J'emploie le mot "bâillonner" à dessein, pour exprimer que le symptôme a quelque chose à dire, et que nous pouvons choisir d'être sourd ou d'écouter. J'emploierai aussi "étouffer", qui exprime aussi la violence du bâillonnement, et "effacer", qui est plus neutre.
Dans le cas de la santé, un symptôme est par exemple une douleur plus ou moins intense, une affection de la peau, une fièvre, une infection, un vomissement, une diarrhée, une inflammation, une tension jugée trop élevée, un taux de cholestérol jugé trop élevé, un état dépressif ...
Comment interpréter un symptôme ? Est-ce un évènement qui tombe du ciel, et qui n'a pas de sens ni de cause, qui serait dû au hasard ("c'est la faute à pas de chance") ? Est-ce au contraire le signe d'évènements moins visibles, plus discrets, plus cachés, plus anciens ?
Dans le domaine de la santé, on étouffe des symptômes avec des antalgiques, des antibiotiques, des anti-inflammatoires, des bêtabloquants, des statines, des antidépresseurs ... Circulez, y a rien à voir, rien à savoir, rien à comprendre, fermons les yeux et les oreilles ; symptômes, disparaissez. Le symptôme est pris comme une maladie en lui-même, et l'effacer, c'est comme l'avoir soigné. Est-ce que effacer = soigner ?
Effacer un symptôme sans en rechercher une cause est un déni de l'existence d'une cause, c'est un acte magique. Un symptôme est à écouter, il y a quelque chose à comprendre, il y a un acte à poser pour que la situation n'empire pas.
Oui, quand on efface un symptôme sans en traiter la cause, le symptôme peut effectivement disparaitre, mais pas définitivement. Il peut revenir, ou bien un symptôme plus grave, plus profond, peut apparaitre.
Un état de santé grave peut être l'aboutissement d'une longue chaine de symptômes étouffés, oubliés, niés. Des toxines qui tentaient de sortir ont été refoulées dans les profondeurs.
Tentons de transposer dans le domaine du mouvement des gilets jaunes : prenons-le comme un symptôme de quelque chose de profond, pas comme un évènement isolé, détaché de l'évolution de la société, de son passé, de son futur.
Que fait le pouvoir politique ? La répression est physiquement violente, les manifestations sont tuées dans l'œuf, les arrestations sont nombreuses, les gardes à vue aussi. C'est manifestement un étouffement de symptôme. C'est un refus d'écouter, de voir, de comprendre ce que ce symptôme a à dire, un refus d’approfondir, un déni de l'existence d'une cause profonde.
Et si ce mouvement n'était pas à prendre comme tombé du ciel, si c'était un symptôme d'autre chose de beaucoup plus profond : d'autres symptômes anciens ont été étouffés, oubliés. Peut-être est-ce le signe d'un épuisement de la démocratie représentative, une apparition embryonnaire de nouvelles idées sur la démocratie ? Dans une forêt, quand les grands arbres meurent, les petites pousses sont enfin au soleil.
Le RIC est à prendre très au sérieux, comme un ferment d’apaisement dans la société. C'est ce que rapporte l'article : "Gilets jaunes : le RIC fonctionne très bien ailleurs... voici à quelles conditions", qui commente l'ouvrage "Le référendum d'initiative citoyenne expliqué à tous", de Clara Egger et Raul Magni-Berton.
Aussi bien dans le domaine de la santé que dans celui du mouvement des gilets jaunes, et de manière plus générale, serait-on dans une culture de l'étouffement des symptômes ?