La "violence éducative" pourrait expliquer les violences physiques à l'âge adulte

D'après Olivier Maurel, la "violence éducative", dressage violent des enfants par les parents, est un fait majeur de l'humanité depuis plusieurs millénaires, et pourrait expliquer les violences physiques à l'âge adulte.

Je viens de lire :

La violence éducative : un trou noir dans les sciences humaines
d'Olivier Maurel, Éditions L'instant Présent, 2015, 156 pages

Ce livre m'a énormément ouvert les yeux, il m'aide à comprendre la violence généralisée de l'humanité actuelle.

Je vais vous faire une synthèse des points principaux : 

  - le bébé et le jeune enfant éprouvent naturellement de l'empathie pour les êtres avec qui il est en relation, ce qui leur permet de se rendre compte s'ils font souffrir un autre être vivant

  - la "violence éducative" se caractérise par des violences physiques (gifle, fessée, martinet, fouet, règle, tirer les cheveux, les oreilles, coups divers, ...) infligées aux enfants par les parents, accompagnées le plus souvent d'injures et d'humiliations

  - la "violence éducative" est caractérisée par son énorme extension : dans le temps (attestée dès le début de l'écriture, dans les langues et les proverbes), dans l'espace (le monde entier, sauf les chasseurs-cueilleurs), et pour la presque totalité des enfants ; elle est constante et répétée tout au long de l'éducation, elle est vue par les parents, surtout le père, comme un dressage à l'obéissance, à la soumission (l'autorité paternelle ne doit jamais être en échec) ; ainsi, la violence éducative a une dimension individuelle, et aussi (et surtout) une dimension collective, sociale, civilisationnelle

   - la "violence éducative" subie provoque le conditionnement à l'obéissance, à la soumission, pour l'enfant (c'est son objectif explicite), et ensuite pour l'adulte (résultat implicite)

  - la "violence éducative" subie entraine une non-estime de soi : "je ne vaux rien, je suis nul", surtout si l'enfant ne trouve pas en relation avec un "témoin compatissant et lucide" (expression d'Alice Miller)

  - la "violence éducative" entraine chez l'enfant (et plus tard chez l'adulte) une coupure de ses propres émotions, par autoprotection, d'où une incapacité à ressentir de l'empathie, et donc une incapacité à ressentir la souffrance d'un autre, et une désinhibition à exercer la violence physique sur d'autres êtres (humains ou animaux)

  - pour l'adulte ayant subi la "violence éducative" (soit presque tous), il y a le plus souvent oubli, refoulement, déni de la violence éducative subie, y compris pour des auteurs de travaux sur la violence, y compris pour des psychanalystes ; c'est une facette de l'autoprotection ; la violence éducative est un thème presque totalement occulté par les sciences humaines ; elle est tellement normale qu'elle en est invisible

  - seule l'espèce humaine pratique à grande échelle la violence intra-spécifique : des adultes envers les enfants et donc entre adultes

  - les grands singes et les chasseurs-cueilleurs ne pratiquent pas la "violence éducative" ; elle n'est donc pas inscrite dans l'humanité (10 millénaires sont un court instant dans l'évolution de l'humanité)

  - et surtout, il y a ce lien de causalité crucial :
       "violence éducative" subie par l'enfant
          => "violence éducative" exercée par l'adulte sur ses enfants,
                violence exercée sur d'autres adultes,
                soumission, obéissance à l'autorité

Je vais donner un exemple d'application de ces notions :

Un enfant soumis à la "violence éducative", par son conditionnement à l'obéissance, est prêt à "consentir" à des agressions sexuelles, durant son enfance ou comme adulte, surtout les femmes.
Un "prédateur", ayant été soumis à la "violence éducative", ne ressent pas d'empathie pour sa proie, et n'a pas conscience de la faire souffrir, ne ressent pas son humanité, et la considère comme un objet.
Entrent dans ce cadre, où le prédateur et sa proie ont tous les deux subi la "violence éducative" : incestes père-fille, viols prêtre-religieuse, viols prêtre-enfant, détournements et viols de mineur(e)s, violences conjugales, agressions sexuelles avec abus de position dominante, ...

Vous allez vous-mêmes trouver d'autres situations de violence, où ces notions vont prendre leur place, par exemple :
   - dictateur (battu durant son enfance) et peuple obéissant (battu durant son enfance)
   - torture généralisée, rafles, violences policières : des personnes sans empathie obéissent aux ordres donnés par des supérieurs sans empathie
   - tuer massivement des animaux élevés en batterie et les manger : c'est possible sans empathie
   - guerre : soldats obéissants, sans empathie
   - brutalité du libéralisme autoritaire : le récent procès de France Telecom, l'attitude du pouvoir par rapport aux Gilets Jaunes, le lobbying pour le glyphosate
   - propagande du libéralisme autoritaire pour faire croire que l'action violente est plus efficace que l'action non-violente.

Il y a deux millénaires, quelqu'un a dit : "pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font". Pourquoi ne savent-ils pas ce qu'ils font ? Parce qu'ils sont coupés de leur empathie, et parce qu'ils ont été battus durant leur enfance.

Mais observons des signes de baisse de la "violence éducative", par exemple :
   - après trois guerres entre la France et l'Allemagne (1870, 1914, 1940), il n'y en a plus depuis 75 ans
   - depuis Gandhi, on voit maintenant des actions politiques non-violentes, et des actes de désobéissance civile (Extinction Rebellion, ANV COP21, Greenpeace, Gilets Jaunes).

Cet ouvrage me conduit à une introspection et à un regard plus lucide :
   - ai-je subi la "violence éducative" dans mon enfance ? quels en sont les signes aujourd'hui ?
   - est-ce que j'ai pratiqué la "violence éducative" avec mes enfants ?
   - suis-je coupé de mes émotions ? de mon empathie ?
   - est-ce qu'il m'arrive de devenir violent dans mes relations ?
   - ai-je une propension à l'obéissance à l'autorité ?
   - mêmes questions pour les personnes de mon entourage familial, professionnel
   - mêmes questions pour les personnes de l'oligarchie.

Je recommande chaudement cet ouvrage. J'en suis sorti transformé.
Merci à Olivier Maurel.

Jacques Vergne

 

PS : Olivier Maurel publiera son prochain ouvrage L'impensé de la violence humaine en mai prochain.

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