessions du samedi soir. Sans rien oser dire on est allé en colonie quatre années de suite, tout s’est arrêté quand on a eu douze ans. On était trop vieux sans doute…

Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé, même s’il est important qu’il s’en approche, parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance.

Nicolas Sarkozy, discours au Palais du Latran, 21 décembre 2007

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