Maroc-Palestine : la trahison de trop.

La « normalisation », courant décembre, des relations diplomatiques entre le régime makhzanien et l’entité sioniste contre les intérêts du peuple palestinien, l’affliction et la désapprobation des masses populaires marocaines, la solidarité de ces dernières vis-à-vis du peuple palestinien frère et les tentatives d’endiguement, de criminalisation et de bafouement de cet élan fraternel par l’Etat marocain et ses dominions a permis une décantation au niveau des forces politiques nationales autant que dans l’opinion publique. En effet, depuis l’annonce de la reprise des relations avec l’entité coloniale israélienne et, plus encore, depuis l’intensification du processus de déracinement, d’exclusion et d’extermination des palestiniens ces dernières semaines, une myriade de positions et de points de vue ont pu être énoncés, élaborés et repris par nombre d’organisations, d’acteurs politiques, de médias et autant de « faiseurs d’opinions ». Au cœur de ces polémiques : la légitimité de la cause palestinienne, son statut particulier, le bien-fondé de la politique dite de normalisation, etc.

Avant d’entamer, comme nous le proposons dans les lignes qui suivent, une analyse critique des plus récurrentes et problématiques de ces positions, nous attirons l’attention du lecteur sur la régression politique et idéologique que constitue en soi cet état de fait. En d’autres termes, que la cause palestinienne ne fasse plus consensus au sein du champs politique national, qui plus est à l’intérieur des formations politiques historiquement attachées à la défense des droits inaliénables de la Palestine et de son peuple, c’est le symptôme d’un affaiblissement politique et d’une perte de repères idéologiques.

   I) La trahison de trop ou quand le Makhzen tombe le masque

Il peut sembler contre-intuitif de relever la continuité là ou, en apparence, un cap a été franchi. Seulement, la complicité du régime marocain postcolonial avec l’Etat colon d’Israël n’est pas nouvelle ; elle s’inscrit au contraire dans une longue histoire de conspiration et d’intrigues contre l’intégrité du peuple palestinien. Effectivement, de la rencontre, en mai 1969, de Hassan II avec Nahum Goldmann1 au palais de Rabat à celle d’avec Shimon Pérès à Ifrane en juillet 1986, en passant par la connivence du régime marocain avec l’armée israélienne pendant la Naksa, son rôle prépondérant dans l’organisation du voyage d’Anouar Sadat à Jérusalem qui allait déboucher sur la trahison de Camp David, son soutien logistique à l’aviation militaire et aux marines yankees destinées au ravitaillement de la soldatesque sioniste pendant l’invasion du Liban de l’été 19822, sans même parler de son concours dans l’exode des juifs marocains vers Israël, la présente reconnaissance diplomatique perd son caractère inouï et se présente, tout au contraire, comme un énième couteau planté dans le dos du peuple palestinien par un Etat coutumier du fait.

Quant aux raisons à l’origine de cette collusion entre les deux régimes, elles sont multiples et peuvent, globalement, se décliner comme telles :

  • Des raisons conjoncturelles, liées à la convergence des intérêts politiques des deux Etats, marocain et israélien, dans l’écrasement de la lutte de libération de la Palestine, foyer révolutionnaire pour l’ensemble de la nation arabe ;

  • Des raisons structurelles, liées au caractère mandataire de la coalition de classe au pouvoir au Maroc, organiquement liée à l’impérialisme mondial et, par voie de conséquence, au sionisme international et à l’Etat d’Israël, tête de pont des intérêts impérialistes dans la région.

  • Une autre raison, analogique, vient se joindre aux deux précédentes : l’homologie de structure entre la colonisation de peuplement d’Israël en terre sainte et celle du régime marocain au Sahara Occidental3

C’est par conséquent l’unité dialectique de ces trois versants qui surdétermine la politique adoptée par l’Etat marocain sur la question.

    II) La surdité complice d’une certaine élite moderniste

La séquence politique actuelle fut également marquée par la fuite en avant et le silence complice d’une certaine élite moderniste, majoritairement issue de la moyenne et grande bourgeoisie urbaine, acquise au libéralisme économique, politique et culturel qui, pour des raisons d’ordre idéologiques émanant de son positionnement dans les rapports de production et d’autres d’ordre organiques liées à son attachement organisationnel à des associations et autres formations idéologico-politiques occidentales, souffre d’un syndrome du colonisé aigue qui se traduit concrètement par l’intériorisation de stéréotypes islamophobes et arabophobes. Transposés sur le plan politique, ces stéréotypes conduisent à l’expression d’un désintérêt, sinon d’une désolidarisation, à l’égard de la cause palestinienne, jugée « réactionnaire » car marquée du sceau de l’islamité et de l’arabité.

Ainsi cette élite, de même que les organisations associatives qui lui sont affidées, habituellement à l’avant-garde du combat pour le triomphe des droits humains et des libertés individuelles quand ceux-ci abondent dans le sens de la modernité occidentale, se voit frappée de mutisme quand l’entité sioniste foule au pieds les droits les plus fondamentaux des palestiniens.

Dans les cas les plus extrêmes, aidés en cela par la stratégie de pinkwashing promue par la propagande israélienne, certains représentants de cette caste ne rechignent pas à afficher un franc soutien à l’expansionnisme de l’armée sioniste. Les palestiniens, ces arriérés qui ne pipent rien au monde moderne et ses subtilités, peuvent mourir en silence…

   III) Aveuglement « humaniste » et anti-impérialisme tronqué

Plus subtile mais non moins pernicieux, le développement d’une solidarité aux relents « universalistes » et « humanistes », présentant la cause palestinienne comme un simple problème humanitaire ou, au mieux, comme un cas particulier d’injustice coloniale représente, en définitive, un recul considérable au niveau de l’analyse politique des stratégies impérialistes dans la région et participe, in facto, à la secondarisation de la cause palestinienne et la méconnaissance de sa spécificité pour l’ensemble des peuples arabes.

Concrètement, la rhétorique visant la mise en équivalence de la domination coloniale que subie le peuple palestinien frère et les oppressions tragiques dont sont victimes l’ensemble des damnés de la terre, faisant fi de la spécificité régionale que constitue la Palestine pour le monde arabe, faute par son incapacité à s’ancrer dans le réel.

En d’autres termes, cela revient à vider la cause palestinienne de son potentiel révolutionnaire en niant sa centralité pour le monde arabe et les peuples qui lui sont constitutifs. L’identification des larges masses arabes aux fédayins du fait de l’exemplarité de leur combat anticolonialiste fait écho leur propre lutte contre les régimes compradores et néocoloniaux qui les oppriment. Ainsi la Palestine fonctionne à la fois comme boussole politique et comme vecteur d’engagement. Elle représente, en condensé et de façon exemplaire, toute l’étendue de l’asservissement que fait peser, par des chemins détournés, l’impérialisme mondial et la suprématie blanche sur le reste de la nation arabe. Elle ouvre donc, par là-même, la voie révolutionnaire à l’entièreté des peuples de la région.

Pour conclure, il nous semble important de rendre hommage, au-delà de la trahison des uns et des insuffisances des autres, au peuple marocain qui, malgré la répression sauvage dont il fait l’objet, c’est mobiliser massivement, dans la rue, dans les gradins autant que sur les réseaux sociaux, pour affirmer sa solidarité pleine et entière avec le peuple palestinien à qui il demeure lié par une même communauté de destin.



1 A l’époque président du Congrès juif mondial, structure publique de l’organisation sioniste mondiale.

2 Cf. Dans les prisons du roi, écrits de Kénitra sur le Maroc, Abraham Serfaty.

3 Cf. « Nouvelle terre de Palestine dans le Sahara Occidental », revue Souffles, 1974 ( ?)

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